Guérard, t. I, p. 969-971, Eclaircissement liv
3. Sur la règle suivie sur les terres de Saint-Germain, que Venfant d'une femme libre est libre, voir Paul Viollet, Les Etablissements de saint Louis, t. I, introd., Paris, 1881, p, 174-179.
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de leur mère : il peut se dire avec orgueil que lui, serf et fils de serf, fera souclie d'hommes libres. Pénétrons dans la cour, au fond de laquelle est son habitation : elle diffère peu de la cour de nos fermes modernes. La maison est construite en planches et recouverte soit en tuiles, soit plus souvent en bardeaux, comme le sont encore aujourd'hui les chalets des villages suisses. A côté s'élèvent les bâtiments d'exploitation, cellier, grange, écnrie, étable, porcherie : la cour est fermée par une haie. Autour de la masure s'étendent des terres cultivées : ce sont des champs de blé, d'orge ou d'avoine, des carrés de lin ou de moutarde, des prés, des vignes, quelquefois un petit bois : les principales cultures sont entourées ordinairement soit d'une haie vive ou d'un ti^eillis, soit de palissades formées avec des pieux fendus ou des échalas réunis par des traverses.
La vie du serf s'écoule paisiblement dans ses travaux de tous les jours. Quelquefois ils sont ainsi répartis : il doit trois jours de son travail au seigneur chaque semaine, et demeure maître du reste de son temps. Le plus souvent, la répartition es^ différente : il doit, à certaines époques de l'année, au moment des labours, des semailles, du sarclage, de la moisson, de la taille des vignes ou de la vendange, prêter ses bras aux travaux que nécessite la culture des terres seigneuriales existant dans le fisc
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OU domaine dont fait partie sa tenure. On voit alors les serfs, sur l'ordre du maire ou du doyen, colon ou même serf comme eux, se rassembler au lieu désigné : les uns amènent des chevaux, des bœufs pour le labourage ou les charrois, les autres viennent avec des pioches, des houes, des bêches, des haches, des faux, des serpes : chacun se rend ensuite à la tâche qui lui est confiée, d'après le ^se^ vice que doit sa tenure selon la convention ou la coutume, et les champs du seigneur se couvrent de bandes de travailleurs : d'autres bandes vont, si la saison s'y prête, abattre des arbres ou couper des taillis dans ses bois. Le repas se prend en commun, souvent aux frais du seigneur. Quand ces corvées ont été accomplies, le serf est maître de cultiver comme il le veut son manse ou sa portion de manse. La famille se partage les occupations de la vie agricole (1) : le père va le matin aux champs, pendant que les enfants mènent les chevaux, les bœufs, les chèvres, les moutons et les porcs paître 'l'herbe, manger la glandée, dans les prés ou dans le bois seigneurial : la mère reste à la maison, elle a soin
1. « Plus la famille serve est nombreuse, plus l'existence lui est douce et prospère. Qu'elle compte quatre membres valides, le père, la mère, deux fils, elle n'a pourtant que les obligations d'une paire de bras. Cela nous fait juger la distance qui sépare le servage nouv eau de Tancienne servitude. » Fdstel de Coulanges, L^ Alleu et le domaine rural, 1889, p. 389.
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du ménage, des ruclies à miel, des nombreuses volailles que noui^rit chaque manse. Elle a d'autres occupations encore : si elle est de condition servile, elle est souvent chargée, à titre de redevance, de tisser des vêtements avec le lin ou la laine fournis j)ar le seigneur. Le mari, de son côté, ne se contente pas toujours du profit que lui donne ses champs : il j joint quelquefois un métier, il se fait charpentier, forgeron, fabricant d'armes ou d'instruments agricoles, cordonnier, etc.
Avec le produit de ce travail, de ces industries, les ménages de serfs parviennent sans difficulté à payer les redevances de diverse sorte dont leurs personnes et leurs terres se trouvent chargées, et qui consistent soit en argent, soit plus ordinairement en porcs, volailles, œufs, vin, blé, bois, objets fabriqués (1). Ils parviennent à nourrir et à élever leur famille, qui se compose souvent de quatre, cinq, six ou sept enfants. A en juger par l'énumé-
1. n y avait même des serfs qui ne devaient que ces redevances ou cens, et n'acquittaient aucun service. Flodoaed, Historia Ecclesiœ Reinensis, IV, 49, raconte qu'un seigneur donna à l'église Saint-Martin, diocèse de Reims, « tovis les serfs et colons qui appartenaient à sa femme : il les soumit à payer le cens à l'église, mais les exempta de toute autre charge ou service Cette colonie ainsi réglée, et ayant maintenu son privilège, s'éleva jusqu'à deiix mille âmes et plus, au point qii'avant d'avoir été ravagée par les barbares (Normands), elle payait à l'église douze livres d'argent. »
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ration des denrées de diverse nature que produisaient leurs terres, et sur lesquelles est prélevée la redevance due au seigneur, leur alimentation doit être très substantielle : ils mangent du pain, de la viande, des œufs, boivent du vin, du moût ou vin cuit, de la bière, de l'hydromel : la moutarde entre dans l'assaisonnement de leurs mets. Ils connaissent l'usage du savon. Ils parviennent à faille des économies, à mettre de côté un pécule, et à satisfaire cette passion de la terre qui, dès cette époque, paraît fortement enracinée au cœur du paysan. On voit des serfs acquérir une telle situation, qu'ils réussissent à se faire passer pour nobles, et que l'abbaye à laquelle ils appartiennent est obligée de faire reconnaître en justice son droit sur eux (1).
On le voit, aucun des grands intérêts qui donnent du prix à la vie ne manque au serf du neuvième siècle. Il connaît les joies de la famille, et la plus
1. Polyjytique cVIrmhtœi, t. Il, p. 37, n" 36. — Cf. la curieuse histoire du serf Ascelin, fils d'Ohelme, qui, en 1040, fait trembler ses maîtres, les moines de Marmoutiers, et devient si riche qvie, s'il vendait les terres qu'il possède sur un de leurs domaines, ce domaine serait exposé à demeurer désert (Paul Viollet, Les établissements de saint Louis, 1. 1, p. 43) ; et l'histoire encore plus curieuse de deux frères dont la famille était la plus puissante de la Flandre après celle du comte, et qui, lors d'un dénombrement ordonné, en 1126, par Charles le Bon, se trouvèrent être serfs {Vita Caroli Boni, auctore Galtero archidiacono ; Vita, auctore Galberto notario; dans les AdaSanctorinn, mars, t. II, p. 168, 181,. 182).