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LE SEEVAGB ET L ESCLAVAGE EN ESPAGNE ET EN ITALIE

- Nous venons d'étudier les pays où le servage a supplanté l'esclavage personnel, pour durer, à son tour, pendant un temps plus ou moins long. Il nous reste à poursuivre notre enquête dans les pays où le servage s'est constitué à côté de l'esclavage personnel, sans le faire disparaître, et où l'histoire nous montre, à une époque relativement récente, des serfs dans les campagnes et des esclaves domestiques dans les villes.

Il en fut ainsi en Espagne et en Italie. L'histoire du servage y paraît peu différente de ce qu'elle est en France, en Angleterre, en Allemagne ; mais l'es-

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^ clavage ancien s'y perpétue : en Espagne, à cause des longues guerres contre les Maures et de la proximité de l'Afrique ; en Italie, à cause du grand développement du commerce maritime.

I. L'Espagne romaine fut conquise au cinquième siècle par les Wisigoths. Le recueil de leurs lois, commencé vers la fin de ce siècle et terminé dans le dernier quart du septième, est connu sous le nom de Forum judicum. On y trouve mentionnées deux classes d'esclaves, domestiques et ruraux : les premiers sont qualifiés à^idonei^ ioni^ les seconds sont

• appelés viles. Le servage n'existe donc pas à cette époque, en Espagne, comme condition supérieure à

i l'esclavage proprement dit. En effet, la disposition du Code Théodosien attachant à la glèbe l'esclave rural n'est pas reproduite dans le Code gothique.

, L'esclave y est traité avec un mélange surprenant d'estime et de mépris : il est admis à porter les armes comme un homme libre, mais il est sévèrement puni s'il s'allie à une personne d'un état différent. Cependant il peut, sans être affranchi, parvenir aux honneurs et à la fortune : nous voyons les esclaves du fisc posséder des charges de cour, marcher au combat à la tête de leurs propres esclaves, construire des églises.

Quand, en 713, l'Espagne gothique fut tombée sous le joug musulman, la condition des terres et

des personnes paraît avoir subi peu de modifications. Dans les pays musulmans, le droit reste personnel, et les populations vaincues conservent ordinairement leurs institutions. Il en fut ainsi en Espagne. De ^ plus, l'esclavage est en général très doux chez les Arabes, comme cbez tous les peuples qui n'ont point entièrement perdu la tradition du régime patriarcal. A ces divers points de vue, on doit penser que le sort des esclaves hispano-gothiques ne fut pas sensiblement aggravé par la conquête.

Pendant que l'Espagne se reprenait^'peu à peu et, pour ainsi dire, s'arrachait par morceaux à la domination des infidèles, le régime féodal 's'établissait de lui-même dans ses divers royaumes. C'était une conséquence à peu près inévitable de l'état de guerre perpétuelle qu'imposait à leurs populations la lutte pour l'indépendance. Nous trouvons la féodalité constituée en Navarre, en Aragon, en Castille, en Léon. Le servage, ou l'attache du paysan à la glèbe, s'y rencontre en même temps, comme dans la plupart des pays féodaux. Ses conditions varient selon les contrées. En Navarre, les villanos demeurèrent dans une situation très précaire jusqu'à une époque avancée du moyen âge : les plus heureux étaient les ahadengos, ou paysans des terres ecclésiastiques, qui gardaient la disposition de leurs meubles. Un joug plus lourd pesait sur les hommes des seigneurs laïques, ou solariegos, qui faisaient la corvée, don-

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naient tout ou partie de leur travail, liébergeaient le seigneur trente jours par an. Au dernier rang étaient les 2)echeros ^ véritables serfs de la glèbe, qui ne pouvaient rompre le lien seigneurial et abandonner la terre, à moins de fournir un successeur pour remplir leurs obligations. En Aragon on distinguait les villanos de parada, qui n'avaient ni la propriété de leurs terres, ni la fixité de redevance, mais pouvaient, dès le dixième siècle, assigner en justice le seigneur qui réclamait plus que son dû ; les miidejares, Sarrasins prisonniers, attachés à la glèbe, excepté dans les domaines de l'Eglise ; les viUanos ou pecheros, libres de leurs personnes, pouvant disposer de leurs meubles et s'affrancliir de toute redevance en délaissant leurs tenures, mais n'ayant point la faculté de se marier sans l'autorisation du seignieur, qui recueillait leur succession ah intestat. Ferdinand le Catholique supprima, à la fin du quinzième siècle, ces derniers restes du servage en Aragon, moyennant le paiement d'un cens, tout en laissant les viUanos soumis à la juridiction seigneuriale et incapables d'aliéner leurs tenures. Dans les royaumes de Castille et de Léon, les servos ou solariegos jouissent, dès le dixième et le onzième siècle, de la fixité de tenure et de redevance ; en 1258, ils obtiennent le droit de marier leurs filles sans le consentement du seigneur ; au quatorzième siècle, le Code castillan, connu sous le nom de Siete Fartidas, permet au solariego de dispo-

ser de ses meubles et d'aliéner sa tenure (1); en 1348, l'ordonnance d'Alcala défend d'attenter à sa vie, jusque-là laissée sans protection, lui donne la faculté de vendre sa terre à un homme du même seigneur, détermine les cas oii la commise pourra s'exercer, ainsi que les seules prestations qui devront lui être demandées. Au seizième siècle, le soîariego de Castille est devenu un véritable propriétaire.

