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auquel les nouvelles télégraphiques remédiaient très imparfaitement; car, indépendamment de la brièveté et du vague inhérents à ce mode de transmission, les télégrammes officiels n'étaient pas toujours reproduits par les journaux algériens qui en général gardaient un silence systématique sur les sanglantes péripéties de la lutte engagée entre la Russie et la Turquie. C'était une mesure très probablement imposée par le gouvernement, et qui, sans doute, avait été suggérée par de graves considérations; attendu que la population arabe n'était que trop disposée à interpréter d'une manière préjudiciable peut-être à Tordre public, toute nouvelle relative à ses coreligionnaires de la Turquie, en se livrant à l'espoir, tantôt de participer à leurs éphémères triomphes, tantôt de venger leurs irréparables défaites. Mais lors même que les journaux algériens se permettaient de publier tant bien que mal quelques mots télégraphiques, ces bribes, souvent informes, étaient plus propres à égarer qu'à satisfaire le public. Fatigué de recevoir des nouvelles aussitôt contredites, il s'abandonnait à une impatience fiévreuse en attendant l'arrivée des journaux ne lui annonçant que des événements déjà surannés. Le public algérien se trouvait ainsi pendant tout l'hiver dans la position de l'astronome étudiant la lumière d'une étoile, sans être certain si l'astre qui a émis cette lumière si longue à voyager, existe encore au moment où elle arrive à l'œil de l'observateur.
Après avoir essayé d'esquisser le tableau général d'Alger, sans surcharger les teintes lumineuses et brillantes qui y dominent, ni atténuer les quelques taches qui viennent les assombrir çà et là, nous pouvons, je crois, admettre que le séjour d'Alger comme station hivernale, est le plus beau et le plus avantageux qu'il soit possible de choisir. Au reste, rien ne démontre mieux l'impression produite par cette ville sur ceux qui l'ont habitée suffisamment pour pouvoir l'apprécier à sa juste valeur, que le besoin qu'ils éprouvent d'y rester ou d'y retourner après l'avoir quittée. C'est un fait très significatif constaté par d'innombrables exemples, même en ne les choisissant pas parmi les individus dont l'affection pour Alger pour-
rait être attribuée à la position qu'ils y occupent ou aux bénéfices qu'ils en retirent, mais parmi les personnes indépendantes et qui trouveraient dans leur pairie presque les mêmes avantages qu'à Alger; au nombre de telles personnes, je ne citerai que les trois consuls généraux d'Angleterre, d'Autriche et d'Italie; tous m'ont déclaré à plusieurs reprises que, lors même qu'ils n'exerceront plus leurs fonctions, ils étaient décidés à rester à Alger; et pourtant le consul général d'Aulricho (M. Ghezzi) est Italien, comme son collègue d'Italie (M. Sant- Agobio), et pouvant par conséquent retrouver dans leur patrie le beau ciel du Midi.
Et maintenant, comme il est certain que cette lettre est la dernière vous parvenant d'Alger, je la terminerai par ces paroles que le Dr Schneider adresse au lecteur à la fin de son travail déjà cité par moi précédemment : « Lors même que pendant leur séjour ici quelques personnes désireraient que telle ou telle chose fût autrement et qu'elles seraient peu satisfaites sous plus d'un rapport, il n'en est pas moins certain pour moi que, au moment où le vaisseau lèvera l'ancre pour emporter ces mêmes personnes vers leur patrie, elles no se sentent saisies d'une pénible émotion en prenant congé de cette belle et séduisante contrée ; et si les circonstances ne leur permettent pas de satisfaire au vif désir qu'elles éprouveront d'y retourner, le souvenir d'Alger n'en demeurera que plus profondément gravé dans leur esprit comme une image chérie. Voilà, s'écrie le savant allemand, l'effet du prestige que ce pays exerce inévitablement sur tous ceux qui y ont demeuré quelque temps. »
LETTRE XII '
Départ d'Alger. — Gorge pittoresque de Tisser, animée par des singes nombreux. — Palestre — Bordj-Bouïra. — Fréquence des lions. — R^nj-Mflnwir — Akbou. — Belle vallée du Sahel. — Bougie. — Son port. — Mont Gouraïa. — Sa constitution géologique. — Singes du cap Carbon. — Fort Abd-el-Kader. — La Kasba. — Inscription présomptueuse gravée sur le mur de la Kasba. — Belles promenades tout autour de Bougie. — Orangers cultivés par les Kabyles dans le village Réunion. — Climat de Bougie. — Sa moyenne pluviométrique plus élevée que celle de la plupart des localités littorales de l'Algérie. — Végétation de Bougie. — Départ de Bougie pour Sétif. — Gorge pittoresque de Cbabet. — Kherata. — Contrée déserte entre Kherata et Sétif. — Sétif. — La végétation arriérée de la contrée le 17 avril.
