GORGE DE KANTARA
par- dessus la gorge et uniquement destiné à mettre en communication ses deux bords, car la route ne pouvant suivre que le bord gauche, ne fait pas suite au pont et passe à côté. Le pont porte l'inscription suivante : « 1862, restauré par le Génie militaire, Napoléon m, Empereur, le duc de Malakoff, gouverneur général de l'Algérie. » A peine est-on arrivé dans ces parages, que l'on se trouve en présence d'un spectacle vraiment merveilleux. Comme par un coup de baguette magique, la gorge s'ouvre et laisse voir .une forêt de palmiers se balançant au milieu d'une plaine à contours vaporeux. Le coup d'œil est tellement inattendu et tellement saisissant, qu'on éprouve quelque chose de l'entraînement passionné sous l'impulsion duquel les spectateurs du parterre d'un théâtre sont soulevés involontairement tous comme un seul homme à l'apparition soudaine d'une féerique décoration saluée par l'explosion puissante de l'orchestre.
C'est dans ce paysage enchanteur qu'on débouche de la gorge. Au milieu des dattiers dont on porte le nombre à environ 18 000 pieds, se trouvent disséminées ou suspendues sur des rochers les nombreuses huttes en limon du village arabe de Kantara. Cependant ce magnifique paysage n'est encore qu'une perle étincelant au milieu du désert; Kantara constitue seulement une oasis. Après avoir traversé le village, nous nous retrouvâmes au milieu d'une plaine déboisée, revêtue çà et là de touffes de Peganum harmala, seulement on voyait dans le lointain serpenter le Kantara bordé de palmiers. Nous mtmes deux heures à parcourir ces surfaces arides, hérissées de galets et sillonnées par les lits desséchés de plusieurs petits affluents du Kantara, dont nous franchîmes à plusieurs reprises le inégalement dépourvu d'eau. Nous passâmes enfin devant l'endroit connu sous le nom de Fontaine de la Gazelle, à cause d'une source thermale qui s'y trouve. L'endroit, jadis complètement désert, est en ce moment la demeure de M. Rose, Prussien de naissance, mais ayant le grade de capitaine dans l'armée française, qu'il a quittée pour se vouer à l'existence orientale dont il jouit en ce lieu où il s'est fait construire une
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petite maison qu'il habite avec sa femme d'origine arabe. Les propriétaires étant absents, j'ai pu visiter l'intérieur du petit établissement, très propre, mais d'une simplicité patriarcale, orné d'un assez vaste jardin auquel de beaux groupes de dattiers donnent un aspect pittoresque.
Dans cette demeure solitaire, M. Rose peut sans doute vivre en philosophe, et il eût été à désirer qu'il consacrât ses loisirs à l'exploration de la contrée intéressante et peu connue qu'il habite; malheureusement il n'est pas naturaliste et surtout pas géologue, autrement il ne se serait pas permis de fabriquer de la chaux, comme il le fait, avec des coquilles fossiles très abondantes dans les montagnes situées de l'autre côté de l'Oued* Kantara, à environ 2 kilomètres à l'ouest de sa maison, montagnes où le mauvais temps m'avait empêché de me transporter. Toutefois j'ai pu constater, en visitant les fours à chaux situés tout près de la maison de M. Rose, que le matériel dont il fait usage est fourni par les fossiles; car les pierres calcinées répandues tout autour des fours, consistent particulièrement en fragments d'huîtres parmi lesquels j'ai pu parfaitement reconnaître YOstrea crassissima, souvent très grande quoique inférieure aux exemplaires de la même espèce que j'avais recueillis en Asie Mineure, où elle caractérise également le terrain miocène. D'ailleurs, le fait m'a été confirmé par le domestique même de la maison, qui m'apprit que le calcaire des montagnes limitrophes, à la vérité plus ou moins siliceux ou marneux, ne se prêtant pas à la fabrication d'une bonne chaux, M. Rose eut l'idée de n'employer à cet usage que les coquilles fossiles dont la roche est pétrie, et, en conséquence, il chargea les Arabes de le tenir constamment bien approvisionné de cette précieuse substance; aussi les Arabes s'acquittent-ils de la tâche avec zèle et succès, et ne cessent d'alimenter celte curieuse industrie que M. Rose a le courage de pratiquer en plein dix-neuvième siècle.
La source appelée Fontaine de la Gazelle, située tout près de la propriété de M. Rose, est, selon les gens du pays, la réapparition au jour de la source située plus à l'est, dans la montagne* où elle est désignée par le nom de Hammam