‹ EsopeChapitre 15 sur 24 · SCENE HUITIEME · texte numérisé non relu

SCENE HUITIEME

ÉSOPE, CYDIAS, ORÉTÈS.

gydias, à Esope. Ah! crois-le, cet ordre nous enchante.

ORÉTÈS

Oui.

CYDIAS

Nous te servirons d'une façon touchante.

ORÉTÈS

Ardemment.

CYDIAS

Si le Roi t'élève et te chérit, —

ORÉTÈS

Il ne devait pas moins à ton subtil esprit, —

CYDIAS

A ta vertu, brillant toujours d'un nouveau lustre.

ORÉTÈS

Tu dois être, à coup sûr, d'une naissance illustre!

On dit que je suis fils d'un pauvre bûcheron, Qui, tout près d'un torrent, noir comme l'Achéron, S'endormait, las, dans sa cabane aux vents ouverte, Et faisait des fagots, seul, dans la forêt verte.

ORÉTÈS

Oh! quelle erreur!

Mais quoi! Tu dis cela par jeu!

ORÉTÈS

Tu dois être plutôt le fils de quelque dieu Qui, venu parmi nous, s'éprit d'une princesse, Et qui, dans les cieux purs, veille sur toi, sans cesse, Esprit dont, sur toi, la sagesse ruissela.

CYDIAS

C'est vrai.

ORÉTÈS

Crois-le.

Mais je suis laid !

ORÉTÈS

Qui dit cela?

CYDIAS

Ton visage, au contraire, est noble.

ORÉTÈS

Sur ta joue Passe et brille un rayon frémissant qui se joue.

Bon. Mais ne suis-je pas bossu V

ORÉTÈS

Pas plus qu'un lys.

Pas plus que ne l'était le chasseur Adonis

Caché dans les bois, près de sa divine amante,

Et ma barbe n'est pasjaffreuse ?

GYDIAS

Elle est charmante.

ORÉTÈS

Et ce regard qui brille est comme un clair flambeau.

Donc, je ne suis pas laid?

ORÉTÈS

Pas du tout.

Je suis beau ?

ORÉTÈS

Comme x\pollon venant éclairer nos misères.

CYDIAS

Oui, comme lui.

Ésope, avec une bonhomie ironique.

Je vois que vous êtes sincères.

orétès, modestement. Vrais.

Ésope Un corbeau, perché sur un arbre très sec, En hiver, tenait un fromage dans son bec. Ce régal, un renard doucereux, mais avide, En bas, le dévorait des yeux, mâchant à vide. Il dit : Je te salue et je t'aime, corbeau ! Dieux ! que ton noir plumage est lisse et ton corps beau! Ami, ta seule vue est une enchanteresse, Un délice ; mais si tu chantais, que serait-ce ? Les tigres, les lions adoucis, les rochers T'écouteraient, auprès de ton arbre penchés. Tous diraient : L'oiseau chante, il faut qu'on applaudisse. C'est quelque Orphée ayant perdu son Eurydice Et qui, pour la reprendre, après les maux soufferts, Ira charmer les Dieux effrayants des enfers.

ÉSOPE Sd

Ainsi le renard fauve, en son hypocrisie, Mêlait le fiel amer à des flots d'ambroisie, Par un art familier chez les empoisonneurs.

ORÉTÈS

Et le corbeau ?

CYDIAS

Que fit le corbeau ?

Chers seigneurs, Je ne sais. Il était plus sérieux qu'un mage. S'il ouvrit son bec d'or et lâcha le fromage, Il est probable, on peut imaginer déjà Que le tin renard s'en saisit et le mangea. Quant à moi, pour qui tout parleur est l'adversaire, Entre mes fortes dents, comme un étau je serre Un fromage dont nul ne fera son repas, Et des griffes de fer ne l'en ôteraient pas.

Certes, la flatterie, aux sirènes pareille, Te dirait un chant trop grossier pour ton oreille, Et ne troublerait pas ton cœur mystérieux. Mais parlons, maintenant, et soyons sérieux.

ORÉTÈS

Tu trouveras en nous des frères.

CYDIAS

Des modèles D'honnêteté.

ORÉTÈS

De bons associés fidèles.

CYDIAS

Sois tranquille.

ORÉTÈS

Et d'abord comme point de départ, Nous t'offrons la plus grosse et la meilleure part.

De quoi ?

ORÉTÈS

De tout.

CYDIAS

Malgré certains regards obliques, Où puisons-nous l'or?

ORÉTÈS

C'est dans les caisses publiques.

Assez ! Taisez-vous.

CYDIAS

Bah ! — Pourquoi donc?

Taisez-vous !

ORÉTÈS

Pourquoi nous taire? Avoir de l'argent est fort doux.

CYDIAS

Et rien n'est meilleur.

ORÉTÈS

Tu verras comme on gouverne.

CYDIAS

Tu feras comme nous.

Ésope, à part.

Quelle est cette caverne !

{Haut).

Adieu, seigneurs.

CYDIAS

Comment?

Je porte ailleurs mes pas. J'étouffe et j'ai besoin d'air.

cydias, bas à Orétès.

Il ne comprend pas!

orétès, bas à Cydias.

En effet!

cydias, à Ésope.

Tu nous prends pour des âmes étroites.

ESOPE ORÉTÈS

Allons donc!

CYDIAS

Nos façons de vivre sont adroites.

ORÉTÈS

Notre seul intérêt peut nous mettre en émoi, Et nous sommes des gens comme toi.

Ésope, indigné.

Comme moi!

ORETES

Sans doute.

Ah ! pas un mot de plus.

ORÉTÈS

A quoi bon feindre:

Nous savons tout.

Quoi?

CYDIAS

Tout.

ORÉTÈS

Gesse de te contraindre.

Que le Pactole pleure et chante sous les joncs, Et puisque cet empire est à nous, partageons !

CYDIAS

Nos lyres sont d'avance à la tienne accordées. Nous t'obéirons.

ORÉTÈS

Nous entrons dans tes idées.

CYDIAS

C'est pourquoi, ne sois pas sauvage comme un loup.

Ésope, ironiquement.

Parlez donc! Vos discours m'intéressent beaucoup.

(A part.) 0 clarté du soleil, que cette fange est noire !

orétès, à Esope.

Ami, Crésus est beau sur son trône d'ivoire ; Mais ce Roi, meurtri par la mort du jeune Atys, Est très songeur, depuis qu'il a perdu son fils.

CYDIAS

Oui, ce victorieux est mûr pour la défaite.

ORÉTÈS

Si tu veux, tu vivras une éternelle fête, Où, superbe, et vêtu de glorieux habits, Tu boiras des vins dans les coupes de rubis.

CYDIAS

Autour de toi, le long des murailles fleuries, Des femmes aux beaux seins ornés de pierreries, Au bruit des instruments chanteurs, balanceront De légers éventails de plumes sur ton front.

ORÉTÈS

Et tu verras leurs corps aux gracieuses poses, Ondoyer sous les clairs filets de perles roses.

CYDIAS

Sois très joyeux.

ORÉTÈS

Et s'il te faut de l'or, prends-en Partout.

CYDIAS

Chez le seigneur et chez le paysan.

ORÉTÈS

Si tu veux quelque femme ou quelque jeune fille, Prends-la, sans nul souci du père de famille. Ami, triomphe sans partage et sans rival !

Tu peux, si tu le veux, pousser ton noir cheval A travers les épis d'or et les champs de roses, Puisque tout s'offre à toi, les hommes et les choses,

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