DÉSERT ALGÉRIEN ET DÉSERTS DE L'ASIE CENTRALE
sont naturellement énormes; dans le désert de Kara-Koum, par exemple, le maximum estival dépasse quelquefois 40 degrés, et, par conséquent, est presque aussi élevé que dans les oasis algériennes limitrophes de Biskra ; celles-ci ne sont que très rarement exposées à la gelée, tandis qu'à Kara-Koum, le thermomètre descend en hiver jusqu'à 30 degrés au-dessous de zéro, ce qui donne lieu à la prodigieuse amplitude thermométrique de 70 degrés.
Il est naturel qu'avec de semblables divergences entre les températures hivernales des deux déserts, ceux-ci doivent offrir une grande discordance sous le rapport végétal, et c'est ce qui, en effet, a lieu, et même plus qu'on eût pu s'y attendre, en tenant compte des températures estivales respectives. Or, parmi les plantes citées dans le travail dont il s'agit, comme caractéristiques pour le Kara-Koum (malheureusement pas toutes spécifiquement désignées), il n'y a que deux genres (Tamarin et Calltgonum), mais aucune espèce commune aux deux déserts. Au reste, la flore de Kara-Koum parait être si pauvre, que, comparée à celle du Sahara, le désert algérien est un véritable jardin.
Le lendemain de notre instructive et agréable visite faite à M. Jus, nous nous empressâmes de quitter Batna, car il nous restait encore tant à voir en Algérie, que nous n'avions pas un jour à perdre si nous voulions devancer l'époque des chaleurs, qui, au mois de juin, eussent été fort incommodes pour ma femme, surtout à Tunis, où nous avions l'intention de nous transporter de Bone. En conséquence, nous nous décidâmes à prendre (le 7 mai) la diligence pour retourner à Constantine; c'était la plus grande preuve d'empressement que nous pouvions donner, tout en nous consolant par la pensée que, désormais, nous n'aurions plus à faire usage de ce détestable mode de transport, dont, à la vérité, nous nous étions servi rarement pendant toutes nos pérégrinations algériennes.
Bien que nous eussions l'intention de ne pas nous arrêter à Constantine et de nous rendre immédiatement par le cheminde fer à Philippeville, nous crûmes devoir y rester un jour,
afin d'assister aux curieux débats publics qui allaient avoir lieu devant la Cour d'assises : il s'agissait de l'interrogatoire que devait subir l'Arabe Bou-Guerra, aussi connu que redouté dans le pays comme un homme capable de tous les méfaits, mais qui, grâce à son habileté, à son courage, et peut-être aussi aux moyens pécuniaires dont il disposait et dont la source était plus que suspecte, avait échappé jusqu'alors aux preuves légales requises pour sa condamnation. Cependant ces preuves finirent par se produire, et il fut sommé de venir répondre aux charges d'assassinat et de viol dirigées contre lui. C'était pour nous une occasion de voir le spectacle curieux d'Arabes plaidant dans leur langue, devant un tribunal chrétien, et le Koran mis, pour ainsi dire, en présence du Code Civil,
La salle offrait un coup d'oeil aussi original que pittoresque, surtout vue du haut des loges établies tout autour. Le fond du parterre était occupé par la foule du public : Européens en habit bourgeois, militaires en uniforme, spahis aux burnous rouges, femmes arabes avec leurs enfants suspendus au dos; sur l'estrade : les juges et magistrats en costume officiel, accompagnés des interprètes qui traduisaient les questions et les sentences des juges formulées en français, et les réponses des accusés et des témoins faites en arabe. Enfin sur les banquettes à droite de l'estrade Bou-Guerra avec six Arabes, ses complices; ceux-ci simplement vêtus de leur burnous blanc, tandis que l'accusé en chef, homme d'une physionomie tout à la fois cruelle et sournoise, avait particulièrement soigné sa toilette. Une ceinture d'étoffe persane terminait élégamment une vesle brodée en or; au lieu de la corde en poil de chameau, il était coiffé d'un turban à la turque, et sur ses épaules se déployait gracieusement un burnous d'une éclatante blancheur. Il répondait avec une assurance digne d'une meilleure cause, et développait éloquemment son système de dénégation et de protestations qu'il opposait à toutes les charges soulevées conlre lui, et à toutes les dépositions faites par les témoins, parmi lesquels figurait sa propre femme; ce qui le déconcerta si peu, que, en entendant cette dernière prononcer quelques mots
