‹ Espagne, Algérie et TunisieChapitre 141 sur 285 · RUINES DE LAMBÈSE · texte numérisé non relu

RUINES DE LAMBÈSE

que le géographe arabe décrive * avec beaucoup de détail toute cette partie de l'Afrique, et parle longuement de Constantine, qu'il qualifie de « l'une des places les plus fortes du monde », renfermant une population commerçante et riche, et ornée de beaucoup d'anciens édifices et monuments romains.

Au reste, rien ne témoigne mieux de l'importance et de l'étendue qu'avait jadis Lambèse, que les quelques débris encore debout de son ancienne splendeur, débris peu nombreux mais fort significatifs.

Le monument le moins ravagé par les hommes et le temps, est le Prœtorium, ancienne résidence du commandant de la légion, qui, d'après les médailles trouvées dans son enceinte doit avoir été bâti au commencement du troisième siècle de notre ère. C'est un édiûce à forme carrée, d'environ 30 mètres de longueur sur 20 mètres de hauteur, construit en belles pierres de taille sans ciment; il est probable que les fissures et les crevasses que présentent les murs ont été causées par Tincendie ; car, sur plusieurs points, on en constate les traces indiquées par de longues traînées noires. Le toit a complètement disparu ; les murs sont percés de larges ouvertures arquées, et plusieurs belles colonnes sont encore debout en assez bon état. L'intérieur de Penceinte a été converti en une espèce de musée à ciel ouvert, où se trouve accumulée une masse de statues, de corniches, de pierres tumulaires et toute sorte de débris d'anciennes pièces d'architecture. Parmi les statues , toutes en marbre blauc, celle représentant Esculape est très bien conservée; d'autres, également d'un beau travail, sont privées de tête. Parmi les débris d'ornements architecturaux, figure une magnifique frise appartenant au temple d'Esculape, qui n'existe plus. Les inscriptions gravées sur plusieurs de ces débris antiques sont remarquables par la beauté etlaconservation des caractères; elles sont aussi fraîches et aussi intactes que si elles venaient de sortir des mains du sculpteur. À peu de distance du Prœtoriumy on a déterré une superbe mo-

1. Géographie d'Edrisi traduite de V arabe par A. Joubert, t. I, p. 242-2U.

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saïque de (Jimensioni considérable» , représentant |e8 quatrç saison*, travail d'une grande beauté, mais malheureusement fort détérioré, et qui menace de disparaître si Ton ne prend des mesures plus efficaces pour le conserver.

Une foule da débris d'édifiées se rencontrent à chaque pas dans la plaine, au milieu de laquelle se dressa majestueusement le Pmtorium : ainsi, non loin de ce dernier, on voit las restes d'un établissement balnéaire, reconnaissable tant par les piscines que par les conduits souterrains débouchant dans cas dernières, et dont la construction annonce la double destination, de conduire l'eau fraîche dans les piscines et de la chauffer par l'action de la vapeur. De même, au nord -est du Prœ* torium, on peut suivre, sur une étendue asseï considérable, les restes d'un pavé romain se dirigeant dans le sens de Çonstantine, dont l'apcien nom de Cirta se présente souvent dans les inscription* des pierres antiques réunies dans le Prœtorium ; sur plusieurs points de ce pavé, on aperçoit les ornières imprimées par les roues des chars ; la voie romaine passait à travers une porte qui est encore debout.

La plaine où se trouvent disséminées les ruines deLambèse, est arrosée par un petit ruisseau sur les rives duquel j'aperçus quelques amandiers, arbre qui a été l'objet d'une observation intéressante de la part de M. Gosson; ce savant l'a trouvé à l'état spontané, non seulement sur les montagnes qui touchent à la région des hauts plateaux de la province d'Oran, mais encore sur le DjebeWTougour, à une altitude supérieure à 1300 mètres, associé à quelques oliviers rabougris, sans doute également spontanés.

