‹ Esclaves, serfs et mainmortablesChapitre 91 sur 111 · Voir l'étrucle de M. P. Defouexy sur La Loy de Beaumont · texte numérisé non relu

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2. D. ^Matthieu, V Ancien Régime dans les 'provinces de Lorraine et Barrois, Paris, 1879, p. 274.

d'asile pour les serfs fugitifs avait puissamment servi, en France, la cause de la liberté : elle ne fut pas sans influence en Allemagne. " Le premier privilège de la liberté pour les esclaves ou serfs réfugiés, dit M. Biot, fut concédé à la ville de Brème par Frédéric I^^ en 1186. En 1220, Frédéric Il promulgua au concile de Francfort des défenses générales contre le refuge dans les villes impériales des serfs ou esclaves et autres individus dépendant des Églises par un lien quelconque de servitude. Mais en 1230, pressé par le besoin de secours contre ses vassaux rebelles, il accorda des chartes d'asile aux villes de Ratisbonne et de Vienne : la charte de Ratisbonne laisse aux maîtres un délai de dix ans pour réclamer les esclaves réfugiés. Au treizième siècle, la ligue des villes du Nord était formée ; ces villes, enricliies par le commerce extérieur, luttaient contre les nobles, et protégeaient les malheureux qui se réfugiaient dans lem^s murs. En 1275 et 1290, Rodolphe de Habsbourg accordait à deux villes privilégiées la fi-anchise du réfugié après une seule année de séjour. En 1331, Sigismond défendit dans sa bulle d'or que les serfs (liomines proprii) fugitifs fussent admis dans les villes libres. Mais les privilèges particuliers compensaient ces défenses générales {!). v

1. E: Biot, De Vabolitîon de Vesdavage ancien en Occident^ p. 361.

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La liberté se répandit plus promptement qu'ailleurs dans les villes dont la seigneurie appartenait à leurs évêques. « La plupart des habitants de Strasbourg, dit un historien, étaient restés serfs sous le gouvernement des comtes. Ils ne durent leur liberté qu'aux évêques qui succédèrent à ceux-ci dans leurs droits et leurs prérogatives. La plupart des villes épiscopales d'Allemagne furent également redevables de leur liberté à leurs évêques, auxquels les empereurs Othon en confièrent le comté et l'administration. C'est sur quoi l'exemple des villes de Brème et de Worms ne nous laisse aucun doute (1). »

Si le mouvement d'affranchissement procéda de la même manière en Allemagne et en France, les résultats généraux furent différents. Quelques serfs allemands se trouvèrent affranchis, comme on vient de le voir, mais le plus grand nombre demeura dans sa condition, qui, en durant, s'aggrava. Quand les serfs et les tenanciers libres, mais soumis à des seigneurs, coexistent, il se fait toujours un nivellement : ou les premiers montent au rang des seconds (il en fut ainsi en France), ou ceux-ci déchoient et se confondent avec ceux-là. Cette dernière alternative se réalisa généralement en Allemagne. « Il y avait si peu de différence, en fait, entre le tenancier libre, l'homme à demi libre, et le serf, qu'on exigeait

1. Geandidiee, Histoire de V église de Strasbourg, t. Il, p. 9^

souvent de l'un ce qui n'était dû régulièrement que par l'autre. L'absence de limites précises entre le servage et la liberté profita aux serfs dans quelques principautés où, mis pendant de longues années sur le même pied que les hommes libres, ils avaient fini, au douzième siècle, par se confondre avec eux ; mais ce fut l'exception. Dans la plupart des Etats aile-*mands les paysans étaient descendus au rang de serfs, au commencement du seizième siècle, au moment où le servage s'éteignait en France et en Angleterre (1). »

Le savant écrivain que j'ai bien des fois déjà cité, et à qui j'emprunte encore ces lignes, ajoute, en parlant de la terrible guerre des Paysans qui, de^ 1523 à 1527, ensanglanta l'Alsace et tout l'empire de la Bohême et du Tyrol au Rhin : « Aussi l'Allemagne eut-elle sa Jacquerie un siècle et demi plus tard que la France et l'Angleterre, mais plus terrible encore.» Le rapprochement n'est pas exact en ce qui concerne la France. La Jacquerie de 1358 ne fut pas une guerre sociale, mais la révolte soudaine, l'explosion désespérée de gens autrefois heureux et prospères (2),

1. Garsonnet, Histoire des locations perpétuelles, p. 502. — Blondel (Réfome sociaZejler juillet 1891,p. 69) attribue ce résultat à l'influence des légistes et à l'action du droit romain.

