‹ Espagne, Algérie et TunisieChapitre 113 sur 285 · OUANGEKS CULTIVÉS PAR LES KABYLES · texte numérisé non relu

OUANGEKS CULTIVÉS PAR LES KABYLES

siles pittoresques avec un splcndide panorama sur le golfe; vu à cette distance, il semble un lac encadré de montagnes, rappelant le lac Majeur ou celui de Corne.

Dans les taillis nombreux répandus tout autour de Bougie on est étonné de ne pas voir (ou du moins très rarement) le beau Phytolaccadioica, si commun à Alger ou à Oran; en revanche la contrée de Bougie abonde en magnifiquesOliviçrs, et sur la promenade aite aux oliviers il en est qui rivalisent en grosseur avec ceux de Blidah. Quant aux arbres fruitiers, Bougie est assez mal partagée, car à l'exception de l'Oranger et du Figuier, les Poiriers, Cerisiers, Abricotiers, Pêchers, etc., ne donnent que des produits très médiocres. Le Figuier est le plus important après l'Oranger, et les figues sèches confectionnées par les Kabyles sont très estimées et envoyées à Marseille. Le raisin est excellent, mais le vin a un goût de terroir et est trop capiteux, ce qui est à peu près le cas des vins ordinaires dans toute l'Algérie, exactement comme on Espagne.

Les plantations d'Orangers sont particulièrement remarquables sur les hauteurs situées au-dessus du village la Réunion, que nous avions aperçu à peu de distance de Bougie, comme je l'ai déjà dit. Ces plantations se trouveut sur le versant méridional de la montagne de Toudja, située à 12 kilomètres au nord du village la Réunion. Ce sont les Kabyles qui, dès les temps les plus reculés, cultivent les Orangers dans cette localité éminemment favorable à ce genre de culture, car la montagne Toudja abrite le village contre les vents du nord, et il ne serait pas impossible que les nombreuses sources minérales qui s'y trouvent, et parmi lesquelles Tune a une température de 23 degrés et s'élance en un jet d'une grosseur considérable, contribuassent à élever la température du sol.

Les Kabyles qui habitent cette montagne et dont les maisons sont disséminées au milieu du taillis d'Orangers, tirent de ces arbres leur principale subsistance; aussi non seulement chaque arbre a son propriétaire, mais encore quelquefois le même arbre en a deux.

Les oranges si renommées de Bougie viennent presque toutes

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du massif de Toudja; elles rivalisent avec celles de Blidah et par conséquent peuvent supporter la comparaison avec tout ce que l'Europe produit de mieux dans ce genre; malheureusement elles ne se conservent pas longtemps une fois cueillies mûres, et elles étaient déjà rares à l'époque de notre séjour à Bougie (mi-avril). Les oranges s'y vendent en moyenne de 5 à 7 francs le cent ; une partie est consommée dans le pays, mais on en exporte beaucoup dans l'intérieur ainsi qu'à Marseille.

Je ferai observer que les deux localités de l'Algérie qui produisent les meilleures oranges, savoir Blidah et Bougie, ont presque exactement la môme température moyenne annuelle : Blidal7°,7 et Bougiel7 degrés, malgré la grande différence des altitudes respectives, celle de Blidah étant de 250 mètres et celle de Bougie seulement de 27 mètres. Au reste, c'est une de ces anomalies curieuses présentées par plusieurs localités littorales de l'Algérie, entre autres Oran dont l'altitude (50mètres) est, comme celles d'Alger et de Bougie, assez peu considérable pour influencer sensiblement la température moyenne, et pourtant, cette dernière est à Oran de 16 degrés, chiffre probablement inférieur à celui que présentent la plupart des localités littorales de l'Algérie, ce qui tient à la température moyenne hivernale, comparativement très basse à Oran, puisqu'elle n'est que de 10°,4 et par conséquent de 2°,1 audessous de celle d'Alger1. Une discordance tout aussi curieuse se produit entre ces villes sous le rapport des précipitations aqueuses, car tandis qu'à Oran la quantité de pluie tombée annuellement est en moyenne de 480mm,3, et à Alger de 697am,8, elle est à Bougie de 1310"n,3.

