JUGEMENS ET ANECDOTES
SUR
te A PEINE Racine eut-il obtenu son Prieuré de Saint- Maximin de l’Epinay , qu’un oncle lui avoit résigné à Uzès, ( ainsi que nous l’avons rapporté dans sa Vie , tome dixième des Tragédies de notre Collection ) qu’un Régulier vint le lui disputer , prétendant que ce Prieuré ne. pouvoir être possédé que par un Régulier. 11 fallut plaider, et voilà le procès que ni ies Ju°es , ni lui nenten^ dirent , comme il le dit dans sa Préfacé des Plai^ deurs. Fatigué enfin du procès , ainsi que de voir des Avocats et de solliciter des Juges , il abandonna le Bénéfice , et chercha à sc consoler de cette perte en faisant une Comédie contre les J uges et les Avocats. »
et II faisoit alors de fréquens repas , chez un fameux Traiteur , à l’enseigne du Mouton , pbcc
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du Cimetière Saint-Jean , où se rasscmbloient tous les jours ce qu*il y avoir de jeunes Seigneurs des plus spirituels de la Cour, avec Boileau , La Fontaine , Chapelle , Fureticrc et quelques autres personnes d’élite. D’ingénieuses plaisanteries égayoient ces repas , qui furent la source de plusieurs traits de la Comédie des Plaideurs* Chacun s’empressoit à en fournir à l’Auteur , et elle fut faite en très-peu de jours. M. de Brilhac , Conseiller au Parlement de Paris , lui apprenoit les termes du Palais. Boileau lui fournit l’idée de la dispute entre Chicaneau et la Comtesse de Pimbcsche. Il avoir été témoin de cette scene qui s’étoit passée chez son frere le Greffier, entre un homme très-connu alors et une Comtesse , que l’Actrice qui joua ce personnage contrefit jusqu’à paroître sur le Théâtre avec les mêmes habillemens , couleur de rose scchc et un masque sur l’oreille , que portoit ordinairement cette Dame. C’étoitla Comtesse de Crissé, plaideuse de profession , qui a passé toute sa vie dans les procès , et y a dissipé de grands biens. Le Parlement , fatigué de son obstination à plaider , lui défendit d’intenter aucun procès sans
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ravis de deux Avocats , qu’il lui nomma. Cette interdiction de plaider la mit dans une fureur inconcevable. Après avoir ennuyé de son désespoir les Juges , les Avocats et son Procureur , elle alla encore porter ses plaintes au Greffier BoUeau > chez lequel se trouva , par hasard , un de ses pa« xens y grand Audiencier de Erance. Cet homme avoit la manie de vouloir se rendre nécessaire par-tout. 11 s’avisa de donner des conseils à la plaideuse , qui l’écouta d’abord avec avidité ; mais, par un mal entendu survenu entr’eux , elle crut qu’il vouloit l’insulter, et l’accabla d’injures. Plusieurs autres traits de cette Comédie avoient également rapport à des personnes alors très-connues ; et par l’intimé qui dans la cause du chien et du chapon commence comme Cicéron , pro quintio : qua res dua plurimum possunt . . • gratia et eloquientia , &c. , on désignoit un Avocat qui s’étoit servi du même exorde dans la cause d'un Pâtissier contre un Boulanger. On dit que l’Avocat de ce dernier cria d’abord à son Confrère : Maître un tel ne se tiendra pas pour intef> rompu si je lui dis que pour de l'éloquence je n'en aî jamais été autrement soupçonné, Quant au crédit de
ma.
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ma. partie , c'est un maître Boulanger de petits pains» C’étoit aussi l’Avocat M. de Montauban à qui le Premier Président avoit répondu ; Du moins vous êtes de bonne- foi , lorsque lui ayant demandé un jour s’il seroit long dans son plaidoyer, cet Avocat , contre la coutume , lui avoit répondu , oui , comme Racine le fait dire à Dandin et à l’intimé. Soit que ces plaisanteries eussent attiré des ennemis à cette Pièce , soit que le Parterre ne fût pas d’abord sensible au sel attique dont elle est remplie , elle fut mal reçue , et les Comédiens dégoûtés dès la seconde représentation , n’ osèrent hasarder la troisième. Moliere , qui étoit présent à cette seconde représentation , quoiqu’alors brouillé avec l’Auteur (■’*) , ne se laissa séduire ni par aucun intérêt particulier, ni par le jugement du Public. Il dit , tout haut , en sortant , que cette Comédie étoit excellente , et que ceux qui s'en, moquaient mèritoient qu'on se moquât d'eux. Un
(’f‘) Voyez sur la cause de la bronillcrie survenue entre Moliere et Racine , les Jugement et Anecdotes sur Alexandre le Grand, tomc dixième des Tragédies de notre Collection.