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d'une voix tremblante, il se tourna vers les juges avec un sourire de pitié, en leur exprimant son étonnement de voir des hommes sérieux faire atteution aux bavardages d'une de ces créatures qui, chez les musulmans, n'ont ni droit, ni responsabilité quelconques. Mais tous les efforts du défenseur de Bou-Guerra furent impuissauts à écarter et même à atténuer les crimes nombreux accumulés sur la tête de l'accusé, et dont un seul eût suffi pour la faire tomber. Aussi, bien que la sentence définitive fût remise à la quinzaine, iout le monde la prévoyait d'avance, et, en effet, Bou-Guerra fut condamné à la peine capitale et exécuté trois semaines plus tard à Jemmapes, sa ville natale et le dernier théâtre de ses atroces méfaits,
A la levée de la séance, la foule des Arabes se retira silencieusement. Ces enfants du désert, habitués aux procédures sommaires, où un mot d'un cheik ignorant suffisait pour trancher la question en quelques minutes, étaient visiblement impressionnés par tout ce qu'ils avaient vu et entendu. Ils devaient être étonnés des soins minutieux qu'un tribunal chrétien mettait à assurer toutes les chances possibles de salut, même à un homme dont ils avaient constaté eux-mêmes la culpabilité depuis longtemps. Cependant cet homme était mahométan, et, par conséquent, selon leurs préjugés et habitudes séculaires, ne devant pas être profané par la main d'un bourreau chrétien. C'était là un sentiment venant involontairement troubler l'admiration qu'ils ne pouvaient refuser à la sagesse et à l'humanité des infidèles. Sans doute, chaque jour contribuera à les réconcilier franchement avec ces derniers, à mesure qu'ils verront se multiplier les exemples de la justice paternelle et impartiale, protégeant au même titre et dans la même mesure Arabes et chrétiens.
Très satisfaits de notre visite à la Cour d'assises, nous quittâmes le lendemain Constantine (10 mai), pour nous rendre par le chemin de fer à Philippeville et de là, en décrivant de longs détours, à Bone, d'où ma prochaine lettre sera datée.
LETTRE XVIÏ
Remarquable construction du chemin de fer conduisant de Gonstantine à Philippeville, à travers une contrée montagneuse. — Philippeville, bâtie sur les ruines de Rusciada. — Amphithéâtre. —Citernes romaines restaurées servant à l'alimentation de la ville. — Énorme panthère tuée dans les environs de Philippeville, et dont la chaire défraya les menus des gastronomes de la ville. — Stora. — Route pittoresque qui y conduit de Philippeville. — Les habitants de Stora, tous Italiens, adonnés à la pèche de la sardine. — Pèche du corail à Collo, monopolisée par l'Italie au détriment de la France. — Jemmapes. — Fréquence des lions. — Mines de fer d'Ain- Mokra. — Gisement du minerai. — Sa richesse exceptionnelle — Énorme bénéfice que relire de cette exploitation la Société qui s'est constituée sous le nom de Mokra-el-Habid. — Admirable organisation faite par la Société en faveur du nombreux personnel employé dans les travaux. — Lac Fezzara. — Contrée entre ce lac et Bone.
Bone, le 15 mai 1878.
En sortant de Constantine par le chemin de fer devant nous conduire à Philippeville, uous traversâmes tout d'abord un long tunnel, puis nous entrâmes dans une vallée verdoyante d'où la ville de Constantine, assise sur son beau rocher, présente un magnifique coup d'œil, tandis qu'à notre gauche on voyait serpenter, dans le fond de la vallée, le Kebir (dont le Rummel forme l'affluent principal) sur la rive gauche duquel on apercevait, entouré de taillis, le village El-Hamam. Dans les parages de Bizot, la contrée change d'aspect et devient déboisée, tout en offrant çà et là des surfaces verdoyantes émaillées ydLv\£sHedysammcoronarium,Scolymwgrandiflorus, etc. En s' avançant vers le col des Oliviers, on voit les marnes à strates redressées, percer en dessous les dépôts puissants de sable rouge; les contours des montagnes plus ou moins nues sont