N'étant restés que six jours à Bougie, j'ai dû me borner aux observations très générales et très iucomplètes dont je viens de vous transmettre le résumé, en regrettant beaucoup

i. J'ai emprunté les moyennes annuelles de Bougie et d'Oran à l'ouvrage de M. Landowski intitulé : L'Algérie au point de vue climatothérapique, p. 54; malheureusement, les moyennes annuelles seules y sont données pour Bougie, sans les moyennes mensuelles.

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de n'avoir pas pu examiner la riche végétation de Bougie qui neparattpas être encore complètement connue; car, après l'avoir étudiée pendant six mois, M. Gauvet déclare ' que la liste de plantes dressée par lui est loin de représenter la flore de Bougie. Et pourtant celte liste contient 287 espèces parmi lesquelles un Genêt nouveau (Genista stenocarpa Coss.), mais seulement trois Fougères (Adiantum capillus veneris, Poly podium vulgare et Pteris aquilina), ce qui fait voir une fois de plus combien, presque sur tous les points de l'Algérie, cette famille est faiblement représentée. Mais ce ne fut pas seulement la flore de Bougie que je regrette de n'avoir pu explorer, c'est surtout la constitution géologique de la contrée où il y aurait tant à faire. Malheureusement le moindre ajournement nous était impossible, puisqu'il s'agissait de nous rendre par un long détour à Biskra, où le désert nous attendait avec son soleil déjà assez ardent en ce moment, mais qui plus tard eût pu devenir fort incommode à ma femme, surtout à l'époque où nous serions à Tunis. Ce fut donc avec bien des regrets que nous quittâmes Bougie le 16 avril pour nous transporter à Sétif, en traversant la gorge de Gbabet.

A peu de distance de Bougie, nous franchîmes le Sehel (nommé ici également Samoum-Et) par un pont solide et élégant que les Français y ont construit, et puis nous poursuivîmes une belle plaine, sur quelques points couverte de champs de céréales (particulièrement orge), sur d'autres revêtue de buissons de Lentisque, de Laurier-rose, etc., ainsi que d'un riche tapis végétal criblé de Raphanus raplumistrum, Borraffo officinalis, Trincia tuberosa^ Galactites tomentosa% Scilla maritima, Pteris aquilina, etc. Les montagnes, séparées de la mer par des surfaces unies plus ou moins verdoyantes, étaient également couvertes de buissons (Cistes de Montpellier , Calycotome épineuse, Lentisque, etc.), et l'on y voyait partout percer les calcaires grisâtres. A mesure que nous avancions dans la plaine, elle se trouvait élargie ou rétrécie par les hauteurs qui

t. Bulletin Soc. bot. de Fr.9 année 1871, t XV1ÏI, p. 77.

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tantôt s'en éloignaient, tantôt s'étendaient jusqu'auprès de la mer, comme, entre autres, dans les parages de la petite auberge de Moulin (portant le nom de son propriétaire), ainsi qu'un peu plus loin (à 22 kilomètres de Bougie) où les hauteurs s'avancent en une masse arrondie nommée cap Okas, sans cependant former un promontoire véritable, car les rochers constituant le cap Okas se trouvent séparés de la mer par la plaine accidentée traversée par l'Oued -Djitoun, nom qui rappelle celui de Zaitoun sous lequel l'Olivier est désigné en turc; et en effet, cet arbre est très répandu tout le long de l'Oued-Djitoun et était en pleine floraison. Le cap Okas est composé de calcaires et marnes foncés, schisteux, plongeant au sud-est sous un angle de 60-70 degrés. Le cap, mais surtout les collines limitrophes de l'Oued-Djitoun, étaient revêtues d'une riche végétation, présentant quelques plantes assez rares pour la flore algérienne ; je ne mentionnerai que les espèces suivantes4 :

Ranunculus macrophyUus.

r. Diplotaxis erucoides.

Sisytnbrium amplexicaule Desf.

r. Convolvulus mauritanicus Boiss.

Silène lusitanien Desf.

Anagallit or vernis.

r. Cerinthe gymnantha Gaspar.

Stachys hirta,

Prasium ma jus.

r. Teucrium resupinatutn.

r.Hedytarum coronarium.

— capitatum.

r. Antirrhinum calycinum.

— capitatum.

Anthyllis tetraphylla.

Uelicrysum Fontanesii Coss.

r. Scorpiurus iulcatus.

Lotus ornithopoides TrifoUum iomeniosum.

