CONTRÉE ENTRE AKBOU ET BOUGIE
rôle dominant; tandis que sur plusieurs points on voit percer, en dessous de ces dépôts, les calcaires blancs crayeux à couches redressées. C'est ce qui se présente très distinctement au pied même de la hauteur qui porte Akbou et qui s'élève près de la rive gauche du Sahel ; or, cette rive est composée de falaises de calcaires blancs dont les couches plongent dans le cours d'eau, mais aussitôt qu'on se met à gravir la hauteur, les calcaires disparaissent sous les puissants dépôts de sables et de conglomérats constituant toute la partie supérieure de la hauteur. Il nous fallut plus d'un quart d'heure pour la gravir en voiture, car la route carrossable décrit de longs circuits où les cavaliers et les piétons n'ont pas besoin de passer.
Akbou est un joli village de création toute récente; il y a cinq ans il était composé de quelques maisons isolées, nullement destinées à l'usage des voyageurs, tandis qu'aujourd'hui on y voit deux petits hôtels, dont l'un, portant le nom poétique d'Apollon, peut ne pas être digne des divinités de l'Olympe, mais n'en est pas moins salué avec un vif plaisir par les simples mortels. Akbou était notre dernière étape avant d'arriver à Bougie, étape à la vérité assez éloignée de cette dernière ville située à 72 kilomètres d'Akbou ; aussi nos chevaux, déjà très faiïgués, ne purent franchir cet espace qu'en douze heures.
Nous descendîmes d'Akbou dans la large vallée du Sahel, presque unie, à sol rougeâtre, pierreux, peu cultivé, revêtu localement de buissons de Cistes (Cistus monspeliensis) , Calycotomespinosa, de Lentisques et de quelques touffes de Palmier nain. La route, presque partout excellente, est fréquemment bordée de belles haies de Ricin {Ricinus communis) dont les fleurs rouges (femelles) et blanches (mâles) groupées en épis gracieux produisaient un fort bel effet ; les feuilles des Figuiers étaient déjà (le 11 avril) parfaitement développées. Ça et là on voyait sur les bords du Sahel, percer au-dessous des dépôts de sable rouge, les calcaires blancs plus ou moins marneux plongeant àl'ouest. Près du village Sidi-Aïch (à deux heures et demie de marche d'Akbou), la vallée devient assez pittoresque; les montagnes calcaires des deux côtés sont revêtues jusqu'à leurs
sommets par des Oliviers associés plus bas aux Caroubiers, tandis que de beaux groupes d'Opuntia {Opuntia ficus indica) indiquent la présence de villages kabyles. Le long des hauteurs qui entourent Sidi-Aïch on voit percer à travers les conglomérats et les sables rouges les marnes foncées en minces feuillets simulant parfois le thonschiefer ; elles alternent avec des grès blancs à grin On, très compacts; mais les marnes et les grès sont tellement désagrégés et fracturés, qu'ils se confondent avec les conglomérats et que toute trace de stratification distincte disparaît. Entre Sidi-Aïch et Elksar des marnes semblables alternent avec des brèches et poudingues solides, ou bien se rattachent à des grès blanchâtres, dont les couches plongent tantôt à Test, sud-est ou sud-ouest, tantôt sont verticalement redressées.
Avant d'arriver à Elksar, nous vtmes sur les collines à notre gauche, mais à une certaine distance, des ruines romaines étendues, que nous ne pûmes aller visiterai! risque de n'arriver à Bougie que la nuit.' Le village Elksar est considérable et a un assez bon hôtel, tandis qu'il y a cinq ans il n'était, comme Akbou, représenté seulement que par une couple de maisons isolées. Sur la hauteur où se trouve Elksar, affleure partout un calcaire blanc friable.
A 15 kilomètres environ de Bougie, la vallée de Sahel devient verdoyante et les rochers de grès jaunâtre, surgissant ça et là, contribuent à lui donner un aspect assez varié; nous aperçûmes à notre gauche le joli village la Réunion, fort piltoresquement situé sur une colline au-dessous de laquelle on voyait les grès marneux à couches verticales ou plongeant tantôt au sud-est, tantôt au nord-ouest.
