‹ Espagne, Algérie et TunisieChapitre 137 sur 285 · MONT TOUGOUR. RAVIN BLEU · texte numérisé non relu

MONT TOUGOUR. RAVIN BLEU

commun dans toute l'Algérie, et qui ici était encore en fleur.

Du côté du nord, le Djebel-Tougour se rattache au Djebel- Bordjem par un col rocailleux et peu boisé, où se trouve un ruisseau limpide traversé par un pont connu ici sous le nom de pont de Bordjem. La vue dont on y jouit n'est pas étendue, étant masquée par la chaîne élevée du Djebel-Bordjem dressée en face (au nord) du Djebel-Tougour, et dont les régions supérieures sont revêtues de forêts de cèdres, taudis que les chênes Balotta [Q. ilex var. Balottà) et les genévriers {Juniperus oxycedrus) occupaient les régions inférieures. Toutes les surfaces du versant méridional du Djebel-Bordjem se présentaient comme rayées de haut en bas par les couches, tantôt verticales, tantôt plongeant au sud-sud-est, et dont les têtes redressées donnaient aux sommités des montagnes la forme de piliers ou de pics déchiquetés. La charpente solide du Djebel-Bordjem est, selon toute apparence, comme celle des hauteurs limitrophes que nous avions à franchir, composée de calcaires blanchâtres, plus ou moins marneux, alternant avec des schistes marneux foncés, les uns et les autres fortement redressés ou ployésen tous sens, mais offrant dans leur plongeaient les plus grandes variations, dirigé tantôt au nord-ouest, tantôt au sud est, tantôt enfin au sud-ouest.

Nous descendîmes des bords septentrionaux du Djebel- Tougour dans un profond ravin connu ici sous le nom de ravin Bleu. Il a, de l'ouest à Test, une longueur d'environ cinq kilomètres et s'étend dans cette direction entre le Djebel- Bordjem et le Djebel-Bou-Merzoug; puis, à son extrémité orientale se rattache une gorge qui court dans une direction opposée (en moyenne du nord au sud), entre le Djebel- Bou-Merzoug et le Djebel-Kazrou, et débouche enfin dans la plaine de Batna.

Le sentier conduisant à travers le ravin Bleu est fort pittoresque; les couches des calcaires marneux et schisteux se dressent de tous côtés comme des piliers ou des dalles diversement inclinées, associées à des blocs et des débris divers.

Le sol, aussi bien que toutes les surfaces rocheuses, est revêtu d'un riche tapis végétal, ou hérissé d'épais taillis masquant çà et là la voûte azurée du ciel. Dans ces taillis, les cèdres ne jouent qu'un rôle subsidiaire et sont dominés par d'autres essences, parmi lesquelles plusieurs sont assez remarquables, comme formes rares dans le règne végétal en général et plus ou moins propres à l'Algérie, telles que: Cotoneaster Fontanesii Spach, Pyrus longipes Boiss. et Dur., Fraxinus dimorpha Boiss. et Dur., etc.; ou comme espèces plus ou moins répandues en Europe ou en Asie, mais non en Algérie, telles que ; Pyrus aria, Acer monspessulanus, Puiacia terebin-* thut, etc. Enfin, les autres espèces arborescentes ou frutescentes, composant les taillis du ravin Bleu, ainsi que phisieurs points du Djebel-Tougour, sont plus ou moins cornmu nés en Europe comme en Algérie, telles que : Rhamnus aiatenws, Pistacia lenti&cus, CohUea arborea, Olëa europœa, Berberis vulgarw var. am traits, Quercus Balotta Desf., Pùius halepensis, Hedera hélix, var., etc. 4.

Parmi les plantes herbacées observées tant dans le Ravin* Bleu que dans les parties dn DjebeHougoor , que nous avions traversées* je mentionnerai * :

r. Anthémis tuberculata Boiss.

Anacyclus Pyrethrum. Le Guntès des Arabes, qui se servent it la racine pour activer la salivation, aussi cb

vend-on de grandes quaftftités sur les

marchés.

Anaqfchis tomenlosus.

Centatire* pullata.

