‹ EsopeChapitre 23 sur 24 · SCÈNE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

SCÈNE CINQUIÈME

CRÉSLIS, RHODOPE, SOPHIOX, GYDIAS, ORÉTÈS, CEYX, LIGHAS, seigneurs et CITOYENS lydiens, ÉSOPE.

cri:;sus, à Ésope.

Te voilà regardé par tous ces yeux ardents, Esope!

(Lui montrant le coffre.) Le secret terrible est là-dedans.

Mais écoute : veux-tu savoir ce que je t'offre? On dit que tout mon or entassé dans ce coffre T'accusera. S'il en est ainsi, je ne veux Pas le savoir. Donc, pas d'inutiles aveux Et si tu m'as trahi, puisque je t'aime encore, Moi, ton maître, je veux l'ignorer, je l'ignore; Car je n'accable pas ceux que j'ai pu chérir. On va donc emporter le coffre* et, sans l'ouvrir, Esope, on le noiera dans les flots du Pactole. Donc, si tu fis de l'or dérobé ton idole, Ce mystère jamais ne peut être éclairci. Ma clémence, dis-moi, te convient-elle ainsi?

Ésope, auec une résignation amère.

Oui, si tu le veux. Parle. Ordonne à ton esclave. Je cède sans révolte à mon sort qui s'aggrave. Car je te dois ma vie et je te dois, seigneur, Même ce que je n'ose appeler : mon honneur. Accusé devant toi, je n'ai pas le droit d'être Justifié. Ton dur soupçon, mon noble maître, M'a déjà retranché d'entre les innocents. Fais porter le coffre au Pactole, j'y consens.

rhodope, s' avançant avec un geste impérieux. A Esope. Pas moi. Je t'ai connu, je fus ton alliée Jadis, quand j'étais une esclave humiliée, Proie offerte au grand air, au soleil, à l'affront. Alors que je portais des fardeaux sur mon front. Un état n'est pas vil, quand tu le glorifies,

Et c'est pourquoi je veux que tu te justifies! Je le veux. On verra que tu dédaignes l'or, Toi, le pauvre homme, et qu'il peut exister encor Quelque chose de pur, de sublime et de brave, L'héroïque vertu dans une âme d'esclave ! Ah ! Tu te débattais dans un complot hideux, Frère, mais ici, les esclaves c'est nous deux, Et c'est pourquoi je veux te défendre, et la boue Que l'on jette sur toi rejaillit sur ma joue ! Patience. On est sur la trace des larrons. Ceyx, Lichas, ouvrez le coffre, et nous verrons Tout ce qu'il contient, car c'est l'épreuve suprême I [Incertains, Ceyx et Lichas tournent vers Crésus leurs regards interrogateurs) .

crésus, à Ceyx et à Lichas

Oui, faites.

ésope, aux Lydiens.

Et je vais vous le montrer moi-même !

{Au milieud'un silence plein d'anxiété, Ceyx et Lichas délient les nœuds compliqués qui ferment le coffre. Lorsqu'il est enfin ouvert ils montrent, en même temps qu'Esope les touche parfois et les nomme, les objets qui y sont contenus.)

Ces haillons noirs, lavés par l'eau du ciel, brûlés Par les soleils, avec leurs crins échevelés, Ces chaussures de poil et cette peau de chèvre, Comme le faune, ayant une flûte à sa lèvre, En porte une sur sa poitrine, dans les bois, Poursuivi par les cris d'une meute aux abois ; Ces guenilles que l'eau du ciel tourmente et lave , Regardez-les! ce sont mes vêtements d'esclave! Enfin, voilà les fers qui m'ont meurtri, les fers Dont la sinistre voix parle des maux soufferts. A présentée suis libre et joyeux sous les chênes : Mais j'ai subi ces fers et j'ai porté ces chaînes. Oh ! tout mon dur passé que la douleur voila, Mes fers, mes vêtements d'esclave, les voilà! Et ce lac de lumière où passe le ciel ivre, Lydiens, regardez, c'est un miroir de cuivre.

(A Crésus).

