Cité par Dôllingeb, L'Église et les Églises
LE SEEVAGE EX ALLE3IAGXE. 223
Hères sont des étrangers qu'on ramasse en différentes parties de rAllemagne : et cela ne peut être autrement, Yu l'état de servitude des paysans. Le roi croit que ces serfs feraient de mauvais soldats, et c'est l'idée qu'on en a eue dans tous les temps (1). n
Les paysans danois ne fm-ent émancipés qu'au/ dix-lluitième siècle. 11 en fut de même d^une partie des paysans allemands. En 1708, le servage n'existait plus en Prusse dans les domaines royaux. En 1783, le grand Frédéric proclama la nécessité de le supprimer partout immédiatement; mais il se contenta de cette déclaration théorique. Quand il voulait sérieusement, il savait passer des paroles à l'acte.
M. de Tocqueville a résumé, avec l'autorité de son érudition et de son style, la condition des paysans allemands à la fin du dix-huitième siècle :
« Dans presque aucune partie de l'Allemagne, dit-/ il, le servage n'était encore complètement aboli, et, dans la plupart, le peuple demem-ait positivement attaché à la glèbe, comme au moyen âge. Les soldats qui composaient les armées de Frédéric II et de Marie- Thérèse ont été de véritables serfs.
« Dans la plupart des États d'Allemagne, en 1788, le paysan ne peut quitter la seigneurie, et, s'il la quitte, on peut le pom-suivre partout où. il se trouve et l'y ramener de force. IL ne peut ni s'élever dans sa
1. Williams, Histoire des gouvernements du Nord, t. II, p. 238.
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position, ni changer de profession, ni se marier sans le bon plaisir du maître. Une grande partie de son temps doit être consacrée au service de celui-ci. Plusieurs années de sa jeunesse doivent s'écouler dans la domesticité du manoir. La corvée seigneuriale existe dans toute sa force et peut s'étendre, dans certains pays, jusqu'à trois jours par semaine. C'est le paysan qui rebâtit et entretient les bâtiments du seigneur, mène ses denrées au marché, le conduit lui-même, et est chargé de porter ses messages. Le serf peut cependant devenir propriétaire foncier, mais sa propriété reste toujours très imparfaite. Il est obligé de cultiver son champ d'une certaine manière, sous l'œil du seigneur ; il ne peut ni l'aliéner ni l'hypothéquer à sa volonté. Dans certains cas, on le force d'en vendre les produits ; dans d'autres cas on l'empêche de les vendre ; pour lui la culture est toujours obligatoire. Sa succession même ne passe pas tout entière à ses enfants : une partie est d'ordinaire retenue par la seigneurie.
« Je ne recherche pas ces dispositions dans des lois surannées, je les rencontre jusque dans le code préparé par le grand Frédéric et promulgué par son successeur.
« Rien de semblable n'existait plus en France depuis long-temps : le paysan allait, venait, achetait, vendait, traitait, travaillait à sa guise. Les derniers vestiges du servage ne se faisaient plus voir que dans
une OU deux provinces de l'Est, provinces conquises; partout ailleurs il avait entièrement disparu, et même son abolition remontait à une époque si éloignée que la date en était déjà oubliée (1). »
Le servage fut supprimé fort tard en certaines parties de l'Allemagne, de l'Autriche et de la Prusse. Nous l'avons sévèrement jugé : il faut être juste envers toute chose, cependant. Même dans le sombre tableau qui vient d'être exposé, quelques points lumineux, quelques nuances atténuées se laissent deviner. Autant le servage était devenu dur dans les , pays où la Réforme, en déchaînant les convoitises des seigneurs, avait altéré l'ancienne organisation sociale, autant il était demeuré supportable dans les contrées catholiques, dans les vieux pays de tradition et de foi. « A Munster on trouve un évêque souverain, une ville de couvents et de grands hôtels seigneuriaux, quelques marchands pour les objets indispensables, peu de bourgeoisie, alentour tous les paysans colons ou serfs. Le seigneur prélève une part de tous leurs produits, denrées ou bestiaux, et, à leur mort, une portion de leur héritage ; s'ils s'en vont, leur bien lui revient. Ses domestiques sont châtiés comme des moujiks, et, dans chaque remise, il y a un chevalet à cet usage, « sans préjudice de
1. A. DE TocQUEViLLE, UAuden Régime et la Bevohition, liv. II, ch. I, p. 53-55.
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« peines plus graves, ?? probablement la bastonnade et le reste. Mais « jamais il n'est venu au condamné « la moindre idée de réclamation ni d'appel, v Car, si le seigneur les frappe en père de famille, il les protège « en père de famille, il accourt quand il y a un « malheur à réparer, il les soigne dans leurs maladies, » il leur fournit un asile dans leur vieillesse ; il pourvoit leurs veuves et se réjouit quand ils ont beaucoup d'enfants ; il est en communauté de sympathies avec eux ; ils ne sont ni misérables ni inquiets ; ils savent que, dans leurs besoins extrêmes ou imprévus, il sera leur refuge (1). ?>
Qui croirait que ce curieux tableau d'un état social disparu a été tracé non par quelque chroniqueur du moyen âge, mais par un préfet de Napoléon P^', et porte la date de 1809?
1. Beugxot, Mémoires, t. I, p, 292, résumé par Taine; L'Ancien Me'gime, p. 36.
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