1 . La variété algérienne du lierre a cela de fort intéressant que, selon le comte de Saporla (Le monde des plantes avant l'apparition de l'homme, p. 385- 388), elle rappelle l'espèce fossile, Hedera primordialk Sap., de la craie cénoméntenne de Bohême, espèce que i'éminent paléouttrfogisHe censidér* comme l'ancêtre le plus éloigné du lierre d'Europe. Or, celui-ci n'a plus conservé sa physionomie an ce s traie et n'a revêtu tous ses caractères actuels qu'après areir frarersé la longue période du terrain tertiaire, en subissant successivement de nombreuses modifications, représentées par les Hedera priscé Sap. (pliocène, de Sézanne), H. Philibert* Sap. (éocène,Tgypee <¥Àix), M. Kargii Êr. (miocène, Œningen), H. acutilobata Sap. (pliocène inf.y Derubach), B. Mac-Aurii Hr. (miocène inf., Groënfand) et H. Strozzii Gaud. (pliocène \wLf Toscane),

i. Les espèce* marquées de r sent pies eu nen» tares en Algérie.

VÉGÉTATION DU MONT TOtJGOUR ET DU RAVIN BLEU. 319

r. CërdmceUu» tiUmtùm» Coss., forme saharienne.

Bellis sylvestris.

t. Erlnaoêa pungem Bois*., presque exchfsivement propre aux monts Aurès.

Astragalus armatus.

Lotuê corniculatu*.

r. Helimlhemum rubellum Preel.

— Fontanesii Boiss. et Reut.

r. Calantintha atpina Desf.

Sdlvië verbenaca.

Sherardia arvensis.

r. Fumaria parviflora Lind.

Sctmdix pecten Veneris.

r. Cerastium brachypetalum Pers.

Erysimuum australe J. Gay.

r.Lepidium voisin du £. glastifoUum L., espèce non encore décrite que M. Reboud avait recueillie pour la première fois et dont il envoya des échantillons à M. Gosson.

r. Myosotis stricta.

Erodium monlanum.

r. AUium thmoiéeum.

Ornithogalum umbellatum.

Stipa tenacissima.' Alfa des Arabes; •De ne se présente que dans les régions inférieures du Djebel-Tongour, mais ne pénètre point dans le Sahara, où cette Granrinée semble être représentée par Aristidia pungens et Ari*» tidiaplumosa ',

Aussitôt que du ravin Bleu nous fûmes descendus dans la gorge qui sépare le Djebel-Bou-Merzoug du Djebel-Kazrou,

i. VAristida phtmosa est une des plaintes les plus caractéristiques dd désert égypto-arabique de Koseir (littoral occidental de la met Ronge), mais aussi est-elle du très petit nombre des espèces communes à ee désert et au Sahara. Ce contraste entre, les flores des deux déserts africains, dont la latitude ne diffère que d'environ 6 degrés (Koseir étant de 6 degrés plus alu sud que Tougouat), est des plus tranchés, à en Juger par le travail du docteur G. B. ttlun* zinger sur la végétation du désert égypto-arabique à Koseir (voy- Xrit9chrift fur Erdkunde> an. 4878, t. XIII, p. 432). En effet, les genres qui sont communs aux deux déserts sont pour la plupart représentés par des espèces différentes, tandis que le Sahara ne possède point ira très grand nombre de genres asses répandus dans le désert de Koseir, tels que : BdkmiUt, OckradéHté^ Leptadmia, Tephrosia, Taverniera, Avicennia, HatoduU, Schenivia, Scapelia, Schanginia ; et ce qui semblerait indiquer que le contraste entre la dore du Sahara et du désert de Koseir tient moins aux différences latitudinales qu'aux différences longitudinales, c'est que ce contraste est beaucoup moine prononcé dans la région montagneuse de» Touareg, désignée par le non d'Air, région située bien plus au sud du Sahara que Koseir, mais à peu près sons le même méridien que Tougotrat. Or, dans uns lettre intéressante adressée éa pays d'Afr à l'éminent botaniste Aschersoa, M. Edvrfn de Bary (voy. ZtfUckrift fur Erdkundê zu Berlin, an. 1878, t, X1H, p. 360) déclare positivement que dans les vallées qui sillonnent les monts Bagsen, la flore rappelle beaucoup celle du Sahara. Aussi M. E. de Bary n'admet- il point l'opinion de M. Rohlfs, qui croit qui! ne faut comprendre sous le nom collectif du Sebara que les contrées du désert à phiies hivenudes, tandis que, selon M. de Bary, une bonne partie de la vaste région habitée par les Touareg, notamment les pays de Hagar et d'Aïr, fait encore partie du Sahara, bien que ces régions soient à proies tropicales (estivales).

nous vîmes s'évanouir les cèdres, et même toute végétation arborescente devint rare; mais ce que le botaniste y perd est gagné pour le géologue, car toute cette gorge presque aride offre les plus belles dénudations : des deux côtés se dressent d'énormes dalles, plus ou moins fortement relevées, de calcaire marneux blanc ou gris, ainsi que de marnes Feuilletées noires ou bleuâtres. C'est par cette gorge que nous débouchâmes dans la plaine; nous la traversâmes rapidement jusqu'à Batna.

