HORACE, LA GOUVERNANTE, ALDOBRANDIN , LUCELLE
Horace. ‘
Ooi , mon frère. Je vous amena la gouvernante que notre ami commun vous envoie. Il me mande mie c’est un trésor, et que vqus pouvez vous reposer entièrement sur sa vigilance et sa discrétion.
Al'dobrandin.
• il!e a en effet l’air fort .raisonnable. Sa physiono-
COMÉDIE. XJ
mie respire la vertu.,.. ( A la Gouvernanu. ) Vous rougissez ?
La Gouvernants.
C’est ma manière ordinaire de répondre aux louanges. Je n’ai pu encore m’en corriger. Voici , Seigneur , une lettre du Seigneur Albert de Bologne. Je vous conseille de vous en fier plutôt à lui qu’à ma physionomie.
Aldobrandin.
Voyons. { Il lit. ) « La personne que je vous adresse w est admirable pour sa vigilance et scs bons conseils.
Elle a fait ici la sûreté de plusieurs maris ; je sou- 3) haitc qu’elle fasse aussi la vôtre. C’est la chose la 33 plus rare qu’une gouvernante incorruptible. Il y a 33 bien des aventures qui ne donnent pas bonne opi- 33 nion de leur fidélité ; mais celle-ci est le désespoir 33 des amans. Elle a gouverné trois ou quatre femmes 33 qui sont mortes au bout de quelques mois de ma- 33 riage. Pendant tout ce tems il n’y a pas eu le 33 moindre soupçon sur leur vertu. Quelques-uns di- 3> soient qu’elle les avoit fait mourir de chagrin ; mais , 33 en tout cas , pour un jaloux , il faut encore mieux V» perdre sa femme que d’en être la dupe. 33 la Gouvernante i après avoir lu. ) Je connois son style. II fait le plaisant. Je crois pourtant qu’il a raison. Mais scroic-il vrai que vous eussiez fait moutir ce* femmes de chagrin ?
La Gouvernant 1.
yélas ! ces mauvais plaisans ont grand tort. Moi’, faire mourir de jeunes personnes qu’on me cond«l
Ci;
i8 LE MAGNIFIQUE,
moi, la douceur même! moi, qui compte pour rien de prêcher la vertu , si je ne la persuade ! Que d»> je i si je ne la fais aimer ! Le Ciel , de sa grâce , m’en a accordé le talent. Oui , je vous tourne si bien un jeune coeur qu’en moins de rien j’y change le devoir en plaisir , et que j’ôte à tout ce qui est défendu ce goût vif qu’on prétend que la défense y donne. Je ne le dis pas pour me vanter ; mais U faut tendre grâce au Ciel de ses dons.
Aldobrandik.
Voilà vraiment de belles maximes ! Je suis fort obligé au Seigneur Albert { et je ne saiirois remettre en de meilleures mains ce que j’ai de plus cher au monde.
' ( En montrant Lucelle. ) Voilà la personne que j’épouse, et que je remets des ce moment sous votre conduite.
La Gouvernante.
Quoi ! Seigneur , c’est-là votre épouse future ?
Aldobrandin.
Oui. Qu’en dites-vous ?
La Gouvernan te.
Ce que j’en dis ? que sur son air je me tiens presque inutile auprès d’elle; que mes conseils sont déjà dans le fond de son co:ur, et qu’elle s’est déjà dit tout ce que je pourrai lui dire.
Aldobrandin.
Vous pensex bien d’elle , et elle le mérite.
Lucelle, à la gouvernante.
Non , Madame , vous ne vous trompez pas. Je sais , et je sens tout ce que je devrai à un époux ; et celui qui veut êcic le micu doit s’assurer que son amour
C O M É D I E. ip
seul fera plus sur moi que rous les survcillans du inonde.
AldobrandiN) à Horace,
Elle m’enchante !
J’en suis bien aise 5 et , malgrd l’avis dont j’dtoii tantôt , je commence à être très-content de tout ceci.
.\LDOBRANDIN.
Je lavois bien que j’irois raison.
La Gouvernante.
Non , Seigneur , U faut l’avouer; ce ne sont point les grilles, ni les verroux, ni la vigilance des gouvernantes qui font la sûretd d’un mari. Quand c’est tyrannie de sa part, une femme trouve bientôt le moyen de s’en venger ; mais une femme sage doit les souhaiter pour sa propre gloire. On la soupçonne aisément quand elle a la facilité de faillir. Il faut qu’elle s’en ôfc scrupuleusement toutes les occasions , pour .faire taire la médisance. Tenez. , Mademoiselle , par exemple, est pei sonne à vous conjurer au premier jour de prendre toutes les précautions de la jalousie , non pas pour votre tranquillité, mais pour la sienne» Aldobrandin.
Oh ! j’aurai là-dessus toutes les complaisances qu’elle
voudra. ,
La Gouvernante.
Quelle douceur pour une femme vertueuse de n’2rre point assiégée par ces galans de profession, qui nous outragent dés le premier abord , par l’espérance qu’ils ont de nous séduite > qui se vantent indiscrètement
C üj
de leurs succès, et qui quand on les rebute ont encore la perfidie d’en laisser douter. Cela est indigne! Quand il n’y auroit que l’ennui de leurs mauvais complimens, je fuirois au bout du monde pour les éviter.. . Je m’échauffe : je vous en demande pardon | ip.iis l’honneur des femmes est si précieux !
Horace, las , à Aîdobrandin .
Mon frere , j’aperçois Zimadans votre antichambre.
Aldobrandin, bas.
Que me veut-il ? et pourquoi l’a-t-on laissé entrer ?
Horace, bas .
Bon ! un homme qui a toujours l’argent à la main trouve t-il des portes fermées ? le gage qu’il épie le moment de parler à la gouvernante.... Il me vient une idée.
Aldobrandin, bas .
■ Quelle idée ? ,
Horace, bas .
N’cst-il pas plaisant que je sois plus soupçonneux que vous?
Aldobrandin, bas .
Comment ?
Horace , bas .
Cette femme tient , à la vérité , les plus beaux discours du monde; mais , après tout, ce sont des discours : le fond est peut-être bien différent. Voici une belle occasion de l’éprouver. Feignez de rentrer , et laissez-Ià dans cette chambre. Zima va l’aborder , sans doute. Nous les observerons , et vous verrez par vousmeme si clic est une personne à sc laisser séduire.
COMEDIE
Aldobrandin, bas,
• C’est bien avisé , mon ficre. ( Haut , à la Gouvernante. ) Attendez ici un moment > je vous rejoins toutàrheurc.
Horace, las ^ à la gouvernante.
Songez â vous •, on vous écoute.
La Gouvernante, las.
laissez-moi faire : ce n’est pas mon coup d’essai. Qu’il y a de plaisir à tromper un jaloux!
( Aldobrandin fait rentrer Lucelle dans sa chambre , et il se cache avec Horace, \