SCENE HUITIEME
ÉSOPE, CYDIAS, ORÉTÈS.
gydias, à Esope. Ah! crois-le, cet ordre nous enchante.
ORÉTÈS
Oui.
CYDIAS
Nous te servirons d'une façon touchante.
ORÉTÈS
Ardemment.
CYDIAS
Si le Roi t'élève et te chérit, —
ORÉTÈS
Il ne devait pas moins à ton subtil esprit, —
CYDIAS
A ta vertu, brillant toujours d'un nouveau lustre.
ORÉTÈS
Tu dois être, à coup sûr, d'une naissance illustre!
On dit que je suis fils d'un pauvre bûcheron, Qui, tout près d'un torrent, noir comme l'Achéron, S'endormait, las, dans sa cabane aux vents ouverte, Et faisait des fagots, seul, dans la forêt verte.
ORÉTÈS
Oh! quelle erreur!
Mais quoi! Tu dis cela par jeu!
ORÉTÈS
Tu dois être plutôt le fils de quelque dieu Qui, venu parmi nous, s'éprit d'une princesse, Et qui, dans les cieux purs, veille sur toi, sans cesse, Esprit dont, sur toi, la sagesse ruissela.
CYDIAS
C'est vrai.
ORÉTÈS
Crois-le.
Mais je suis laid !
ORÉTÈS
Qui dit cela?
CYDIAS
Ton visage, au contraire, est noble.
ORÉTÈS
Sur ta joue Passe et brille un rayon frémissant qui se joue.
Bon. Mais ne suis-je pas bossu V
ORÉTÈS
Pas plus qu'un lys.
Pas plus que ne l'était le chasseur Adonis
Caché dans les bois, près de sa divine amante,
Et ma barbe n'est pasjaffreuse ?
GYDIAS
Elle est charmante.
ORÉTÈS
Et ce regard qui brille est comme un clair flambeau.
Donc, je ne suis pas laid?
ORÉTÈS
Pas du tout.
Je suis beau ?
ORÉTÈS
Comme x\pollon venant éclairer nos misères.
CYDIAS
Oui, comme lui.
Ésope, avec une bonhomie ironique.
Je vois que vous êtes sincères.
orétès, modestement. Vrais.
Ésope Un corbeau, perché sur un arbre très sec, En hiver, tenait un fromage dans son bec. Ce régal, un renard doucereux, mais avide, En bas, le dévorait des yeux, mâchant à vide. Il dit : Je te salue et je t'aime, corbeau ! Dieux ! que ton noir plumage est lisse et ton corps beau! Ami, ta seule vue est une enchanteresse, Un délice ; mais si tu chantais, que serait-ce ? Les tigres, les lions adoucis, les rochers T'écouteraient, auprès de ton arbre penchés. Tous diraient : L'oiseau chante, il faut qu'on applaudisse. C'est quelque Orphée ayant perdu son Eurydice Et qui, pour la reprendre, après les maux soufferts, Ira charmer les Dieux effrayants des enfers.
ÉSOPE Sd
Ainsi le renard fauve, en son hypocrisie, Mêlait le fiel amer à des flots d'ambroisie, Par un art familier chez les empoisonneurs.
ORÉTÈS
Et le corbeau ?
CYDIAS
Que fit le corbeau ?
Chers seigneurs, Je ne sais. Il était plus sérieux qu'un mage. S'il ouvrit son bec d'or et lâcha le fromage, Il est probable, on peut imaginer déjà Que le tin renard s'en saisit et le mangea. Quant à moi, pour qui tout parleur est l'adversaire, Entre mes fortes dents, comme un étau je serre Un fromage dont nul ne fera son repas, Et des griffes de fer ne l'en ôteraient pas.
Certes, la flatterie, aux sirènes pareille, Te dirait un chant trop grossier pour ton oreille, Et ne troublerait pas ton cœur mystérieux. Mais parlons, maintenant, et soyons sérieux.
ORÉTÈS
Tu trouveras en nous des frères.
CYDIAS
Des modèles D'honnêteté.
ORÉTÈS
De bons associés fidèles.
CYDIAS
Sois tranquille.
ORÉTÈS
Et d'abord comme point de départ, Nous t'offrons la plus grosse et la meilleure part.
De quoi ?
ORÉTÈS
De tout.
CYDIAS
Malgré certains regards obliques, Où puisons-nous l'or?
ORÉTÈS
C'est dans les caisses publiques.
Assez ! Taisez-vous.
CYDIAS
Bah ! — Pourquoi donc?
Taisez-vous !
ORÉTÈS
Pourquoi nous taire? Avoir de l'argent est fort doux.
CYDIAS
Et rien n'est meilleur.
ORÉTÈS
Tu verras comme on gouverne.
CYDIAS
Tu feras comme nous.
Ésope, à part.
Quelle est cette caverne !
{Haut).
Adieu, seigneurs.
CYDIAS
Comment?
Je porte ailleurs mes pas. J'étouffe et j'ai besoin d'air.
cydias, bas à Orétès.
Il ne comprend pas!
orétès, bas à Cydias.
En effet!
cydias, à Ésope.
Tu nous prends pour des âmes étroites.
ESOPE ORÉTÈS
Allons donc!
CYDIAS
Nos façons de vivre sont adroites.
ORÉTÈS
Notre seul intérêt peut nous mettre en émoi, Et nous sommes des gens comme toi.
Ésope, indigné.
Comme moi!
ORETES
Sans doute.
Ah ! pas un mot de plus.
ORÉTÈS
A quoi bon feindre:
Nous savons tout.
Quoi?
CYDIAS
Tout.
ORÉTÈS
Gesse de te contraindre.
Que le Pactole pleure et chante sous les joncs, Et puisque cet empire est à nous, partageons !
CYDIAS
Nos lyres sont d'avance à la tienne accordées. Nous t'obéirons.
ORÉTÈS
Nous entrons dans tes idées.
CYDIAS
C'est pourquoi, ne sois pas sauvage comme un loup.
Ésope, ironiquement.
Parlez donc! Vos discours m'intéressent beaucoup.
(A part.) 0 clarté du soleil, que cette fange est noire !
orétès, à Esope.
Ami, Crésus est beau sur son trône d'ivoire ; Mais ce Roi, meurtri par la mort du jeune Atys, Est très songeur, depuis qu'il a perdu son fils.
CYDIAS
Oui, ce victorieux est mûr pour la défaite.
ORÉTÈS
Si tu veux, tu vivras une éternelle fête, Où, superbe, et vêtu de glorieux habits, Tu boiras des vins dans les coupes de rubis.
CYDIAS
Autour de toi, le long des murailles fleuries, Des femmes aux beaux seins ornés de pierreries, Au bruit des instruments chanteurs, balanceront De légers éventails de plumes sur ton front.
ORÉTÈS
Et tu verras leurs corps aux gracieuses poses, Ondoyer sous les clairs filets de perles roses.
CYDIAS
Sois très joyeux.
ORÉTÈS
Et s'il te faut de l'or, prends-en Partout.
CYDIAS
Chez le seigneur et chez le paysan.
ORÉTÈS
Si tu veux quelque femme ou quelque jeune fille, Prends-la, sans nul souci du père de famille. Ami, triomphe sans partage et sans rival !
Tu peux, si tu le veux, pousser ton noir cheval A travers les épis d'or et les champs de roses, Puisque tout s'offre à toi, les hommes et les choses,