Au dix-septième siècle, le servage personnel a, * dans toute l'Espagne, presque entièrement disparu (2). Bien que la condition des serfs j eût été dure, ils avaient monté progressivement, sans violente secousse, vers la liberté et la propriété. Pendant plusieurs siècles, seigneurs et paysans avaient combattu ensemble contre les Maures : le sentiment national vivait en eux, quand il commençait seulement à s'éveiller ailleurs : ils se sentaient de même race, soldats de la même cause. Aussi, bien que les peclieros aient eu souvent à lutter contre les 7naIos îisos de leurs seigneurs, et aient dû faire plus d'une fois appel à la protection royale, ne rencontre-t-on,

1. L'auteur du Siete Partidas, Alphonse X, définit la servitude « une condition que l'on fit antiquement et par laquelle les liommes qui sont naturellement libres se soumettent à la seigneurie d' autrui contre le droit de nature. »

2. De Caedknas, Ensayo sobre la Mstoria de la propriedad territorial en Esiia~ia. Madrid, 1875, t. I, p. 257 et suiv., 392 et suiv., 461 et suiv. ; t. II, p. 23 et suiv., 112 et suiv.

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, dans aucune des proyinces espagnoles, ces soulèvements de paysans et de serfs qui agitèrent à plusieurs reprises les autres contrées de l'Europe pendant le moyen âge. Ajoutons que l'unité de foi, rigoureusement maintenue en Espagne à toutes les époques, la préserva des terribles émotions populaires qui, au commencement de l'ère moderne, ensanglantèrent les pays du Nord sous prétexte de religion.

Cependant, à côté du serf, il y avait en Espagne l'esclave : dans ce pays l'esclavage survécut même de quelques années au servage. En 1034, dans le royaume de Léon, le comte Gomès donne à sa femme un esclave mâle, une esclave femelle, un clieval, une selle et un frein d'argent (1). Les Siefe Partlclas, régissant les royaumes de Léon et de Castille au milieu du quatorzième siècle, réglementent minu-

^ tieusement la condition des esclaves. Elles défendent de faire esclaves en temps de guerre les prisonniers chrétiens, et le permettent, au contraire, pour les infidèles. Cet usage existait longtemps auparavant, et ainsi s'explique la durée de l'esclavage personnel dans l'Espagne en guerre pendant tout le moyen âge

« avec les Maures. L'esclave est doucement traité (2).

1. E. BiOT, De l'abolitimi de Vesclavage ancien en Occident, p. 406.

2. En droit ; ruais en fait on le maltraitait souvent, répondant comme ce comité de gallère espagnol dont parle Brantôme:* Si vous aviez esté esclave parmy les Turcs comme moy, vous n'aui'iez pas

Il ne peut rien posséder, mais sa vie est protégée. Si son maître le laisse manquer de nourritm-e, il peut demander à être vendu à un autre. Son mariage est indépendant de la volonté du maître : si les conjoints appartiennent à deux propriétaires, l'un ou l'autre de ceux-ci peut être contraint à acheter l'esclave qu'il n'a pas, ou autrement l'Église doit acheter les '* deux esclaves (1).

Ces esclaves n'étaient pas tous Maures : l'esclavage était quelquefois prononcé comme peine, même contre des chrétiens, et le père était autorisé à vendre son fils s'il ne pouvait le nom'rir. Mais la principale i source de l'esclavage en Espagne, après la guerre, était le commerce. Des navigateurs catalans ou majorquais, marchands ou pirates, visitaient toutes les côtes de la Méditerranée et en ramenaient des esclaves nègres ou canariens. Dans une de ses Novellas ejemplares, Cervantes, qui vivait dans la seconde moitié du seizième siècle, nous montre son héros achetant qiicdros esdavas hlcmcas et, en outre, dos negras hozales, et, détail a&eux, marquant au visage les esclaves blanches (2) ; quant aux négresses, la

pitié, car ils nous traitent cent fois plus cruellement que nous e^^x. » Brantôme, Œuvres complètes^ éd. de la Société de l'Histoire de France, t. IX, p. 194.

1. Siete Partidas,2'^ partie, titre XXIX, loi 1; 4« partie, titre V, loi 2 ; titre XXI, loi 6 (éd. Madrid, 1807).

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