‹ Espagne, Algérie et TunisieChapitre 117 sur 285 · MONT DJEBEL-OUACH · texte numérisé non relu

MONT DJEBEL-OUACH

pour les environs de Constantine, car M. Cosson l'avait découverte dans les régions des hauts plateaux; ses tiges n'étaient pas encore bien développées, mais les fleurs parfaitement écloses.

Sur d'autres points le sol était coloré en jaune par trois espèces de sénevé, dont l'association a cela de remarquable, que Tune (Sinapis geniculaia), très répandue à Alger, Test au contraire fort peu dans les autres provinces, tandis qu'une autre (Sinapis pubescens) habite presque exclusivement les hauts plateaux où elle est assez rare.

Le mont Djebel-Ouach est un groupe de hauteurs à contours ondulés; son altitude, à la maison du garde des plantations, est de 920 mètres. Une fontaine qui jaillit dans la cour de la maison et qui, à la vérité, est exposée au soleil, avait (le 22 avril à 2 h. p. m.) une température de 14 degrés, celle de l'air ambiant étant de 12,8.

En déjeunant chez le garde des plantations, nous fûmes frappés de trouver au lait qu'on nous servit un goût très prononcé de noisette, d'ailleurs fort agréable, que le garde attribue à une espèce de luzerne dont les vaches de la contrée sont très friandes; malheureusement il ne put me montrer un échantillon de la plante. J'ai lieu de croire que ce qu'il désignait par luzerne est une des espèces de lupin et de trèfle fort abondantes sur la montagne, comme je le signalerai plus lard.

Le nom de Djebel-Ouach donné à la montagne signifie en arabe montagne du cerf., car cet animal est fréquent dans les forêts limitrophes de la frontière tunisienne, d'où il vient souvent visi ter ces lieux .

Sur la montagne même se trouvent trois petits lacs ou bassins dans lesquels se sont énormément multipliés les quelques Carpes, Cyprins dorés et Tanches qu'en 1854 MM. Cosson et Kralik avaient apportés de Paris. Ces bassins sont alimentés par plusieurs sources qu'on y réunit à l'aide de rigoles ou canaux à ciel ouvert; l'eau ainsi accumulée est conduite à Constantine par des tuyaux souterrains.

Au reste, les eaux du Djebel-Ouach alimentaient jadis plu-

sieurs citernes de Constantine, qui aujourd'hui ne sont plus utilisées. Ainsi, les deux casernes faisant face à l'hôpital sont assises sur dix-neuf galeries voûtées et parallèles ayant chacune 23 mètres de longueur sur 5 mètres de largeur et 4 mètres de hauteur. De plus, on a découvert un grand nombre de réservoirs murés, sous plusieurs rues de Constantine, toutes probablement alimentées par les sources du Djebel-Ouach.

Une partie de la montagne est consacrée à la culture d'essences exotiques, culture dont il y a dix-huit ans le gouvernement français avait chargé M. Bandel, conducteur principal des ponts et chaussées, qui s'est acquitté de cette tâche avec beaucoup de succès et continue à développer et à enrichir cet intéressant arboretum, remarquable sous plus d'unrapport, et surtout au point de vue de la géographie botanique. En effet, de même que dans le Bois de Boulogne d'Alger, il s'agit ici bien moins de faire valoir la culture des plantes exotiques, que de signaler les espèces qui ne viennent en Algérie qu'à l'état cultivé, tandis qu'elles sont spontanées dans des pays jouissant de conditions climatériques semblables; phénomène curieux qui se produit à l'égard de plusieurs arbres très répandus dans le midi de l'Europe, en qualité d'espèces indigènes ou parfaitement naturalisées, sans figurer comme telles en Algérie. Dans ce nombre sont entre autres les suivants, tous cultivés dans Tarboreturn du Djebel-Ouach : pin de Corse, pin d'Autriche, if, peuplier blanc, noyer, genévrier sabine et genévrier de Phénicie, saule à oreillettes, érable faux platane, etc., les fruits de cet érable tombés sur le sol avaient produit de nouvelles pousses, ce qui indique que cet arbre est susceptible d'être naturalisé dans la contrée. Parmi les arbres spontanés ou subspontanés en Europe mais cultivés en Algérie, plusieurs commençaient à peine à montrer leurs feuilles (le 22 avril), tels que que le noyer, le robinia faux acacia, ou bien n'en avaient pas encore, comme le châtaignier.

Quant aux espèces exotiques, c'est-à-dire celles qui, en dehors de leur pays natal, ne viennent qu'à l'état de culture tant à Alger qu'en Europe, Parboretum de Djebel-Ouach possède

