‹ Espagne, Algérie et TunisieChapitre 15 sur 285 · AVILA. — TOMBE DE DON JUAN · texte numérisé non relu

AVILA. — TOMBE DE DON JUAN

S. Gimignano, mais non la riante vallée de la Toscaue, car le froid plateau de la Castille respire en quelque sorte le caractère triste, mais solennel, de l'Arabie Pétrée.

En entrant à Avila, on se croit tout d'abord dans une de ces villes orientales, juchées sur un rocher aride, et dont les rues caillouteuses, montant et descendant sans cesse, ne peuvent être commodément parcourues qu'à cheval ou à pied ; mais les réminiscences de l'Orient se dissipent aussitôt qu'on se trouve en présence des monuments chrétiens, qui transportent l'imagination en plein moyen âge. Il faudrait un volume pour décrire tous les trésors d'art que renferment les églises et les divers édifices de cette petite ville, où tout est original, même dans une contrée aussi originale que l'Espagne.

Parmi les églises, celle de Saint-Thomas, située à une certaine distance de la ville, est particulièrement remarquable : la tombe de Don Juan, fils unique de Ferdinand et d'Isabelle, est un chef-d'œuvre de sculpture ; ce jeune prince, étendu sur un magnifique cénotaphe en marbre blanc, fait une profonde impression, quand on songe à l'immense douleur qu'a dû causer sa mort au souverain du plus beau et du plus vaste empire du monde, dont le seul héritier fut emporté à la fleur de l'âge, au moment même où ses hautes destinées allaient être si brillamment réalisées. L'église de Saint-Thtfmas fait partie du couvent des dominicains, vaste édifice renfermant quatre-vingts chambres et habité par soixante moines. C'est sans doute Tune des rares localités de l'Espagne (ainsi que de l'Italie) où la réforme à laquelle les couvents ont été soumis, ait respecté une congrégation monastique aussi nombreuse. L'intérieur du couvent, interdit aux femmes, abonde en monuments artistiques du moyen âge, du plus grand intérêt; la vue dont on jouit de l'esplanade qui couronne l'une des façades de l'église est splendide ; le regard embrasse le panorama sévère de tous ces plateaux granitiques, bordés au nord par la sierra d'Avila, qui en hiver est étincelante de neiges. Le climat d'Avila est presque celui d'une région subalpine, et nous souffrîmes du froid le 1er octobre, époque à laquelle, dans tout le reste du midi de

l'Europe, le ciel déploie les charmes de la plus belle saisou de Tannée.

Le granité qui compose la contrée autour d'Avila est de teinte blanchâtre, composé de quartz blanc, de feldspath rose pâle et de mica noir; il renferme très fréquemment des morceaux plus ou moins considérables d'un granité plus foncé. La majorité des églises d'Avila sont construites de ce grauite, notamment la cathédrale, dout l'enceinte intérieure, richement décorée, et aussi remarquable que son architecture extérieure, offre l'apparence d'une citadelle; c'est, en effet, une véritable église-forteresse. Les allées qui bordent extérieurement les murs pittoresques de la ville sont plantées de platanes, d'ormes, etc., ainsi que de vigoureux spécimens deDatura stramonium.

D'Avila jusqu'à l'Escurial, la contrée, toujours aride, va constamment en montant, et atteint près de Navalgrande une altitude de 1472 mètres; les tunnels deviennent très fréquents, et j'en ai compté quaraute-quatre entre Navalgrande et l'Escurial. A la station la Canada on commence à descendre, mais la contrée rocailleuse est toujours monotone, bien que dans le lointain on aperçoive la chaîne de Tolède, qui se présente d'une manière pittoresque. Dans les parages de Navalperal la contrée est revêtue de beaux taillis de pins et de chênes ; c'était pour la première fois que nous voyions les conifères reparaître, depuis la contrée comprise entre Valladolid et Avila, mais les taillis de pins sont bien moins touffus dans cette dernière contrée qu'ici ; aussi le pays change-t-il complètement d'aspect, car toutes les montagnes sont revêtues de belles forêts de pins, de chênes, d'ormes, etc. Cependant le granité rend le sol peu fertile, partout affleurent des rocherset des blocs nus, sans la moindre terre végétale. Les pins (Pinus sylvestris) ont fréquemment leur écorce enlevée, sans doute pour laisser s'écouler la résine. Les belles forêts se montrent sur un espace peu considérable et vont en s'éclaircissant, de sorte qu'avant d'arriver à la station de Uobledo (ait. 975 met.), les montagues ne sont plus revêtues que par des broussailles de genévriers (Juniperus oxyce-

Sans nous arrêter à l'Escuria), nous préférâmes franchir immédiatement la plaine pour nous rendre à Madrid, sauf à revenir plus tard à ce monument célèbre, trop vaste et surtout trop important pour être vu en passant.

Quant à Madrid, je ne vous en dirai rien, par le même motif qui me fait passer sous silence tant d'autres localités intéressantes de TEspague, si souvent décrites dans toutes les langues. Quel est celui, en effet, qui n'a pas au moins parcouru, dans les Guides, les célèbres galeries de Madrid, dont les tableaux gravés, lithographies ou photographiés mille fois, revêtent les vitrines de toutes les grandes capitales de l'Europe?

Il n'en est pas tout à fait de même de l'Escurial, où nous revînmes bientôt passer une journée. Ce gigantesque souvenir d'un passé mystique n'est pas encore entré dans le domaine du colportage, et Ton peut en rappeler quelques traits, sans trop s'exposer à répéter des choses universellement connues.

Lorsqu'on aborde l'Escurial par sa façade, en traversant la petite porte qui conduit dans la cour de San Lorenzo, on y voit suspendues au mur les mâchoires d'une baleine prise à Valence en 1574; elles donnent lieu à un curieux rapprochement, en rappelani les ossements du même cétacé placés audessus des portes du sérail à Constantinople ; seulement, dans la capitale ottomane, ces ossements, dont l'origine est inconnue, ont passé pour les débris d'un squelette de géant, de même qu'on croyait en avoir trouvé dans la montagne située sur la côte asiatique du Bosphore, aujourd'hui encore qualifiée de montagne de Géant.

Ce qui frappe tout d'abord dans l'Escurial, c'est l'admirable conservation des fresques dont les murs sont revêtus, et dont plusieurs datent du temps de Philippe II. On eût dit que, de même que dans les catacombes égyptiennes, le temps a voulu nous transmettre intactes les empreintes de la superstition et du despotisme païens, ainsi les traits reproduits sur ce monument du fanatisme chrétien brillent comme autant d'inscriptions ineffaçables tracées sur la tombe d'un passé néfaste.

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