(l côté des restes d'une grandeur éteinte, figure, d'une ma-* nière digne des réminiscences du passé, un monument de la civilisation moderne : c'est le vaste édifice, ou plutôt le groupe d'édifices destinés à loger les pénitentiaires. Les abords de ce magnifique établissement répondent h l'organisation de l'intérieur, que je visitai d'autant plus minutieusement, qu'en présence de M™ Logerot toutes les portes s'ouvrirent à deux battants et tous les employés se trouvèrent sous les armes, L'édifice

PÉNITENCIER DE LAMBÊSE. 98t

ce ni rai, le plus élevé, ayant la forme d'une croix, contient quatre cent cinquante cellules disposées en quatre étages; ce sont autant de petites pièces parfaitement séparées les unes des autres et destinées à ceuiqui ont été condamnés à un isolement complet, soit à titre de châtiment temporaire, soit pour éviter le contact entre des hommes considérés presque comme in cor» rigibles et ceux réservés à un meilleur avenir De l'édifiée cellulaire on passe à un autre édifice moins étendu, contenant de vastes dortoirs pour les condamnés admis à vivre ensemble. Bien que les lits soient placés les uns à côté des autres, souvent au nombre de cent dans une seule pièce, il n'en résulte aucun inconvénient, l'aérage étant parfaitement établi, et la surveil*lance très vigilante, surtout pendant la nuit. Enfin viennent les maisons servant d'ateliers pour divers genres de travaux. Ceux n'exigeant qu'une manipulation très simple, comme, entre autres, le battage de l'alfa et la conversion des fibres végér taies ainsi préparées en cordes assez grossières, sont confiées aux Arabes, tandis que les pénitentiaires français sont exclusivement employés comme menuisiers, cordonniers, tailleurs, etc. Divers objets et ustensiles domestiques y sont fabriqués en grand nombre, surtout les meubles, tels que tables, chaises, armoires, etc. Ce genre de travail est dirigé par un entrepreneur, sous la surveillance et le contrôle du directeur de l'établissement; les entrepreneurs partageut le bénéfice de la vente avec les fabricants. Quant k la modeste industrie de la confection descordesd'alfa, elle est payée en raison de 15 centimes la journée. La nourriture est «impie mais saine j l'usage du vin et du tabac est interdit. Toute punition corporelle est rigoureusement exclue, et les châtiments se bornent à la condamnation à être mis pendant un certain nombre de jours au régime du pain et de l'eau, à subir la réclusion dans des cellules isolées, à exécuter des promenades forcées, souvent assez fatigantes, dans les cours de l'établisse* nient, etc.

Les habitudes des Européens diffèrent tellement de celles des indigènes, que ce qui constitue une privation très dure pour les

premiers, est à peine sensible pour les derniers; il en résulte que les Arabes considèrent fréquemment leur existence au pénitencier moins désagréable que sous leurs tentes; c'est un fait dont M. Cavalier, directeur de l'établissement, m'a cité un exemple assez curieux : on lui remit un jour une lettre interceptée, qu'un des Arabes détenus adressait collectivement à ses amis, auxquels il conseillait de commettre un vol quel-* conque, afin d'obtenir l'avantage d'être admis m pénitencier.

M. Cavalier est un bomme d'une infatigable activité et il consacre les quelques loisirs que lui laissent ses devoirs officiels, à des recheches scientifiques, qui lui ont permis de réunir dans son habitation, assez spacieuse et munie d'un joli jardin, une collection fort intéressante d objets d'antiquité et d'histoire naturelle. Parmi ces derniers figurent les animaux (divers oiseaux, hyènes, chacals, etc.) qu'en habile chasseur il obtient en grand nombre, ainsi que des fossiles, souvent d'une parfaite conservation, recueillis dans les montagnes limitrophes et dont il a bien voulu m'offrir plusieurs exemplaires importants. Quant aux objets d'antiquité, sa collection contient beaucoup de monnaies romaines, plusieurs ustensiles domestiques, des armes, des stylets en fer ayant servi probablement de plumes à écrire, etc.

À l'époque de ma visite, rétablissement contenait 950 pénitentiaires ; c'est vers cette maison centrale qu'ils sont dirigés en sortant des autres établissements pénitentiaires locaux de la province de Constantine.

L'endroit même où se trouvent les ruines de Lambèse n'a d'autre habitation que la maison pénitentiaire ; les colons sont exclusivement réservés au village limitropheen voie de construction, mais qui ne lardera certainement pas à augmenter rapidement comme tous les villages de l'Algérie. Afin de pourvoir le pénitencier d'eau nécessaire à la consommation d'un établissement aussi considérable, on y a construit un réservoir souterrain alimenté par les sources qui se trouvent dans les montagnes, à environ 2 kilomètres de distance. Ce bassin laisse

MAGNIFIQUE COLLECTION d'àLFÀ DE M. JUS. 333

échapper le trop-plein à l'aide de robinets, permettant ainsi d'utiliser cette eau pour satisfaire aux exigences de la campagne et des jardins.