2. Sur la prospérité des campagnes en France, au commencement du quatorzième siècle, voir les documents cités plus haut, p. 179-180.

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aujourd'hui exaspérés par les misères de la guerre de Cent ans, par les impôts et les exactions qui suivirent le désastre de Poitiers, par la nécessité de relever de leurs mains les forteresses ruinées et de payer de leurs épargnes la rançon de la noblesse prisonnière. Le soulèvement des vilains d'Angleterre contre Richard II en 1381 se rapproche davantage de celui des paysans d'Allemagne : le fanatisme religieux, excité par les prédications des disciples de Wicleff, en avait été l'une des causes, et l'abolition du servage était leur mot d'ordre. Beaucoup plus malheureux que les paysans français et même anglais, encore retenus dans les liens du servage à une époque où ceux-ci étaient presque tous affranchis, les paysans allemands n'avaient pu entendre sans frémir les paroles d'indépendance jetées par les chefs de la Réforme. Ils en avaient tiré, à leur manière, les conséquences sociales. Luther s'était révolté contre le pape : ils se révoltaient contre leurs princes. Luther avait appelé la noblesse allemande à mettre la main sur les biens de l'Eglise : ils voulaient avoir leur part de pillage et de propriété. Le socialisme apparaissait avec ces paysans soulevés, disaient-ils, pour les droits de Dieu et du saint Évangile. Leurs demandes étaient modérées en apparence : réduction des dîmes, abolition du servage, " le sang de Jésus-Christ ayant racheté tous les hommes, » restitution à tous des droits de chasse

et de pêche, des prés et pâturages ayant autrefois appartenu aux communautés, modération des corvées, droit d'affouage dans les forêts, droit de posséder la terre et de prendre à bail, à des conditions équitables, la terre d'autrui, réduction des impôts, abolition des tributs payés au seigneur par la veuve et l'orphelin à la mort du père de famille. Mais les insurgés soutenaient leurs douze articles par la dévastation, l'incendie et le pillage; et, pendant qu'ils marchaient sous la conduite de Metzler ou du terrible Goetz de Berlichingen, que le génie de Goethe a immortalisé, Munzer, plus audacieux et plus logique, établissait formellement le communisme à Mulhouse. Si ces deux mouvements parallèles, et qui s'appuyaient l'un sur l'autre, avaient triomphé, tout l'ordi'e ancien était détruit en Allemagne. Luther, qui « n'avait point pris part à leurs empor-« tements, mais qui en était pourtant malgré lui le premier principe (1), n s'épouvanta à la vue de la tempête déchaînée par ses doctrines ; il appela les princes et les nobles au secours de la société menacée. « Qu'on traite les rebelles, disait-il, comme des chiens enragés, n Les paysans et les communistes

1. Voltaire, Essai sur les mœurs, ch.. ex, éd. 1757, t. ni, p. 115. — Voir une lettre d'Erasme à Luther : « Vous niez tout rapport avec les insurgés, mais eux vous regardent comme leur père, comme l'auteur et le commentateur de leurs principes. >

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furent écrasés. On tira d'eux des vengeances terribles : cent mille personnes, dit-on, périrent dans cette guerre.