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mois après , les Comédiens étant à la Cour , à Saint- Germain-en-Laye , et ne sachant quelle petite Piece donner à la suite d’une Tragédie, risquèrent cette malheureuse Comédie des Plai^ deurs. Le Roi , qui étoit très-sérieux , en fut ftappé , et ne crut pas déshonorer sa gravité , ni son goût par des éclats dé rire si grands que la Cour en fut étonnée j mais elle parut n’avoir pas besoin de complaisance pour l’imiter. Louis XIV jugea de la Piece comme Moliere en avoir jugé. Les Comédiens , charmés d’un succès qu’ils n’avoient pas espéré , pour l’annoncer plus promptement à l’Auteur , revinrent toute la nuit à Paris , et allèrent le réveiller à l’Hôtel des Ursins , où il demeuroit alors. Trois carrosses à minuit dans une rue où l’on n’étoit pas accoutumé à en voir le jour , réveillèrent tout le voisinage. On se mit aux fenêtres j et comme on vit que les carrosses étoient à la porte de Racine , et qu’on savoir qu’un vieux Conseiller des Requêtes avoit £üt grand bruit contre la Comédie des Plaideurs , on ne douta pas de la punition du Poëte , qui avoit osé railler les Juges , en plein Théâtre. I.Æ lendemain tout Paris le croyoit en prison , tandis
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qu’il SC félicitoit de l’approbation que la Cour avoit donnée à sa Piece , et d’une gratification de douze cents livres que le Roi lui fit donner à cette époque , sur une ordonnance de Colbert , où il étoit exprimé que c’étoit en considération des Pièces de Théâtre qu'il donnoît au Public, »
« Le mérite de la Comédie des Plaideurs fut enfin reconnu à Paris , mais Racine ne songea plus à s’égayer dans un pareil genre. Ce n’^t pas qu’il n’y fût très-propre. H étoit naturellement porté ù la raillerie , et la savoir manier finement. Cette petite Piece peut faire dire de lui ce qu’il disoit de P. Corneille , qiCd étoit capable de s'a» baisser et de descendre jusqu'aux plus simples ndive» tés du Comique , oit il est encore inimitable. On n’a point cherché à l’imiter dans un genre pareil à celui de la Comédie des Plaideurs ; genre d’autant plus difficile qu’il paroît très -facile , n’étant qu’une simple imitation de choses très -communes , et qui paroissent basses. Ce fut par cette raison que le Public qui ne sentit pas d’abord la finesse de la plaisanterie qui régnoit dans cette Piece la reçut mal. Ce n’etoit , disoit-on , qu’une i&rce. Etoit-il permis de rire d’un procès criminel
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contre un chien î On reconnut , dans la suite que ce qui est farce cesse de l’être quand il contribue à la peinture d’un ridicule j et cette Pièce vit toujours , tandis que tant d’autres composées dans ce genre qu’on appelle le haut Comique sont oubliées , quoique pleine de la métaphysique de l’amour. Peut-on rire , disoit-on encore , d’une Piece pleine de termes de chicane ? On reconnut, dans la suite , que ce n’étoient point les termes de chicane qui faisoient rire i mais la maniéré dont le Poëte en faisoit usage. On rit lorsque Dandin , en se jettant de la fenêtre de sa chambre dans la rue , dit , à la troisième scene du premier acte :
S) Ça , pour nous élargir, sautons pat la fenêtre.... n Hors de Cour , &c. »
et quand il dit , dans la scene suivante , à son fila et à ses gens , qui veulent qu’il s’aille coucher ;
w Obtenex un arrêt comme il faut que je dorme, >*
parce que tous ces traits peignent la passion de ce Juge , et que cette passion est le ridicule que le Poëte attaque. Il sait , d’ailleurs , sans s’écartei;
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du principal objet , diversifier tous ces traits. Le ridicule d’un Juge , qui croit qu’on ne peut vivre sans juger, est différent du ridicule d’un plaideur qui croit qu’on ne peut vivre sans plaider, et du ridicule d’un Avocat qui croit que chercher de grandes phrases dans les plus petites causes , c’est bien parler. Tous ces traits différens rassemblés dans cette Comédie forment le tableau de ce ridicule, que la fureur des procès jette dans plusieurs personnes , et toute Comédie qui sera une imitation fidelle d’un ridicule pris chez les hommes les fera rire. Moliere , qui se connoissoit en fidelles imitations des ridicules , se déclara contre le Public pour cette Pièce , et la Cour confirma le jugement de Moliere , d’où l’on ne put conclure que la Cour ne puisse , comme le Public de Paris , se tromper dans ses premiers jugemens sur pareilles choses i mais ce qui choqua Paris ne choqua point la Cour. • On s’étoit imaginé à Paris que rire d’une telle Piece c’étoit manquer de respect à tout les gens de robe. La Cour , qui n’eut pas les mêmes scrupules , trouva risible ce qui ctoit risible , et n’eut pas honte de rire, si
« Le Poëte qui n’a point eu d’imitateur dans
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ce genre de Comédie , n’en étoit pas l’inventeitr» Non-seulement il a pris son sujet dans Aristophane , il l’a traite dans la maniéré d’Aristophane, mais , en y joignant sa maniéré , il a été imitateur et original , comme une courte comparaison le fera voir.