L'excursion que je venais de faire, toute limitée qu'elle était, m'avait permis cependant de voir le groupe de montagnes constituant la partie la plus septentrionale du vaste système désigné par le nom collectif à'Aurès; j'avais d'ailleurs précédemment traversé plusieurs des extrémités orientales de ce système, en me rendant de Batna à Biskra, et puis longé quelques-unes de ses ramifications méridionales, en visitant les oasis; en sorte que si je n'avais pas pénétré dans les parties centrales et sans doute les plus importantes de l'Aurès, j'ai pu néanmoins en obtenir une idée générale, et je me permettrai, en conséquence, de vous esquisser à grands traits l'ensemble du remarquable massif montagneux nommé l'Aurès, et auquel se rattachent plusieurs souvenirs historiques.

Il n'est pas aisé de délimiter d'une manière précise le groupe montagneux désigné aujourd'hui par ce nom collectif, et cette difficulté se présente surtout à l'égard de la limite septentrionale; car un grand nombre de hauteurs diversement ramifiées, disséminées dans l'espace qui sépare Batna de Constantine, ne permettent guère de fixer les points où se termine l'Aurès et où commencent les montagnes de Constantine. Toutefois, comme une série compacte de chaînes élevées forme un groupe plus ou moins aggloméré, qui au sud, à l'ouest et même à l'est, se détache quelquefois d'une manière assez tranchée des surfaces soit unies, soit beaucoup moins élevées, on pourrait désigner par le nom collectif à'Aurès la contrée montagneuse comprise d'une part entre Batna et la rivière (Oued) El Abiad et, d'autre part, entre le Djebel-Tafrim, constituant en quelque sorte la dernière ramification orientale du mont Cheliah, et le

DÉLIMITATION ET OROGRAPHIE DE l'AURÈS. 321

Djebel-Aksoin qui, à son tour, représente l'extrémité occidentale de la longue muraille rocheuse (portant divers noms selon les localités) qui borde la région saharienne en se repliant (au nord-ouest de Biskra) vers l'ouest. Les monts Aurôs ainsi délimités auraient une longueur du nord-est au sud-ouest d'environ 200 kilomètres et une largeur moyenne du nord au sud d'environ 70 kilomètres, comprenant une superficie d'environ 1000 kilomètres carrés, sillonnée par plusieurs séries de chaînes montagneuses, dirigées en généralement nord-est au sudouest.

Ces chaînes sont séparées les unes des autres par des vallées longitudinales (dirigées également du nord-est au sud-ouest), arrosées par plusieurs cours d'eau (et leurs affluents), parmi lesquels les plus importants sont d abord : l'Oued-Ksour, dout les sources se trouvent dans le Djebel-Tougour, et qui, après avoir traversé la grande plaine de Batna, se dirige au sud sous le nom de TOued-Kan tara pour opérer sa jonction avec l'Oued-Abdi, non loin du col de Sfa, en sorte que les deux cours d'eau réunis forment la rivière (Oued) de Biskra, qui se jette dans POued-Djedi à 27 kilomètres environ au sud-est -sud de cette dernière ville. L'Oued-Abdi etl'Oued-Abiad, avec leurs affluents, constituent les deux autres vallées principales de l'Aurès; malheureusement la contrée comprise entre les cours inférieurs de ces deux rivières est encore complètement inconnue. En dehors de ces trois vallées longitudinales, il en est plusieurs autres qui traversent les montagnes de l'Aurès en sens opposé et sont arrosées, soit par les affluents des trois rivières dont il s'agit, soit par des cours d'eau indépendants. Les massifs les plus importants échelonnés le long des trois vallées principales sont : le groupe qui, au nord et au nord-ouest de Batna, constitue la partie la plus septentrionale de l'Aurès et est composé des monts (Djebel) Tougour, Bordjem, Bou-Merzoug et Kasrou, ce sont ceux que j'avais visités. Au sud de Batna, la partie centrale de l'Aurès est occupée par des séries de montagnes sillonnant l'espace compris entre la vallée de l'Oued-Fedala (affluent du Ksour) et celle de l'Abdi. Parmi ces montagnes, les

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plus importantes sont : Djebel-Mahmel , Groumhe et Dib, Bous et Novacer. Enfin , à l'extrémité nord-est de la vallée, la plus méridionale de l'Aurès (celle de l'Oued-Àbiad), se trouve le Djebel-Cheliah dont l'altitude est de 2319 mètres; c'est le point culminant de toute l'Algérie.