Loin de servir les intérêts des serfs allemands, la Réforme fut pour eux un immense malheur. Elle surexcita leurs espérances, les jeta dans une lutte sauvage, puis les abandonna ou plutôt les livra (1) sans défense aux représailles des seigneurs. La ruine de l'Église catholique dans tout le nord de l'Allemagne aggTava, par la sécularisation de ses domaines, la condition de ceux qui jusque-là, selon un vieux dicton d'Outre-Rhin, avaient doucement vécu sous la crosse. Dans le INIecklembourg, à dater de 1552, l'ordi'e des prélats disparut des diètes. Dès lors, personne ne prit plus la défense des paysans livrés au pillage des chevaliers. A la diète de Gustrow, en 1607, les paysans furent déclarés de purs

1. En 1526, Luther écrit que l'autorité doit « tenir le peuple en bride » et « mener à coups de trique ce grossier et malappris monsieur Omncs comme on mène à coups de trique les cochons et les bêtes sauvages ; » en 1527, il exprime le regret que Vesdavage n'existe plus, et exhorte un seigneur à ne pas exonérer ses vassaux de la corvée : « Les gens du peuple, écrit-il, doivent être fortement chargés, sans quoi ils deviennent méchants. » Cité par l'auteur de VEistoire du peuple allemand, le D' Janssen, dans sa brochure An meine Kritiker. Voir surtout dans les Propos de table (édition Eislaben, p. 276) ce mot terrible : « Moi, Martin Luther, j'ai versé le sang des paj\sans rebelles, car j'ai commandé qu'on les tuât. Leur sang est vraiment sur ma tête. »

colons. En 1621, un droit illimité fut assuré aux t seigneurs sur les censés des paysans, dont la liberté personnelle fut complètement abolie. S'ils voulaient fuir, on les fouettait. En 1660^, la peine de mort fut > édictée contre ceux qui sortaient de la principauté. Dans la Poméranie, les paysans furent, en 1616, déclarés serfs et privés de tout droit. Le nom des fugitifs était proclamés du haut de la chaire par les pasteurs. Dans le Brandebourg prussien, on vit les paysans quitter la charrue, se faire voleurs de grande route : douze mille domaines demeurèrent abandonnés. « Telle était, dit l'historien allemand Boll, la chaîne que nos paysans ont traînée jusqu'il y a une vingtaine d'années. Leur sort était à peu près celui des nègres, sauf qu'on ne les vendait pas isolément, ; comme des bêtes de somme, aux plus forts enchérisseurs, quoique, sous main, on en trafiquât parfaitement comme du reste du bétail (1). n lj\ . En Danemark, le servage avait cessé d'exister lors / v^ de la conversion de ce pays au christianisme, au douzième siècle. L'introduction du régime féodal le rétablit, et la Réforme l'aggrava " en sécularisant les domaines de l'Église où les serfs avaient joui jus-

1. Cité par Dôllixgsr, L'Eglise et les Églises, Munich, 1861. Voir encore, dans le même sens, G. Cavaignac, L'Evolution agraire en Pnisse, dans la Revue des Deux Mondes, l^f novembre 1892, p. 49.

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qu'alors d'uue condition meilleure (1). n L'historien anglais Bartliold dépeint ainsi les conséquences sociales et politiques de la victoire du protestantisme en Danemark : " Un servage brutal pour les paysans, l'absence de toute représentation nationale, l'impôt et les gamisaires pour tous, n « Les habitants des gi'andes propriétés ecclésiastiques, ajoute Allen ^ durent échanger la douce domination du clergé contre le joug accablant des nobles. Les corvées furent multipliées et les paysans traités comme des serfs. L'agricultm-e tomba au-dessous de ce qu'elle était au moyen âge. La population diminua. Les fermes furent abandonnées. De nouveaux privilèges en favem' de la noblesse, de cruelles lois sur la chasse, achevèrent la servitude et l'abjection des paysans, de la bourgeoisie et du clergé, si bien que la nation entière fut foulée aux pieds de huit à neuf cents gentilshommes (2). tj Un fait curieux montre jusqu'où étaient tombées, sous ce régime, les populations danoises. Les rois ne les jugeaient plus bonnes à fournir des soldats ; les principales forces de l'État consistaient eu des troupes mercenaires tirées de l'éti^nger. « L'armée du Danemark, dit un historien du dix-huitième siècle, est composée de troupes régulières et de milices : la plupart des troupes régu-

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