Après avoir dépassé le cap Okas, nous commençâmes à nous élever et suivîmes la route longeant la mer, mais à un niveau considérable au-dessus de cette dernière, en offrant quelquefois des points de vue qui rappellent ceux dont on jouit du haut de la corniche de Gènes. Des fissures des rochers s'élançaient -d'énormes Antirrhinum tortuosum et de vigoureux Orchis sinuatifolia dont les magnifiques fleurs rouges et roses se balançaient gracieusement au-dessus de nos têtes. Nous descendîmes de la rampe dans une belle vallée fort boisée (Populus

1. Les plantes marquées de r sont plus ou moins rares en Algérie.

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nivèa, Fraxinus australis, Orme, Olivier, Chêue-liège, etc.), et nous longeâmes la rive gauche de l'Oued-Agrioun dont le large lit, contenant peu d'eau, occupe souvent la vallée tout entière; elle décrit des détours sinueux, et les montagnes qui la bordent des deux côtés laissaient briller au soleil les dalles luisantes des schistes marneux et calcaires à plongement sinclinal, car le plus souvent les couches plongent vers le fond de la vallée, bien que sur certains points la stratification soit divergente ou bien offre des plissements et des contorsions les plus variées.

À l'endroit où la vallée se rétrécit le plus, commence la célèbre gorge Chabet-el-Akhira (à 52 kilomètres de Bougie), dont l'entrée est indiquée par ces mois laconiques gravés sur le rocher : Ponts et chaussées, Sétif, Chabet-el-Akhira, travaux exécutés de 1863 à 1870. C'est aussi ici que la gorge déploie toute sa beauté originale. Des deux côtés se dressent des rochers pittoresques, dont les parois sont rayées par les couches verticales ou ployées en fer à cheval d'un calcaire bleuâtre ou grisâtre à cassure esquilleuse, tandis que dans le fond de la gorge on voit l'Agrioun se précipiter dans l'abîme en cascades écumantes. Malgré les pentes abruptes des rochers, ils n'en sont pas moins revêtus d'Oliviers, de Chênesliège, de Lentisques, etc., associés à une foule de plantes, dont plusieurs assez rares pour la flore algérienne, et parmi lesquelles je mentionnerai les Coronilla pentaphylla (rare) , Trachelium cceruleum (non fleuri), Irisjunea (non fleuri), Antir* rhinum tortuosum, Pteris longifolia (rare).

Bientôt après notre entrée dans la gorge, dont nous suivîmes d'abord le bord gauche, nous dûmes passer sur le bord opposé en traversant un pont suspendu sur l'abîme, car le bord gauche devenait inaccessible à cause des parois verticales plongeant à pic dans le torrent. La gorge devient tellement rétrécie, que souvent on croit cheminer dans un tunnel tortueux, bordé par des milliers de gigantesques piliers. C'est un coup d œil vraiment prestigieux, et dont l'originalité était encore rehaussée par les troupes de singes qui animaient les hauteurs.

En se rapprochant de Kberata (à 57 kilomètres de Bougie), la vallée s'élargit et perd beaucoup de son aspect grandiose, bien que sur un certain espace la végétation conserve encore sa richesse et qu'aux buissons divers qui revêtent la gorge, viennent s'ajouter ceux du Romarin (Bosmarinus officinaUs), plante commune dans la province d'Oran, mais assez rare dans celle d'Alger et presque inconnue dans la province de Constantine. A l'endroit où la gorge de Chabet débouche sur le plateau de Kherata, les montagnes qui la bordent ont déjà subi un abaissement considérable.

Ce qu'on appelle par anticipation village de Kherata (qualification qui en très peu de temps sera parfaitement légitime) est, pour le moment, composé seulement de deux maisons : l'une habitée par l'employé des chemins et chaussées ; l'autre, très allongée mais basse, servant de demeure à MM. Girard et Royneal, propriétaires et fondateurs de ce petit germe de village, et d'une auberge tenue par une femme, qui offre aux voyageurs trois pièces assez propres et un modeste dtnér fort acceptable dans cette solitude.