ARBORETUM DU MONT D JEBEL-OUÀCII. 263

quelques espèces remarquables, entre autres : le pin de Coulter (de Californie) et le pin de Sabine (Amérique boréale), deux espèces produisant des cônes gigantesques; ceux que M. Bandel me fit voir avaient 40 centimètres de longueur et pesaient 4 kilogrammes; le pin de Cilicie, que je saluai avec plaisir comme une vieille connaissance de l'Asie Mineure, où il atteint des proportions énormes, tandis que ceux que je vis ici n'avaient que 10 mètres de hauteur et n'avaient pas encore fructifié, mais c'étaient de jeunes arbres qui sans doute ne manqueront point de prendre un développement considérable, car ceux de l'Asie Mineure prospèrent très bien à une altitude de 2000 mètres, tandis que celle du Djebel-Ouach est seulement de 1000 mètres ; le chêne de Mirbeck, propre à l'Algérie, notamment à la province de Constantine, où il n'a été observé que sur le mont Edough ; ce bel arbre conservait encore assez fraîches ses feuilles de Tannée dernière, lorsque les nouvelles feuilles avaient déjà quelques centimètres de longueur; le chêne verdoyant (Quercm virens), originaire de l'Amérique, est remarquable par ses feuilles, qui ne rappellent point celles d'un chêne quelconque, mais plutôt les feuilles du grenadier; le frêne élevé (Fraxinus excehior) et le frêne austral, plantés le même jour l'un à côté de l'autre il y a dix-huit ans, frappent par leur développement très différent, car, tandis que le premier est de taille médiocre, le second est un arbre vigoureux; ce qui indique que celte dernière espèce (ou variété selon J. Gay) convient particulièrement au pays; d'ailleurs le frêne austral a des feuilles beaucoup plus grandes que son congénère; quant au frêne précoce (Fraxinus prœcox), si abondant sur plusieurs points de la province d'Alger, ilparatt être très rare dans la province de Constantine.

Parmi les arbres cultivés dans l'arboretum, ce sont surtout le sapin Pinsapo et le sapin de Babor qui offrent un intérêt particulier sous le rapport de la géographie botanique, car le premier a été découvert en Espagne par M. Boissier et le second sur le mont Babor (près de Bone) par M. Cosson. Or, ces deux formes se ressemblent tellement, qu'il n'est pas aisé de

décider si elles constituent deux espèces ou si Tune n'est qu'une variété de l'autre, ce qui ajouterait un exemple de plus au phénomène mystérieux des espèces disjointes placées à d'énormes distances les unes des autres, telles que, par exemple, le rhododendron du Pont, qui n'est connu qu'en Asie Mineure et à Gibraltar. Dans Tarboretum du Djebel-Ouach, ces deux formes curieuses de sapin se trouvent l'une à côté de l'autre et paraissent être à peu près du même âge, en sorte que j'eus l'heureuse et rare occasion d'étudier sur le vif leurs caractères différentiels, en tant qu'ils concernent la frondaison et l'ensemble du faciès.

Le sapin de Babor m'a paru avoir les feuilles plus longues et plus larges, d'un vert plus foncé, disposées en plusieurs rangées, mais toutes plus ou moins redressées dans la même direction ; dans le sapin Pinsapo les feuilles forment des verticilles et leurs pointes terminales sont plus ou moins divergentes. A moins que l'étude des cônes des deux formes ne fasse découvrir quelques caractères plus importants, il me semble que ceux que j'ai pu saisir n'ont guère la valeur de caractère spécifique, et jusqu'à preuve du contraire, le sapin de Babor ne serait qu'une variété de celui de Pinsapo. Le sapin Pinsapo est non seulement remarquable par son caractère de localisation, puisqu'en Europe on ne le connaît encore qu'en Espagne, mais offre de plus un intérêt paléontologique, car il croissait en France à l'époque pliocène. En effet, M. le comte de Saporta signale4 dans les cinérites pliocènes du Cantal (cendres d'origine éruptive, remaniées, cimentées et stratifiées par l'eau), un cône de sapin dénotant une espèce alliée de très près k Y Abies Pinsapo. Le savant paléontologiste a figuré, sous le nom de Abies Pinsapo pliocenica, une écaille détachée du strobile ainsi que les feuilles, qui ressemblent beaucoup à celles de Y Abies numiaica que M. Cosson croit identique avec Y Abies Pinsapo.

Indépendamment des plantes cultivées, la montagne de Djebcl-Ouach est également intéressante par sa végétation

1 . Lt Monde des plantes avant l'apparition de l'homme, p. 340.

MONT KOUDIAT-ATY. 265

spontanée, telle qu'elle se présente, soit au milieu de Tarboretum, soit sur les hauteurs incultes de la montagne, où, dans un espace peu étendu, j'ai pu compter environ soixante et onze espèces* dont une (le sénevé de Choulet), exclusivement propre au mont Ouach ; d'autres, rares pour la flore de l'Algérie, enfin quelques-unes portant le cachet de la végétation saharienne ou de celle des hauts plateaux, végétation placée dans des conditions climatériques et altitudinules différentes de celles du mont Ouach.

Mon excursion à cet intéressant groupe montagneux m'ayant fait voir que, sous le rapport géologique, le beau rocher de Gonstantine se trouve presque brusquement interrompu dans la direction du Djebel-Ouach, c'est-à-dire à l'est de Constantine, je tenais à m'assurer s'il en. est de môme dans la direction opposée, et, en conséquence, je m'empressai de visiter avec M. Tissot la contrée comprise entre la hauteur deKoudiat- Aty, située immédiatement à l'ouest de la ville dont elle porte le faubourg, et la montagne dite du Télégraphe (Djebel-Chitaba). Cette excursion, ou plutôt cette promenade, car elle n'exige que peu de temps, avait d'ailleurs pour moi un intérêt particulier, car il s'agissait d'examiner une coupe importante que M. Coquand 2 avait tracée à travers cette contrée, mais qui ne s'accordait guère avec l'opinion de M. Tissot, juge fort compétent dans les questions relatives à un pays qu'il a si consciencieusement et surtout si longuement étudié.

Après avoir quitté les calcaires à hippurites sur lesquels est située la plus grande partie de Gonstantine, nous ne fûmes pas plutôt entrés dans la route qui conduit à Sétif, que nous aperçûmes les dépôts provenant de sables rouges qui, comme l'a justement indiqué M. Coquand, composent le mont Koudiat- Aty; ils rappellent ceux d'Alger, mais renferment des blocs beaucoup plus volumineux; puis on voit affleurer des argiles

Page 1