0 Roi, lorsque rentré le soir dans ma maison Sentant la llatterie égarer ma raison, Je rêve, tourmenté par des vapeurs étranges, Pour avoir longtemps bu le poison des louanges, Seul, je dépouille alors, pour n'être plus troublé La pourpre et les joyaux dont tu m'as affublé, Et je revêts, pour qu'ils me rendent l'énergie, Ces haillons vils que j'ai rapportés de Plirygie. Alors, disgracieux, hideux, horrible à voir. Je me regarde au cuivre étonné du miroir, Et je dis : Favori du Roi que nul ne brave, C'est toi ce gueux sinistre et c'est toi cet esclave. Adoré dans le fiste et l'éblouissement, Sache bien que ta pourpre est un déguisement. Oui, me regardant au miroir brillant et sombre, C'est ainsi que je parle à mon reflet dans l'ombre. Souviens-toi que tu fus triste, seul, opprimé, Traînant ainsi qu'un loup ta maigreur, affamé, Las, sordide, publié par les Dieux secourables, Et tâche d'être bon pour tous les misérables!

crésus, à Cydias et à Or êtes.

Qu'en dites-vous ?

ésope, à Crésus.

O roi, dans ta puissante main, Tu m'avais pris. J'ai dû rester fidèle, humain, Doux pour les petits, et je veux-, quoique je fasse, Que la Vérité m'aide et me regarde en face !

{S' agenouillant aux -pieds de Crésus).

Voilà mes crimes.

grésus, à Esope, le relevant.

Ah ! pardonne à ton Roi! Mais Tout n'est pas fini. Dieux? Qui l'eut pensé jamais?

(Aux Lydiens).

Peuple, tu frémiras. Ce que tu vas entendre Est sombre. Il s'est trouvé deux traîtres pour te vendre Ainsi qu'un vil bétail, et de même que toi,

Ils ont livré la chair et le sang de ton Roi, Deux hommes ont vendu la Lydie et moi-même A la Perse.

{Regardant Orétès en face).

Orétès, menteur à face blême, C'est toi. C'est aussi toi, Cydias, qui pâlis ! Oui, la terreur est là sur vos fronts avilis; Le crime est écrit sur vos faces violettes.

* orétès, balbutiant.

Mensonge !

cydias, de même.

Calomnie !

crésus, montrant les tablettes que Sophion lui a remises.

Et voici vos tablettes.

Les reconnaissez- vous ? Malheureux, c'est écrit De votre main. Car vous aviez perdu l'esprit. Dans notre sang, par vous promis, votre pied glisse, Bandits, marqués déjà par l'ongle du supplice !

(A Ésope).

Ésope, c'est toi, cœur sans fiel et sans remord, Qui diras comment ils doivent mourir.

La mort Poursuit d'un pas égal ses redoutables tâches Et, juste en son dégoût, ne veut pas de ces lâches.

CRÉSUS

Oui, tu dis bien. Que sous les grands cieux infinis Ils s'en aillent, hideux, vils, tremblants, impunis ! Que le vieillard, pensif et doux, chargé d'années Les écarte, en passant de ses mains décharnées! Que l'enfant, baissant vers la terre ses doux yeux, Les regarde avec un effroi mystérieux.

Vrai sage, puisque c'est cela que tu décides, Que l'onde et que le vent les nomment: Parricides! Que le soleil, par qui les hommes sont nourris,

Les brûle, comme s'ils étaient déjà pourris ! Qu'ils sentent, sous leur chair déchirée et meurtrie, Se soulever le sol en feu de la patrie ! Qu'ils s'en aillent, livrés à des regrets affreux Entendant comme un pas menaçant derrière eux! Chassés par la caverne et par le hallier sombre Qu'ils ne puissent, tremblants, se reposer dans l'ombre Du chemin, devant la maison du paysan Et qu'ils errent, sacrés pour tous!

[A Cydias et à Orétès).

Allez-vous en !

[Les deux traîtres, baissant la tête, se retirent, reniés et abandonnés par tous, au milieu d'un profond silence. Puis, sur un signe du Roi, tous les Lydiens se retirent. Crésus reste seul avec Rhodope et Ésope.)

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