Les cèdres constituent l'un des traits les plus caractérisques de la physionomie de l'Aurès* M. Cosson, auquel nous devons presque tout ce que nous savons delà flore de l'Algérie* a marqué sur l'excellente carte du capitaineRousseau,pardes teintes particulières, les localités de l'Aurès les plus riches en cèdres» Ces teintes font ressortir d'une manière saillante trois zones, dont Tune embrasse une grande partie des massifs les plus septentrionaux de l'Aurès, notamment les monts Tougour et Bord j cm ; une autre, la région centrale, en s'étendant le long des versants septentrionaux de la longue chaîne du Djebel- Mahmel; enfin une troisième forme une large ceinture tout autour du mont Gheliah, où la limite inférieure des cèdres est à une altitude de 1800 h 1900 mètres et la limite supérieure à 2150 mètres.

Ce qui donne une idée de l'étendue considérable occupée par les cèdres, c'est que M* Cosson l'évalue (dans la sous-division de Batna seulement) à 13 500 hectares * Cependant, partout ces cèdres sont mélangés avec le chêne vert, bien que dans des proportions très différentes. Ainsi, dans les montagnes de Besserenc, ils occupent 3000 hectares et les chênes verts 1800, tandis que dans les forêts du Djebel-Tougour 1200 hectares reviennent aux cèdres et 1500 aux chênes verts*

En dehors des cèdres, qui constituent les fleurons les plus brillants des trésors végétaux de l'Algérie en général et de l'Aurès eu particulier, toutes oes montagnes offrent une flore des plus remarquables, tant par sa richesse que par son originalité; il suffira de dire que M. Cosson a recueilli sur le mont Tougour 412 espèces, dont 23 sont plus ou moins propres à cette localité ; sur les monts Djebel-Mahmel, Goumbet et Dib, ainsi que dans la vallée de Tedji-Gueurza, 211 espèces

SINGULIÈRES ASSERTIONS DE PROCOPE SUR l'àURÈS.

dont 28 endémiques, comme aussi 14 espèces sur les 193 recueillies sur le mont Gheliah '«

Plusieurs des vallées de l'Àurès sont assez bien cultivées et renferment un nombre assez considérable de villages kabyles* M. Cosson signale, sous ces rapports surtout, la vallée de rOued-Àbdi. Les régions supérieures sont moins habitées et paraissent souvent servir de demeure aux lions, ainsi que cela m'avait déjà été dit à Batna, sans que j'eusse eu beaucoup de foi dans cette assertion ; cependant M* Cosson la confirme, car il nous apprend qu'en se trouvant sur le mont Gheliah à une altitude d'environ 1800 mètres, il avait été « forcé, à l'ap-* proche de la nuit, de regagner son campement à cause du voisinage des lions -. b

Il est probable que bien des parties de l'Aurès aujourd'hui désertes avaient été jadis habitées, comme le prouvent non seulement les restes fréquents de ruines romaines, mais encore le tableau du mont Aurès, tracé par Prooope, tableau tellement séduisant, que, bieu des années avant mon voyage en Afrique, je ne me lassais pas de relire l'historien grec, ce qui m'inspirait le plus vif désir de visiter des lieux représentés comme un véritable paradis terrestre par un témoin oculaire, puisque Procope avait accompagné Bélisaire dans sa célèbre expédition en Afrique, dont un des résultats fut la captivité du roi Gelimer, le dernier souverain vendal dcGarthage. Or, à l'occasion de la campagne de Salomon, lieutenant de Misai re, contre Ibda, réfugié avec ses troupes vandales dans le mont Aurès, Procope dit 3 que le mont Àurasios ÇAvpaahç), à environ treize jours de marche de Garthage,et dont on ne peut faire le tour qu'en trois jours, est assez difficile à gravir* mais qu'une fois parvenu au sommet, on se trouve sur un plateau admirable, sillonné par une foule de sources servant de berceau à des rivières et revêtu d'une merveilleuse quantité d'arbres frui-

1. Voy. Rapport sur le voyage botanique en Algérie, de Philippeville à Biskra et dans les monts Aurès, entrepris en 1853.

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