FONTAINE DE LA OAZÉLLE-EL-OUTAÏA
(bain), à cause d'une piscine et d'une espèce d'établissement balnéaire qui s'y trouvent. L'eau de la fontaine de la Gazelle, sortant du fond d'une cavité, n'est que tiède et à goût saumâtre, tandis que la source du Hammam possède une température plus élevée, qui, peut-être, aura été abaissée pendant son parcours souterrain de près de 8 kilomètres, car telle est la distance entre le Hammam et la fontaine de la Gazelle.
Après avoir quitté la fontaine de la Gazelle, nous parcourûmes jusqu'à El-Outaïa une contrée tantôt accidentée tantôt unie, mais toujours plus ou moins aride et déboisée. Sur plusieurs points la surface des plaines et des collines est blanchie par des efflorescences de sel et de gypse, et o'est particulièrement sur de tels points que j'observai des plantes intéressantes, telles que: Zygophillum cornutum Coss. et Dur., Moricandiaarvensis DC. , Halogeton sativutn (ces deux dernières espèces sont signalées par Munby seulement à Laghouat et constituent par conséquent des formes éminemment désertiques), Echinus humilis, rare en Algérie, Atriplex parti folia Lmk. (A. mauritanica Boiss. et R.), Imperata cylindrica, etc.
Nous traversâmes plusieurs fois le large lit presque desséché de l'Oued-Kantara; devant nous le mirage faisait apparaître la plaine comme de larges nappes d'eau au milieu desquelles nageait un tlot verdoyant : le village EUOutaïa, situé sur la rive droite de TOued-Kantara.
- Dans toute la contrée que nous venions de traverser entre la fontaine de la Gazelle et El-Outaïa, les nombreuses hauteurs qui la sillonnent offrent les plus grandes discordances dans le plongement des couches, comme aussi les plus remarquables phénomènes de plissements et de contorsions de ces dernières. Ainsi, non loin de la fontaine de la Gazelle, on voit une hauteur composée de calcaire gris très siliceux presque horizontalement statifié, tandis que sur les montagnes du côté opposé les couches sont ployées, tordues ou plongeant au nord-ouestnord. Non loin de là, un calcaire siliceux à texture grenue passe à un grès un peu friable, de teinte jaunâtre ou grisâtre, divisé en schistes ou tablettes, les couches des deux roches
plongeant au nord-est, sous des angles de 50 à 60 degrés. Enfin, la chaine à laquelle se rattachent les montagnes limitrophes de la fontaine de la Gazelle, si riches en fossiles, chaîne qui borde à l'ouest la plaine de l'Oued- Kantara jusqu'au delà du village El-Outaïa, offre les phénomènes stratigraphiques les plus extraordinaires : tantôt les couches sont disposées à l'instar des courbes que décrivent les vagues de la mer : les sommets des vagues représentés par les sommets arrondis ou aigus des couches, et les vallées ou les creux des vagues par les couches qui descendent des cimes des montagnes pour se redresser de nouveau et reproduire mille fois les mêmes ondulations. D'autres fois, les couches, ployées en fer achevai ou décrivant des losanges, forment de larges surfaces criblées d'arabesques les plus variées, comme je n'en avais pas vu nulle part sur une aussi vaste échelle, pas même en Asie Mineure où les conditions stratigraphiques sont également très anormales. Aussi, si dans cette dernière contrée elles m'avaient suggéré l'idée que de tels phénomènes supposent une grande plasticité des couches ainsi façonnées, je me sentis ici plus que jamais disposé à admettre cette hypothèse, et je crois qu'elle s'imposera involontairement à l'esprit de ceux qui auront vu dans cette partie de l'Algérie, notamment entre la fontaine de la Gazelle et El- Outaïa, des séries entières de montagnes dont les conditions stratigraphiques ne sauraient être imitées, même sur une petite échelle, que par le sculpteur pétrissant une argile pi as-, tique.