Le dernier jour de notre séjour à Batna fut consacré à l'examen de la magnifique collection d'alfa que possède M. Jus, mais surtout aux procédés ingénieux qu'il emploie pour préparer cette graminée et la rendre propre aux usages les plus divers. Les informations que nous donna à ce sujet M. Jus sont extrêmement instructives, d'autant plus qu'elles sont le plus souvent appuyées sur des pièces justificatives, réunies dans sa collection d'une manière méthodique, car toutes les plantes textiles de l'Algérie sont rangées dans des armoires et placées à côté des échantillons des mêmes végétaux, tels qu'ils se présentent après les modifications qu'on leur fait subir pour les rendre propres à leur destination définitive. Ce qui est particulièrement intéressant, ce sont les procédés employés par M. Jus pour la préparation de l'alfa. L'opération la plus importante, et qui doit précéder toutes les autres, consiste dans le dégraissage de toutes les feuilles destinées au lissage, car toutes renferment une gomme contraire à la conservation et à la flexibilité des fibres. Ce dégraissage peut se faire de deux manières : ou Ton plonge la plante pendant une dizaine de minutes dans de l'eau froide, ou bien on la fait macérer dans de la soude; dans l'un et l'autre cas, il se dégage de la plante une substance gommeuse pouvant être consolidée ou employée à l'état liquide. La gomme obtenue à l'aide de la soude a des propriétés, mais surtout un aspect différent de la gomme extraite par l'eau froide. Après cette opération extrêmement simple, les fibres de la plante deviennent blanches et souples. En les plongeant de nouveau dans la gomme précédemment fournie, les fibres prennent les teintes les plus variées : rouge, orange, bleu, vert, etc. La conversion de la fibre de l'alfa en pâte se fait simplement à l'aide de la presse hydraulique, et, selon M. Jus, le papier de qualité supérieure qu'elle fournit, ne serait qu'une des applications les moins importantes de cette substance douée de trois propriétés précieuses : solidité, incom-

bustibilité et inaccessibilité aux insectes destructeurs et à toute espèce de vermine*

Il est certain que ces propriétés une fois parfaitement coti* statées et mises à des épreuves réitérées, les applications de la pâte d'alfa seraient infinies et illimitées, et en effet, M. Jus pense que la pâte d'alfa peut servir à la confection de vêle-1* ments incombustibles et inattaquables par la vermine; de plus* que les briques fabriquées à l'aide de cette substance se prô-* teraient à des constructions de tout genre et même de maisons d'une solidité à l'épreuve des armes à feu, car M. Jus m'a assuré que de grosses dalles faites en briques d'alfa, exposées à l'action des projectiles* n'ont pu être que très difficilement percées par le boulet. Enfin* pour donuer une idée des produits obtenus par la pâte d'alfa, M. Jus nous fit voir un grand nombre d'objets de forme et de destination les plus diverses, tous fabriqués de cette substance, et je m'empresse d'ajouter qu'il était impossible de refuser un juste tribut d'admiration, tant à l'œuvre qu'à son auteur.

Sans doute, c'est à l'avenir à décider jusqu'à quel point les espérances de M. Jus se trouveront réalisées, et si, même après des essais heureux, la pâle d'alfa no partagera pas le sort du célèbre carton-ardoise, qui. lui aussi, eut la prétention, mal* heureusement non justifiée, de remplacer le fer, la pierreetle bois dans la construction des carrosses, des maisons et des vaisseaux. D'autre part, notre siècle a été témoin de tant de découvertes inattendues, dont plusieurs considérées comme impossibles, que M. Jus a parfaitement le droit de ne point renoncera ses espérances et d'adopter pour devise les paroles de Pline, qui, il y a dix-huit siècles déjà* avait dit : « Qu'est-ce qui n'a pas été réputé miracle avant d'avoir été accompli, et que de ohoses avaient été déclarées non faisables avant d'avoir été faites1! »

Eh dehors de l'alfa, M. Jus a étudié plusieurs autres végé-

1. Quod non mitacnlum état prias qaam în notitiafn tenit, qnatn multa facere non posse priusquam rant fecta judicantur.

COLLECTION DES PltO&UtîS DE FORAGE. 335

taux sous le rapport de leurs propriétés pratiques, Ainsi, il nous a fait voir une substance gotmneuse liquide qu'il a retirée des cônes du pin d'Alep, et paraissant douée d'une propriété médicinale toute particulière, dans les affections cutanées produites par les brûlures ou les piqûres de certains insectes, notamment du scorpion • D'après M. Jus, l'application de cette substance à la partie blessée fait disparaître instantanément toute douleur et amène la guérison en peu de temps.