Balna, 22 avril 1878.
Le 7 avril nous quittâmes Alger pour nous rendre successivement à Palestro, à Bordj-Bouira et Beni-Mansour, en longeant ainsi le versant méridional de la chaîne désignée par le nom collectif de Djurjura; puis descendre le Sahel jusqu'à Bougie, et de là gagner Sétif à travers le pays montagneux qui sépare le littoral de la vaste plaine située entre Sétif et Constantine.
Les nombreux circuits de cet itinéraire ne pouvaient être accomplis que par des moyens de transport organisés exclusivement pour notre usage personnel, car je tenais avant tout à voir sans discontinuation et à loisir la contrée que nous avions à traverser, projet excluant naturellement l'usage des diligences, et n'admettant qu'un voyage fait à petites journées et à terme indéfini. Nous louâmes, en conséquence, une voiture légère attelée de trois chevaux vigoureux et conduite par un homme très connu à Alger comme familiarisé avec le pays que
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nous allions visiter, sauf k avoir recours, selon les exigences locales, aux chevaux de selle, mais de manière à rejoindre chaque fois noire véhicule et à en faire usage partout où ce mode de transport serait praticable.
Pour nous rendre à Palestro nous eûmes à parcourir une "distance de 66 kilomètres par la même route déjà faite en nous rendant d'Alger au Fort National; après avoir traversé Ben- Aïcha nous entrâmes dans une contrée non encore visitée par nous, en descendant dans la vallée de Tisser, dont nous longeâmes le bord gaucha, composé de masses considérables de conglomérat. La vallée se rétrécit bientôt en une gorge étroite, au fond de laquelle on voyait serpenter le lit presque sec de Tisser. Les montagnes bordant la gorge des deux côtés sont taillées en pics et tourelles; la roche qui les compose est un calcaire siliceux, bleuâtre ou diversement coloré, traversé eu tous sens de veines de quartz blanc; ce calcaire passe souvent à uu conglomérat solide contenant de gros morceaux de quartz. Sur plusieurs points la gorge est fort pittoresque; on voit les flancs des montagnes sillonnés par des cascades, et çà et 1 1 revêtus d'une belle végétation frutescente. J'observais entre les fissures ou sur les parois des rochers' une belle et assez rare Saxifrage (Saxifraga globulifera), ainsi que les Anagallh «rvensis, Salvia verbenacea, Hedysarum capitatum , Echium qrandiflomm et Phelipœa lavandulacea Schultz, Orobanchéc faisant déjà partie de la flore saharienne.
La présence des singes ajoute à la gorgo quelque chosj d'original; nous vîmes sur les montagnes du bord droit plusieurs de ces animaux prendre leurs ébats; on nous apprit qu'ils se montrent en nombre bien plus considérable lorsque la température un peu fraîche les fait descendre plus bas. lis n'avaient certes aucune raison de le faire au moment de notre passage, car la chaleur était étouffante.
Pour se frayer un passage à travers la gorge, on a dû percer les montagnes par un long tunnel, et puis jeter un ponl par-dessus Tisser, afin de gagner le bord droit de la vallée, le seul tant soit peu accessible dans ces parages; c'est seulement
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dans la proximité de Palestro que la gorge s'élargit et débouche dans une belle plaine. La route qui conduit à Palestro quitte cette plaine en laissant à la droite Tisser, contenant ici beaucoup plus d'eau que dans la gorge. On franchit alors une contrée assez accidentée où les calcaires siliceux sont remplacés par des marnes schisteuses un peu micacées composant les collines aplaties sur Tune desquelles on voit s'élever Palestro.