MM. Girard et Royneal ont l'immense mérite d'avoir non seulement jeté les premiers fondements d'un village qui pourra devenir fort important, étant sur la grande route entre Bougie et Sétif, mais encore d'avoir doté le pays d'un établissement tout à la fois utile à ce dernier et lucratif pour ses propriétaires. En effet, ces deux colons laborieux ont eu l'heureuse idée de mettre à profit la force vive du torrent Agrioun qui, en sortant de la gorge de Chabet, coule encore avec une assez grande rapidité, pour faire fonctionner un moulin capable de convertir en excellente farine les quantités considérables de blé que produisent les Kabyles de cette contrée. En conséquence, ces messieurs ont construit sur le bord droit du torrent un moulin parfaitement adapté aux exigences locales et que j'aî visité avec beaucoup d'intérêt. C'est une maison en pierre à trois étages : dans l'étage inférieur s'opère la mouture du blé à l'aide de quatre paires de meules mises en mouvement par des loues que l'eau fait tourner; le blé moulu est versé dans

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un vaste entonnoir d'où il est soulevé (également par l'action de l'eau) jusqu'au deuxième étage où s'opère la première épu* ration de la farine; puis, par des procédés qui ne manquent pas d'habilité, celte farine est conduite au troisième étage où elle reçoit la deuxième retouche et est versée dans des sacs qui sont descendus dans la cour et se trouvent placés sur les chareltes destinées à transporter au marché la farine définitivement élaborée. Grâce à la simplicité et à l'efficacité de ces procédés remplaçant toute manipulation, deux ouvriers français, aidés de quelques Kabyles, suffisent pour produire chaque jour 40 quintaux de farine dont la vente procure un bénéfice net annuel de plus de 30 000 francs.

On m'a assuré que Tune des clauses du contrat par lequel ces deux habiles entrepreneurs s'étaient réciproquement liés, stipule l'observation rigoureuse du célibat, en sorte que, dans le cas de mariage, celui qui l'aura contracté perd tous ses droits à l'association; en observant cette stipulation qui ne manque pas d'originalité, le survivant hérite de rétablissement tout entier, dont fout également partie des troupeaux de cochons et une volière assez bien pourvue.

Le 17 avril, nous quittâmes Kherata pour nous transporter à Sétif.

Nous suivîmes d'abord la rive droite de l'Agrioun et puis celle de l'Oued-Berd, l'un de ses nombreux affluents; sur plusieurs points de ce dernier, on voit les marnes schisteuses plongeant au nord recouvertes par des .conglomérats horizontalement stratifiés s'élevant à une hauteur d'au moins 5 mètres, ce qui prouve qu'ils n'ont pas été déposés par les eaux de l'Oued-Berd tel qu'il est aujourd'hui, puisque dans leurs plus fortes crues elles ne pourraient jamais atteindre un tel niveau. Plus loin, le plongeaient des marnes schisteuses offre de grandes variations, car il est tantôt au nord-estnord, tantôt au sud ou au sud-est; souvent les couches sont verticalement redressées ou ployées en sens divers.

A environ 18 kilomètres de Kherata, la contrée devint très montagneuse; nous vîmes à notre droite le fort Takatoutn,

couronnant une hauteur élevée, et nous passâmes à peu de -distance d'uue source ferrugineuse sourdissant à travers les marnes schisteuses; l'eau est assez agréable au goût et sert de boisson ordinaire aux gens du pays, qui la préfèrent avec raison à l'eau plus ou moins saumâtre des puits. A mesure que nous nous éloignâmes de Kherata, la contrée devenait de plus en plus déboisée et aride, en sorte que sur les plateaux qui conduisent à Sétif elle prend souvent l'aspect d'un véritable désert. Les montagnes nues, mais à contours ondulés, continuent à offrir les phénomènes stratigraphiques fort remarquables : les couches des marnes schisteuses fortement redressées tantôt sillonnent en bandes régulièrement alignées les surfaces du sommet à la base, tantôt sont ployées et contournées de la manière la plus variée et la plus hardie. La végétation presque réduite aux plantes herbacées est assez uniforme; les feuilles marbrées de Galactites tomentosa et quelquefois de Silybum marianum revotent presque à elles seules des surfaces étendues, et plus près de Sétif, dans les parages du petit village El-Urisi, le sol est blanchi par le Diplotaxis erucoides que je n'avais encore vu nulle part en quantité aussi considérable; cette Crucifère est déjà l'un des représentants de la flore saharienne.

Les Ormes (Ulmus campestris) plantés tout le long de la route que traverse l'El-Urisi n'avaient pas encore de feuilles {17 avril), enûn tout respirait le caractère des steppes froides et rocailleuses, bien que ça et là on vtt quelques champs cultivés par les Kabyles ou parles rares fermes européennes.