11 est vrai, dans un travail important sur les Alpes suisses, M. A. Baltzer1 s'efforce à démontrer que les roches les plus solides sont susceptibles de tous les plissements imaginables, et il combat l'opinion contraire par un argument qui, sans doute, ne manque pas de valeur, savoir : que puisque des couches d'âge très différent se trouvent plissées et contournées toutes de la même manière, il faut bien que les plus anciennes parmi elles aient été parfaitement consolidées à l'époque où ce phé-
1. Neues Jahrb. fur Minerai. Geol. und Paleont., von G. Leonhard und H. B. Geinitz; an. 1878, p. 449-489.
PHÉNOMÈNES STRATIGR APHIQUE S. 285
nomèneeut lieu. Le savant allemand fait observer que, pour donner à toutes ces couches le même degré de plasticité, il faudrait admettre une hypothèse qu'il rejelte d'avance, c'est celle qui supposerait un ramollissement de l'ensemble des couches, soit par leur immersion proloùgée dans Peau, soit par l'action d'une température élevée. Or, malgré les objections soulevées par cette hypothèse, elle me paraît moins invraisemblable que celle adoptée par l'auteur, qui explique le phénomène dont il s'agit à l'aide d'une forte pression exercée sur des roches solides plus ou moins pourvues de substances argileuses. D'ailleurs, aucune expérience de laboratoire n'est encore parvenue (que je sache) à imiter le phénomène d'une manière satisfaisante, bien que mon savant ami et confrère, M. Daubrée, ait réussi à reproduire très ingénieusement plusieurs curieux phénomènes stratigraphiques, même la disposition des couches en éventail ; mais dans ces expériences on emploie généralement des roches argileuses naturellement plastiques ou des substances minérales homogènes plus ou moins malléables, tandis que parmi les roches toutes ployées de la même manière figurent les roches à éléments constitutifs les plus divers, tels que grès, conglomérats compacts, granités, etc., auxquels les expériences de laboratoire ne sauraient être applicables, à moins qu'elles ne parviennent à imiter sur un espace étendu tous les phénomènes de plissements, sans occasionner des ruptures et brisements. Eu un mot, il me semble que, dans l'état actuel de nos connaissances, il sera difficile d'expliquer, sans admettre une plasticité plus ou moins prononcée, le remarquable phénomène straligraphique tel qu'il se produit dans les Alpes suisses, ainsi que sur plusieurs autres points de l'Europe, mais nulle part peut-être sur une aussi énorme échelle et avec un tel degré d'intensité qu'en Algérie.
La contrée où se trouve El-Outaïa a déjà l'aspect du désert; le village est exclusivement habité par des Arabes, et les huttes en limon entourées de vastes jardins de dattiers rappellent singulièrement les villages d'Egypte avec leur population de
386 AiotiUE.
fellahs. Cependant» grâce à son altitude plus considérable, El-Outaïa n'est point exposé aux chaleurs du désert proprement dit, aussi, le 26 avril, le thermomètre n'y marquait au soleil que 30 degrés, température solaire qu'il accuse très souvent à Alger, même en hiver.
Malgré sa position isolée et le milieu exclusivement arabe où il se trouve, El-Outaïa possède une auberge organisée complètement à l'européenne, bien que qualifiée de karavanseraï. Pendant que nous y étions à déjeuner, nous vtmes arriver trois jeunes Anglais qui descendirent de leurs chameaux devant la porte de l'auberge; ils venaient de Biskra, et, par conséquent, auraient pu effectuer ce trajet en deux heures en voiture sur une excellente chaussée que les diligences parcourent tous les jours* Grimper sur un chameau pour accomplir longuement et péniblement un tel voyage, c'était à peu près comme si un Indien se servait d'un éléphant dans les rues de Londres ou de Paris. En revanche, nos trois touristes avaient l'avantage de pouvoir publier, après leur retour en Angleterre, un Ride on camel through Algeria et d'ajouter ainsi un volume de plus à la nombreuse littérature des Ride$, si à la mode aujourd'hui dans le Royaume-Uni.
On aperçoit d'EM)utaïa la montagne de Sel faisant partie de la longue chaîne montagneuse dont est bordée à l'est la vallée de l'Oued-Kantara, Malheureusement je n'ai pas pu visiter cette curieuse montagne appartenant probablement à l'époque miocène, parce qu'elle se rattache aux terrains de cet âge, caractérisés, dans les parages de la fontaine de la Gazelle, par XQ$trea crassisrima. Les échantillons de sel que je vis à El-Oulaïa, sous forme de gros blocs, étaient d'une parfaite blancheur et de goût très pur.
Après avoir quitté El-Outaïa, nous descendîmes dans la vaste plaine horizontale qui de loin s'était présentée à nous comme un lac : c'est une surface aride n'ayant pour toute végétation que des touffes clair-semées de Peganum harmala, et limitée au sud par un massif montagneux, déprimé dans l'endroit qui constitue le col de Sfa. Nous atteignîmes ce massif après avoir