ESOPE, CRÉSUS
M ON aspect t’embarrasse ?
De l’indiscret Iphis tu demandes la grâce ?
Je sais que la clémence est la vertu des Rois ,
Et tu me l’as toi-même appris assez de fois ;
Mais , après les bienfaits dont il m’est redevable , L’injure qu’il m’a faite est-elle pardonnable ?
Et , sans te prévenir , si tu veux y penser ,
Puis-je lui faire grâce , et peux-tu m’en presser ?
És O P I.
Je ne veux point , Seigneur, pour avoir cette grâce ^ Par de vaines raisons , excuser son audace :
Je vous l'ai déjà dit , c’est avec équité Que vous l’avez puni de sa témérité;
Mais, quand votre justice a ce qu’elle souhaite. Votre bonté , Seigneur , est-elle satisfaite ?
Le trouble où je vous vois me fait connoître assez Que vous pardonnez mieux que vous ne punissez. Quel plaisir ont les Rois de pouvoir faire grâce 1
Cr É s U s.
’Songcs-tu que d’Iphis je t’ai donné la place i Puis-je lui pardonner , sans la lui rendre ?
Tl ÉSOPE A LA COUR,
Non.
Je remets- en vos mains un si précieux don.
Plus on est élevé, plus on cause d’ombrage.
Un vaisseau trop chargé n’est pas loin du naufrages Au lieu qu’il vogue à l’aise et ne craint nul assaut Quand il n’a justement que le poids qu’il lui faut, cc Les bienfaits excessifs font souvent qu’on raisonne » Contre qui les reçoit , et contre qui les donne >
)> Et si j’osois, Seigneur, prendre la liberté s> De donner tout son lustre à cette vérité , n Je vous rapporterois un petit trait d’histoire ,
« Digne q^u’irli grand Monarque en garde la mémoire* » Peut-être à ce sujet quadre-t-il assez bien.
» Parle. J’écoute tout d’un zelc égal au tien.
Ésope.
En été , que la pluie est chaude et passagère , y> Un des Bois vos ayeux , chassant avec sa Cour >»Vic pleuvoir dans une riviere ,
» Et ne vit point pleuvoir aux endroits d’alentoui.
»> Comme U en témoignoit une surprise extrême s » Seigneur, dit à ce Prince un de ses Courtisans*
« Voilà comme sont vos présens :
» C’est de l’eau qui tombe en l’eau même.
» Ceux sur qui tous les jours vous versez vos bienfaits^ » Semblent être accablés sous ce précieux faix :
» Us en sont si chargc's qu’ils n’en savent que faire,
SI Pendant que tant de malheureux *
»> A qui votre bonté seroit si nécessaire ,
COMÉDIE Héroïque, jf
« Avec un zele égal n’attirent tien sur eux.
« J’ai tort, lui dit le Roi, d’en user de la sorte:
•« Cet avis est utile , et je veux m’en servir.
>ï Vers qui que cc puisse être où mon penchant m’emporte ,
rt Je veux les contenter, et non les assouvir.
En suivant des conseils aussi bons que les vôtres,
» Mes bienfaits partagés deviendront plus communs:
» J’en veux faire un peu moins aux uns ,
» Pour en faire un peu plus aux autres.
« Seigneur , vos sentimens sont conformes aux siens : » Non content d’enrichir , vous accablez de biens.
« Par des soins prévenans, votre amc bienfaisante » En répand sur un seul de quoi sufEre à trente ;
« Et cc qu’un seul obtient répandu sur chacun ,
>1 Vous feriez trente heureux , et vous n’en faites qu’un. Qui de vos propres biens , riche comme vous l’ctes ,
« Ne prend plus aucun goût à ceux que vous lui faites, «Par exemple, Seigneur, trente braves guerriers » Qu’on a vus de leur sang arroser vos lauriers ,
« Alt sentier de la gloire encor prêts à vous suivre,
»> D’un seul de vos bienfaits auroient tous de quoi vivre. » Par vos ordres exprès je vous parle sans fard.
« Vous le voulez?
Pourquoi t’ai-jc connu si tard ?
« Qu’un Monarque est heureux , quand un ami fidclç « Joint un si grand respect avec un si grand zcle l »> Mais l'insolent Iphis avec un ton brutal...
£ iij
Ésope.
» Peut-Stre à sa maniéré a-t il un zele égal.
» 11 n’est pas à la Cour le premier qui s’oublie > w Et qui devienne sage , après une folie, a Combien en a-t-on vu , de toutes qualités.
Qui pendant leur jeunesse imprudens , emportés « Dans un âge plus mûr , dépouillés de tous vices , Vous ont rendu , Seigneur, de signalés services i Rendez-lui vos bontés : sensible à ce bienfait .
Il TOUS rendra service encor mieux qu’il n’a fait. Le Çiel , à ce propos , me suggéré une Fable ,
Qui peut être à mes voeux vous rendra favorabler Pour fléchir votre coeur c’est mon dernier moyen. Ce que je vous demande est de l’écouter bien.
Je ne dirai plus rien, si ma Fable est frivole.
C R é su s.
J’écoute i souvienS'toi de me tenir parole.
Ésope.