Malgré l'importance et la richesse des collections de M. Jus, relatives à l'afa et aux nombreuses applications pratiques dont est susceptible la célèbre graminée, ces collections sont loin d'épuiser les matériaux de tout genre réunis par cet infatigable et ingénieux savant. Au nombre de ces matériaux, il faut placer au premier rang la collection de produits des forages exécutés dans la province de Gonstantine, et parmi lesquels figurent les curieux exemplaires de poissons, de crustacés et de coquilles lacustres retirés à une profondeur de 75 mètres dans la région désertique de l'Oued-Ri (au nord-' ouest de Tougourt). Le puits artésien de Mazer qui les a fournis se trouve tout à côté d'un des lacs saumâtres [Chott) disséminés en si grand nombre dans la contrée comprise entre Biskra et Tougonrl. Au moment où la sonde amena ces animaux, ils étaient vivants, et M. Jus eut la curiosité de faire cuire l'un des crustacés (un crabe) qui fut trouvé d'un goût excellent. Les poissons (Sarotherodron Zillii, Gerv.) étaient couverts de sable, mais le crabe avait sa carapace luisante et paraissait avoir vécu dans de l'eau pure.

A côté des vitrines où se trouvent rangés tous ces curieux produits des forages, M. lus a exposé plusieurs des appareils destinés à ces opérations, parmi lesquels l'Un, que M. Jus a fait construire, est un bien remarquable outillage, Seulement il est très compliqué et tellement pesant que le transport des pièces démontées n'exige pas moins de huit chameaux.

Gomme Mi Jus a dirigé pendant plus de Vingt années les travaux de forage exécutés par le Gouvernement français dans la provinbe de Gonstantine* je crois vous faire plaisir en vous

communiquant quelques-uns des renseignements qu'il a bien voulu me donner sur cette question, de premier ordre pour l'Algérie et importante pour l'humanité en général, puisqu'il s'agit de rendre de vastes déserls à la vie et à la civilisation dont ils étaient animés jadis. Les puits artésiens étaient en effet parfaitement connus des anciens, et Olympiodore, historien dont Photius a fait des extraits, dit positivement : « On creusa dans les oasis du Sahara, à 200 et même 500 aunes de profondeur (un demi-pied l'aune), des puits dont l'eau jaillit et déborde. » Mais ce n'est pas seulement dans le Sahara que les anciens creusaient des puits artésiens, ils les établissaient en grand nombre en Syrie, en Egypte et ailleurs, et c'est grâce aux sources artificielles, que la main de l'homme avait fait jaillir, que se trouvait jadis dans un état florissant la plaine aujourd'hui déserte et aride jonchée des ruines de Balbeck et de Palmyre. Les voyageurs anglais Wood et Darwins ont trouvé sous les gigantesques décombres qui masquent l'emplacement de ces splendides cités, les traces de ces fontaines que l'homme avait creusées, les débris de ce grand système de veines et d'artères qui porta si longtemps la vie au cœur d'une contrée redevenue cadavre. Plusieurs auteurs, entre autres M. Joberd, sont même d'avis que le miracle de Moïse faisant jaillir l'eau du rocher en le frappant de sa baguette, s'explique par la présence d'un de ces puits artésiens si répandus jadis dans toutes les contrées de l'Orient '.

Mais, depuis l'invasion des barbares, parmi lesquels la race ottomane joue un rôle tristement saillant, le génie de l'homme s'est retiré de l'Orient, et dès lors les ruines out remplacé les plus beaux monuments de la civilisation. Or, la France a entrepris la tâche aussi honorable que difficile de rétablir dans l'Algérie un passé glorieux, et, en conséquence, elle s'est empressée de mettre la main à l'œuvre, aussitôt que ses armes victorieuses eurent soumis à sa domination les vastes régions désertiques, dont Ouargla (à 125 kilomètres au sud-ouest-sud

1. Voy. Le Vieux-Neuf, par M. Edouard Fourrier, 2# édit., t. II, p. 76.

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