Avant d'atteindre ce village, et au moment où, au sortir de la gorge d'Isser, nous entrâmes dans la plaine, on me signala à gauche de la route un monceau de pierres qu'on me dit être des échantillons d'une roche plombifère exploitée sur la montagne limitrophe; la roche est le même calcaire siliceux que j'avais déjà observé dans la gorge de Tisser; seulement ici il est criblé de paillettes de plomb et, à en juger par sa pesanteur, il doit contenir de fortes proportions métalliques. On m'assura que cette proportion était de 60 pour 100.
Palestro, fondé par des Italiens, s'est complètement relevé des ruines qui marquaient sa place, après le massacre de ses habitants par les Arabes, événement dramatique dont on peut lire l'émouvante relation dans le guide de Murray. C'est un joli village, qui ne manque même pas d'un hôtel assez bien tenu, hôtel de France, où nous passâmes la nuit.
Le lendemain, nous nous mîmes en route pour Bordj- Bouira. Nous descendîmes dans une belle plaine légèrement ondulée et suivîmes le bord droit de Tisser, où percent fréquemment les schistes marneux et argileux, en feuillets redressés, çà et là recouverts par des sables rouges contenant des galets; puis nous longeâmes le large lit presque sec de TOued- Djeniâa (affluent droit de Tisser), dont la rive droite est bordée de rochers nus, composés d'un grès jaunâtre compact à grains très uns, passant à un conglomérat solide, dans lequel se trouvent empâtés des galets arrondis de schistes marneux et de calcaire bleuâtre; les grès plongent au nord 10° est, sous un angle de 30 degrés, mais, plus loin, près de la petite auberge nommée Sidi-Othman, les grès colorés en rouge sont presque horizontalement slraliQés. Dans ces parages, les hau-
teurs qui bordent la vallée de l'Oued-Djemâa sont revêtues d'une végétation assez belle ; XEchium grandiflorum s'y présente sous forme de petits buissons, et le gazon est émaillé par les fleurs bleues du gracieux Anagallis arvensis; en même temps la vallée commence à s'élever très sensiblement. Les grès et les conglomérats, tantôt compacts, tantôt incohérents, continuent jusqu'à l'endroit où nous traversâmes l'Oued-Djemàa pour en longer le bord droit. Ici, les grès sont remplacés par un calcaire bleuâtre, à cassure conchoïde, rappelant certains calcaires jurassiques. Cependant, sur plusieurs points, ces calcaires alternent avec les marnes foncées, feuilletées, plongeant à l'ouest sous un angle de 50 degrés, et elles devenaient dominantes à mesure que nous nous élevions, bien que çàet là on vît percer les grès dont les couches présentaient les plissements les plus variés. Lorsque nous eûmes atteint le point culminant de notre montée (environ 650 mètres), nous nous trouvâmes au milieu d'une contrée parfaitement nue, balayée par des rafales de vent glacé que nous envoyait le Djurjura. Nous descendîmes dans une belle plaine ondulée, revêtue de buissons de Cistes, de Lenlisques, etc., et nous ne tardâmes pas à apercevoir les quelques maisons dont se compose le petit village Bordj-Bouira, disséminées sur les collines qui forment les contreforts méridionaux du Djurjura. Ce massif se présente ici d'une manière bien moins imposante que vu du Fort National.