Déjà à 5 kilomètres de distance nous pûmes distinctement apercevoir Bougie, en traversant la belle plaine qui conduit à cette ville, mais où nous perdîmes de vue le Sahel que nous avions traversé non loin de Beni-Mansour, et dont depuis nous avions constamment longé le bord gauche pendant près de quatorze heures. Sur cet espace, le Sahel décrit de nombreux circuits, souvent assez brusquement, et varie tout autant en
MONT GOURAÏA. 831
largeur : tantôt occupant presque toute la vallée et déployant alors son vaste lit en surfaces arides et hérissées de blocs* tantôt rétréci par les montagnes, serpentant gracieusement au milieu de campagnes fleuries ou des taillis d'Oliviers. Ses affluents sont nombreux, le plus souvent presque secs, mais quelquefois roulant des volumes d'eau considérables ; aussi tous sont-ils traversés par des ponts en pierre solides et élégants, qui complètent l'admirable système de chaussées dont les Français ont doté ce pays (comme toute l'Algérie) jadis si difficile à traverser, même à cheval, pendant la saison pluvieuse.
Bougie est bâtie sur le versant septentrional du massif montagneux de Gouraïa, qui, en descendant vers la mei, se creuse en plusieurs échancrures sinueuses, dont la plus considérable constitue le beau port de Bougie abrité par la jetée rattachée au fort Abd-el-Kader. A la vaste baie servant de port, succède, à l'ouest, une baie moins étendue bordée par le cap surmonté parle petit phare, et enfin, plus à l'ouest encore, se trouve une troisième baie limitée par le cap Carbon, que couronne le grand phare, d'où l'on jouit d'une vue magnifique sur la mer et le littoral si pittoresquement déchiqueté et dentelé.
Le mont Gouraïa, dont le sommet porte un fort à une altitude d'environ 700 mètres, étant le point le plus élevé des environs immédiats de Bougie, je m'empressai d'en faire l'ascension, parce que j'espérai non seulement pouvoir mieux apprécier de cette hauteur le tableau orographique de la contrée, mais aussi saisir quelques traits généraux de set conditions géologiques, car ce pittoresque massif se présente déjà de loin comme composé de beaux groupes de rochers k surfaces dénudées.
Il faut près de deux heures à cheval pour atteindre le fort. Dès le commencement de la montée on voit des schistes marneux plus ou moins luisants, très analogues au thonschiefer ; toutefois ils passent insensiblement à un calcaire foncé, également schisteux, sillonné de veines et de nids de Kalkspath blanc, calcaire qui constitue la majeure partie de la montagne. Il est généralement de teinte bleuâtre, à cassure conchoïde, à
surface ça et là revêtue d'une écorce ochreuse. Le plus souvent il constitue des rochers et des masses à contours très variés, d'autres fois il est régulièrement divisé en bancs plus ou moins puissants, mais dont le plongement varie beaucoup, car tantôt les strates sont verticalement redressées, tantôt elles plongent à l'est, le plus souvent au sud-ouest-sud. Une particularité qui caractérise ces calcaires, c'est le rôle prédominant des infiltrations aqueuses ayant donné lieu à des phénomènes très curieux de formation de stalactites, de protubérances mamelonnées, mais surtout de larges nappes de calcaire cristallin souvent d'une blancheur éblouissante, disposé en zones concentriques, ou criblé de dessins dendritiques, aussi beaux mais sur une plus grande échelle, comme en présentent quelquefois les agates et es jaspes; dans plusieurs de ces nappes rubanées ou mamelonnées j'ai observé, empâtées, des coquilles terrestres, telles qu'Hélix, Puppa, Clausilia, etc.
Les schistes marneux occupant les régions inférieures de la montagne ont à peu près le même plongement que les calcaires, et, comme je l'ai déjà fait observer, ils passent insensiblement aux derniers; il est ainsi probable que les deux roches appartiennent à la même formation, et de plus, c'est encore à cette formation que se rattacheraient les roches que j'ai observées entre Beni-Mansour, Akbou et Bougie, bien que dans la contrée comprise entre Akbou et Bougie, les grès dominent et y alternent avec les marnes schisteuses , tandis que sur le mont Gouraïa il n'y a point de grès. Toutefois, dans la contrée entre Beni-Mansour et Bougie, les grès apparaissent également çà et là, et dès lors il serait difficile de ne pas considérer comme autant de phénomènes locaux la prédominance ou l'absence de l'une de ces roches. Malheureusement il m'a été impossible de découvrir une trace organique quelconque dans les contrées susmentionnées, pas plus que sur le mont Gouraïa. Il est vrai, M. E. Renou ' a trouvé dans les blocs de calcaire compact exploité à peu de distance au
1. E. Renou, Géologie de V Algérie : résultais des voyages exécutés en 1840-1842.