On aperçoit Sétif seulement lorsqu'on commence à descendre la hauteur située tout près de la ville; celle-ci se présente d'abord comme un groupe de vastes casernes et fortifications; ce n'est qu'en entrant dans l'enceinte intérieure de la petite ville que l'impression devient plus favorable. Néanmoins le caractère d'aridité empreint à toute la contrée offre quelque chose de triste et de monotone.

Sétif est une ville à physionomie éminemment européenne, bien que les musulmaus y dominent. L'architecture mauresque n'y a laissé aucune trace, et les restes d'antiquités romaines

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sont rares et de peu de valeur; tels sont, entre autres, les quelques débris placés le long de l'avenue située en dehors de la porte d'Alger et servant de promenade publique, débris recueillis dans la ville et ses environs, consistant en tronçons de colonnes ou en fragments de dalles, ainsi que quelques pierres portant des inscriptions latines ou des figures en relief d'hommes revêtus du costume romain; le tout d'une exécution médiocre et ne donnant aucune idée de l'importance de l'ancienne Sitifis colonta, capitale de la partie de la Mauritanie, qui, d'après cette ville, était qualifiée de Mauriiania sitifensis. Sitifis était encore une ville importante du temps de saint Augustin, époque (419 de notre ère) où elle fut bouleversée par un violent tremblement de terre. Le célèbre évoque d'Hippone mentionne le fait, en nous apprenant que l'im* pression produite sur les indigènes par ce terrible cataclysme fut telle, qu'environ deux mille païens crurent devoir implorer leur salut du Dieu des chrétiens et s'empressèrent de se faire baptiser. 11 paraît que, même après cette catastrophe, la ville se releva, et qu'elle fut définitivement détruite lors de l'invasion des Arabes, dont la domination en Algérie n'a jamais pu s'établir qu'au milieu des ruines.

Non loin de l'avenue située près de la porte d'Alger s'élève une mosquée d'architecture très gracieuse, mais dont l'enceinte intérieure est fort rétrécie. A midi, le muezzim appelait à la prière, non du haut du minaret, ainsi que cela se pratique généralement chez les musulmans, mais sur le seuil même de la mosquée. Me trouvant en ce moment avec plusieurs militaires français devant la porte, nous nous abstînmes d'y entrer, afin de ne point fouler de nos bottes les nattes et tapis dont est revêtu le plancher de la mosquée, sur lesquels les musulmans ne se permettent jamais de marcher qu'à pieds déchaussés; nous nous contentâmes de jeter quelques regards dans l'intérieur, tout en nous tenant discrètement à une certaine distance, déférence si bien appréciée par les Arabes qui se rendaient en foule à la prière, que plusieurs d'entre eux nous adressèrent en passant le salut cordial de « bonjour, mes-

sieurs », prononcé avec une pureté d'accent que ces paroles n'auraient jamais dans la bouche d'un Anglais, d'un Allemand et même d'un Italien.

Le climat de Sétif est de la nature des climats extrêmes, très chaud en été et très froid en hiver. Au reste, l'hiver de cette année avait été exceptionnellement rigoureux et long, car dix jours avant notre arrivée, c'est-à-dire le 8 avril, il y avait gelé assez fortement. Il est vrai, l'altitude de Sétif est considérable, étant de 1075 mètres; aussi, bien que plusieurs parties des plaines environnantes fussent revêtues d'une herbe épaisse qui en fait d'excellents pâturages, les arbres bordant la promenade publique ainsi que la rue de Gonstantine, conservaient encore leur aspect hivernal; à l'exception du Frêne {Fraxinus prœcox){\\x\ était en feuilles, les Robinia, les Mûriers et les Ormes étalaient tristement leurs longues branches nues. C'était un contraste frappant avec les contrées que nous venions de parcourir, surtout avec la chaude et pittoresque Bougie. Aussi avions-nous hâte de quitter cette localité à physionomie complètement boréale, pour nous rendre à Gonstantine, où, à la vérité, nous ne pouvions pas encore espérer retrouver tous les charmes du ciel du Midi, mais où du moins nous nous sentirions plus près du soleil du désert. A Sétif nous fûmes obligés de renoncer, heureusement pour très peu de temps, au mode de voyage que nous avions adopté et dont nous jouîmes pendant treize jours, car nous mtmes ce laps de temps pour nous rendre en voiture d'Alger à Sétif. Cette longue tournée, bien qu'interrompue par de fréquentes étapes ainsi que par des haltes nombreuses, avait tellement épuisé nos chevaux, qu'il fallait un repos de plusieurs jours pour leur permettre de nous conduire à Constantine, même en faisant trois étapes; nous nous décidâmes en conséquence à accepter avec résignation l'horrible prison de la diligence transportant son bagage vivant en treize heures de Sétif à Constantine.