Le voisinage de cette chaîne montagneuse, revêtue de neige jusqu'au mois de juillet, et sur certains points presque constamment, donne au climat de Bordj-Bouira un caractère septentrional; aussi la température y était-elle (le 8 avril) assez basse et contrastait singulièrement avec la chaleur étouffante que nous eûmes en nous rendant d'Alger à Palestre Pourtant, malgré les hivers rigoureux de Bordj-Bouira, c'est précisément cette localité que le lion semble avoir choisie pour son séjour de prédilection, car M. Garcia, Italien, qui y a installé le petit hôtel de la Colonie, nous a assuré que, pendant les quatre années passées ici, les collines qui séparent le village du massif
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du Djurjura n'avaient jamais cessé d'être fréquentées par les lions, qui affectionnent particulièrement les buissons touffus situés près de la lisière méridionale du village, d'où on les voit quelquefois descendre jusqu'à la proximité des habitations. Selon M. Garcia, ils commettent des ravages fréquents parmi les bestiaux, et, à défaut de ceux-ci, n'épargnent point l'homme. À 2 kilomètres du village, il y a un ruisseau connu sous le nom de Source des Lions, parce que ceux-ci viennent s'y abreuver tous les jours; et ce rendez-vous paraît avoir tant de régularité, que lorsque nous invitâmes le loquace aubergiste à nous y accompagner, il nous dissuada vivement de cette excursion en prétendant, comme de raison, que c'est uniquement dans nos intérêts qu'il s'y opposait. Au reste, malgré l'exagération évidente de plusieurs des assertions de M. Garcia, le garde de chasse de Bordj-Bouira était loin de les rejetter toutes, et il confirma la véracité de ce que M. Garcia nous avait dit sur le silence solennel que faisait nattre le rugissement du lion, car, tandis que le hurlement du chacal et d'autres bêtes fauves provoquait les aboiements furieux de tous les chiens du village, ceux-ci se cachaient en tremblant à la voix du roi des animaux. Les panthères sont inconnues ou fort rares dans les environs de Bordj-Bouira, probablement parce qu'elles évitent le voisinage de leur congénère plus puissant, et il paraît en être de même sur d'autres points de l'Algérie fréquentés par ces deux espèces félines, car on ne les voit presque jamais habiter le même endroit.
Le garde de chasse, ainsi que M. Garcia, nous apprirent qu'ils avaient vu successivement arriver à Bordj-Bouira le prince Arthur d'Angleterre et le prince de Monaco, tous deux attirés par l'espoir d'une chasse fructueuse; espoir qui ne se réalisa guère, non à cause du manque de lions, dont la battue qu'on avait organisée fit sortir plusieurs, mais parce que les deux Nemrods princiers ne s'étaient pas crus soutenus par un nombre suffisant de chasseurs, pour aller attaquer les animaux dans les buissons où ils étaient rentrés.
A 1 kilomètre environ au nord du village se trouve un
ancien fort turc, sur une hauteur d'où Ton jouit d'une belle vue, qui fait apparaître les collines de Bordj-Bouira comme une surface plane. Je fus frappé de trouver dans ces parages la végétation considérablement arriérée, car, tandis qu'à Alger les Asphodèles (Asphodelus ramosus) avaient depuis longtemps perdu leurs fleurs, ici elles n'étaient pas encore écloses.
En nous rendant de Bordj-Bouira à Beni-Mansour, nous traversâmes tout d'abord une contrée ondulée peu boisée, dont le sol est tantôt rougi par les grès et les conglomérats, tantôt blanchi par les calcaires à texture plus ou moins concret ion née. De temps à autre le Djurjura se dressait à notre gauche, ses flancs tournés vers nous, argentés par la neige, mais bien moins cependant que les versants opposés (nord), tels qu'ils se présentent tus du Fort National. A mesure que nous descendions, la vallée, presque entièrement occupée par le large lit du Sahel ne contenant qu'un filet d'eau, devenait moins monotone, et l'on apercevait quelques buissons et des champs cultivés, dans les parages d' Adjiba, misérable bicoque habitée par une dizaine de Français et entourée de quelques huttes de Kabyles qui, au milieu de cette région isolée, vivent en parfaite concorde avec leurs voisins chrétiens. Au delà d' Adjiba, le pays reprend son aspect monotone et presque complètement nu. C'est au milieu de cette région aride que se trouve, à une altitude de 408 mètres, Bordj Beni-Mansour, c'est-à-dire Fort des Beni-Mansour, nom de la tribu kabyle qui habite la contrée, et dont on voit divers villages assez considérables sur les sommets des hauteurs limitrophes.
Le fort, occupé en ce moment par 150 hommes de troupes irrégulières (spahis et turcos), constitue la seule habitation européenne, à laquelle se rattachent une maison en pierre, située plus bas sur le Sahel, ainsi qu'une espèce de masure où une vieille femme vend quelquefois un peu de pain, de poisson et de liqueur foncée qualifiée de vin. Il n'y a donc à Beni-Mansour même absolument aucune demeure capable d'héberger des voyageurs européens; aussi, grâce aux lettres officielles dont je me trouvais abondamment muni, nous dûmes