« Le principal personnage des deux Pièces est un Juge que la passion de juger a rendu si fou qu’il faut le tenir enfermé : ainsi le sujet est le même i mais la conduite est différente. Il ne paroît point de femmes dans la Piece d’Aristophane, si ce n’est une vendeuse de pain , qui vient , a Ta fin de la Piece , demander justice. L’objet des deux Poètes est d’attaquer les mauvais Juges ; mais nos Comédies ne peuvent qu’être assaisonnées d’une raillerie douce et générale, sur les défauts ordinaires aux gens d’une certaine profession , sans nommer personne ; au lieu que plusieurs Comédies d’Aristophane sont des satyres
cruelles contre les principaux de l’Etat , que le Poète nomme } contre les Athéniens et leur gouvernement. Ce n’est pas un seul Juge qu’ Aristophane tourne en ridicule dans les Guêpes , c’est tout le corps des Juges d’ Athènes. Il ne les épar-
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gne ni sur leurs injustices , ni sur leur avarice , ni sur le déréglement de leurs moeurs. Il les fait paroître , en corps , sous la figiurc de Guêpes , pour marquer qu’ils sont toujours armés d’aiguillons , et qu’ils ne cherchent qu’à faire du mal. Le Juge qui est le principal Acteur a la manie de vouloir toujours juger, et sur-tout condamner.
• Il n’aime qu’à faire du mal et à gagner de l’argent. Il s’imagine jour et nuit être au Tribunal , et tourner dans scs doigts les petites ferres qui servoient de suffrage. Il s’imagine aussi que son coq a été gagné , par argent , pour ne l’éveiller que tard. Tous ces traits de folie ont obligé son Els à le tenir enfermé j mais tantôt il se met sous le ventre de son âne qui sort, comme Ulysse sous un bélier , pour s’échapper de l’antre du cyclope Polypheme ; tantôt il se sauve par la fenêtre. On voit de même dans les Plaideurs le Ju^c qui , enfermé par son fils , saute par la fenêtre , ou paroît dans les goutieres , ou par le soupirail pour juger. Lorsque le Juge d’Aristophane est enfermé , les autres Juges , ses conficeres , passent le matin devant sa porte , et l’appellent pour aller avec eutc au lieu où ils vont cendre la justice. Il leur ce-
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pond qu’il esc retenu prisonnier , par la cruauté d’un fils , qui ne me ptrmet point , dit-il , de juger , ni de faire du mal. Ce Juge ne déguise point sa méchanceté avec ses confrères, parce qu’ils sc ressemblent tous. Ses confrères l’exhortent à s’échapper pendant que son fils dort. Il prend une *
corde pour descendre par la fenêtre. Son fils accourt. Tous les Juges, déguises en Guêpes, le poursuivent avec leurs aiguillons. Le fils prétend que c’est çpur rendre plus heureux son pere qu’U l’empêche d’aller juger. Le pere , en présence du chœur , plaide contre son fils , et fait voir quelle est la puissance d’un Juge , qu’il compare à celle d’un Roi , et les avantages d’une profes- ^
sion dans laquelle on gagne tous les jours de l’argent. A ce plaidoyer le fils répond par un autre j et tous deux révèlent les iniques mystères du Gouvernement. Le fils ne pouvant persuader à son pere de préférer les arausemens et les festins au plaisir de toujours juger , lui conseille , voulant contenter sa folie , de tenir audience dans son ^
domestique, et de juger ses esclaves. Dans ce moment , on entend crier après un chien qui a emporté un fromage de Sicile. Quel crime I l’occa-
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sîon est belle pour exercer l’office de Juge ! Deux chiens paroissent : l’un est accusateur et plaide j l’autre se défend. Les petits du criminel sont présentés au Juge pour l’attendrir. Son intention , cependant , est de condamner le coupable j mais en mettant le suffrage dans le vase, il met, par distraction , le suffrage qui absout. Au désespoir de cette méprise , qu’il regarde comme une honte pour lui , il en demande pardon aux Dieux. Enfin, il consent à suivre les conseils de son fils , à quitter le métier de Juge , et à ne plus songer qu’à réjouissances et festins. Il se livre à la débauche avec tant d’excès qu’il est toujours ivre , et, après avoir battu et volé , s’attire tant d’affaires qu’on vient , de tous côtés , demander justice contre lui. Ainsi cet homme , qui n’aimoit qu’à con damner les autres , devient un criminel que la Justice ne doit pas épargner. »
« Ce précis de la Comédie des Guêpes fait voir que la copie est en bien des choses conforme à l’original. Les deux Poètes , dans plusieurs bouffonneries , propres à faire rire le peuple , ont jetté beaucoup de ce sel attique , si agréable aux pereonnes d’un goût délicat. L’éloignement dest