LETTRE XIII

Constantine. — Splendide position de cette ville sur le sommet d'un rocher élevé

— L'ancien palais du bey de Constantine. — Mosquées. — - Exemple remarquable de tolérance religieuse des Français. — Restes peu nombreux d'antiquités.

— Fantastique vallée circulaire que décrit le Rumel autour de Constantine. — Cataractes et ponts naturels. — Pittoresque sentier qui conduit vers les sources chaudes.

— Végétation intéressante de la contrée peu boisée entre Constantine et le mont Ouach. — ^Culture d'arbres exotiques sur le mont Ouach. — Importance de cette culture sous ldsrapport de la géographie botanique. — Mont Koudiat Aty. — Sa constitution géologique. — Contrée entre Constantine et le mont Chitab.— La Pépinière. — Ses curieuses tètes champêtres. — Climat de Constantine*

Constantine, le 1" mai 1878.

Enfermés pendant toute la nuit dans la cellule ambulante de la diligence, nous arrivâmes le 19 avril, à six heures, du matin à Constantine, sans que j'eusse pu me faire une idée quelconque de la contrée que nous avions parcourue au galop, mode de transport qui fait le désespoir du naturaliste, bien qu'il puisse jconvenir parfaitement à l'homme d'affaires et au simple touriste, dont l'un ne voyage pas pour regarder, et l'autre ne regarde que pour recueillir des impressions nouvelles, et par conséquent sacrifie sans regret tout pays où il lui a été dit qu'il «'y avait rien à voir; tandis que pour le naturaliste cette expression n'a aucun sens, puisque partout où existe une surface terrestre, soit sous forme de plaines arides, soit sous celle de montagnes verdoyantes, les sujets d'études et d'observations ne font jamais défaut au géologue > au botaniste ou au zoologiste.

Constantine, assis sur un magnifique rocher que le Rumel et de profonds ravins entourent d'une ceinture presque ininter-

rompue, se présente d'une manière aussi pittoresque qu'originale; pourtant, vue à une certaine dislance, la ville fait plutôt l'effet d'une citadelle européenne avec ses maisons à toit en tuiles, qued'une ville orientale ; l'élément oriental ne se dégage que lorsqu'on a mis le pied dans son enceinte intérieure.

Comme nous retournâmes à Constantine en venant de Biskra, je réunirai en un seul résumé toutes les observations que j'ai été dans le cas de faire pendant mes deux visites successives embrassant ensemble l'espace de quinze jours.

L'intérieur de Constantine a un caractère bien plus oriental qu'Alger, non à cause de restes de l'architecture mauresque, qui, dans cette dernière ville, sont beaucoup plus nombreux et d'un meilleur style, mais à cause du rôle plus important que joue à Constantine l'élément arabe, par le nombre, et surtout par la part qu'il prend à l'activité commerciale et industrielle; aussi, non seulement dans la partie exclusivement arabe de la ville, mais même dans les principaux quartiers européens, tel que celui traversé par la rue Nationale, les boutiques et les magasins arabes figurent à côté des maisons françaises et varient ainsi par une teinte locale l'aspect trop européen qu'ont les rues d'Alger. En un mot, si Constantine rappelle moins qu'Alger un passé caractérisé par une civilisation arabe plus avancée, en revanche le présent s'y traduit d'une manière bien plus accentuée, et la vue des chameaux, ainsi que la prédominance des costumes arabes, rappellent à chaque pas qu'on est réellement dans un milieu oriental.

Parmi les édifices remarquables se trouve au premier rang le palais de l'ancien bey de Constantine, habité aujourd'hui par le gouverneur militaire de la province de ce nom. L'édiflce est plus vaste que le palais du gouverneur général à Alger, mais le style de son architecture mauresque est très inférieure celui de ce dernier. 11 n'a point de jardin extérieur, comme celui que les Français ont ajouté au palais algérien, mais il possède trois cours intérieures fort pittoresques, ombragées par de beaux arbres qui n'ont rien de bien remarquable >

PALAIS DE L'ANCIEN BEY t)E CON STANTI X E. 253

à la seule exception peut-être de l'Aubépine à feuilles de Laurier (Cratœffus laurifolius), plante éminemment ornementale, assez fréquente à Constantine, mais à fleurs constamment stériles. Les autres arbres consistent en Orangers, dont les fruits, déjà parfaitement formés, ne parviennent jamais à maturité, en Eucalyptus, quelques petits Yucca, en JRobinia (i?. pseudoacacia) , à feuilles à peine écloses (20 avril), etc.

Parmi les colonnes sur lesquelles reposent les péristyles qui bordent la partie intérieure des cours, un petit nombre seulement sont en marbre, à fût tordu ou rond, toutes d'origine italienne; les autres sont en calcaire commun, de formes grossières, peintes en rouge ou en jaune. Les fresques, dont plusieurs murs des cours se trouvent revêtus, et qui sont censées représenter les ports de quelques villes de la Méditerranée, n'ont aucune valeur artistique et pas même archéologique, car elles datent à peine d'un siècle, puisque c'est le dernier bey de Constantine qui a donné lieu à ces étranges enluminures, en imposant aux prisonniers chrétiens le devoir de se faire peintres, tâche dont ces infortunés s'acquittèrent de leur mieux, sans doute à la grande satisfaction de leur maître barbare. Ces informes badigeonnages rappellent les grotesques figures de tout genre dont les murs de nos prisons et quelquefois de nos casernes sont chamarrés; seulement, faute de couleurs, ces baroques souvenirs de longues heures d'oisiveté et d'ennui sont généralement tracés avec du charbon ou avec une pointe quelconque.

Pour ce qui est des chambres de l'intérieur du palais, elles offrent peu de chose de nature à impressionner l'artiste ou l'architecte, quoique l'ensemble produise cette impression du pittoresque qui ne manque presque jamais aux œuvres orientales les plus barbares; aussi m'a-t-il été impossible de découvrir dans l'ancien palais du bey, rien de ce qui peut justifier l'enthousiasme qu'il a inspiré à quelques voyageurs.

Les mosquées de Constantine m'ont paru également peu remarquables, tant sous le rapport du mérite architectural que sous celui de la richesse de l'ornementation intérieure; près-

que partout les colonnes sont en stuc blanc, à formes grossières, et les tapis généralement empruntés aux manufactures de France. Je citerai, toutefois, la mosquée de Salah-Bey, moins à cause du mérite décoratif de son enceinte intérieure, que parce que cette mosquée, ayant été détruite par l'incendie, a été rebâtie à neuf par le gouvernement français, qui la dota de nombreux et beaux ornements en marbre exécutés par des artistes italiens, en sorte que le temple le plus riche et le plus élégant que possèdent les mahométans dé Gonstantine est précisément celui qu'ils doivent aux chrétiens. C'est là encore l'un des nombreux témoignages de tolérance et de bienveillance religieuse, dont non seulemeut le gouvernement français, mais encore tout le public algérien ne cessent de donner des preuves, en respectant scrupuleusement l'exercice public des cérémonies religieuses des Arabes. Parmi tant d'autres exemples, je ne puis ni'empêcher de citer celui dont nous fûmes fréquemment témoins, en voyant passer sous les fenêtres de l'hôtel que nous habitions (hôtel de France) presque journellement des processions funèbres, qui toutes devaient traverser la grande place pour se rendre dans le seul cimetière arabe situé dans cette direction. Il y avait souvent jusqu'à trois bières recouvertes d'un drap vert, chacune sur un brancard porté par quatre hommes, qui à tout moment se trouvaient remplacés par d'autres. Le cortège, ayant en tête un mollah, s'avançait au son d'un chant monotone, avec beaucoup de lenteur, parce que toutes les personnes qui le composaient étaient à pied, ce qui naturellement devait gêner la circulation publique sur la place la plus animée de la ville; et pourtant, voitures, charrettes, cavaliers, faisaient place à la procession aussi respectueusement que spontanément, car il n'y avait là aucun agent public pour faire régner l'ordre. Or, quelle est la ville en Turquie où la populace musulmane respecterait une procession chrétienne portant solennellement à travers les rues des dépouilles mortelles, précédées des prêtres en costume pontifical, et faisant retentir l'air de chants religieux? Ce n'est certes pas Damas, ni Aleppe, ni Bagdad.

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