L ESCUÎUAL. — COMBATS DE TAUREAUX
Dans tous les trésors artistiques de l'Escurial, aussi bien que dans le musée de Madrid, la part des artistes italiens est immense; tout y annonce que les souverains qui accumulèrent ces trésors, régnaient sur les contrées les plus civilisées de l'Europe, et les mettaient largement à contribution, à peu près comme les empereurs du Bas-Empire dépouillèrent la Grèce et l'Asie Mineure, pour décorer la nouvelle capitale byzantine.
Un autre trait qui n'impressionne pas moins dans l'Escurial, c'est le contraste entre l'exiguïté et la pauvreté de la demeure personnelle de Philippe H et les immenses proportions des chambres du palais, destinées soit à la représentation , soit à l'usage des religieux, chambres munies de plus de onze mille fenêtres, tandis qu'à peine une faible lumière se glisse par une petite porte, dans l'étroite pièce qu'occupait jadis le maître du monde, dont Tàme était tellement envahie par le culte de l'idéal clérical, qu'il n'y avait plus de place pour le bien-être de sa propre personne, et encore moins pour celui de ses nombreux sujets.
Je ne pus quitter cette sombre demeure de Philippe II sans éprouver un vif besoin (naturellement resté non satisfait) de tracer au crayon sur ces murs blanchis ces vers de Goethe :
Zu bedauern ist die Menscheit Will ein Priester sie regierem ; Statt den Ilimmel ihr zu geben Raubt er ihr die Erden Gûter.
(Plaignons les hommes régis par un prêtre; au lieu de leur procurer les dons du ciel, il ne fait que leur ravir ceux de la terre.)
Les livres de la splendide bibliothèque du palais sont singulièrement disposés sur leurs tablettes : leurs tranches dorées se trouvent toutes tournées en dehors et les dos en dedans, comme si les maîtres de l'Escurial avaient voulu avertir le public qu'il n'avait pas besoin de connaître les titres des ouvrages, puisque .ceux-ci n'étaient pas destinés à la lecture, avertissement que le public espagnol n'eut certainement aucun regret d'observer.
Apres avoir passé un jour à TEscurial, nous retournâmes à Madrid où, avant de quitter la capitale, je désirais montrer à ma femme l'un de ces spectacles que, fort heureusement, on ne peut voir ailleurs qu'en Espagne : un combat de taureaux. Comme de raison, mon intention n'avait été que de lui procurer le coup d'œil pittoresque que présente ce genre de fête, qui no mérite littéralement qu'un seul coup d'œil, car il suffit du premier taureau emportant sur ses cornes les entrailles palpitantes du cheval qu'il vient de terrasser, pour faire reculer d'horreur tout spectateur et surtout toute spectatrice qui ne sont pas Espagnols ; naturellement ce fut l'impression éprouvée par ma femme, aussi au bout d'un quart d'heure s'empressa-t-elle de quitter cet afFreux spectacle. Certains usages, certaines fêtes nationales, peuvent à eux seuls donner une mesure de la civilisation d'un peuple, aussi, est-il permis d'affirmer que, parmi les Orientaux, l'exclusion de la femme et le maintien de la polygamie entraveront toute civilisation; il en sera de même pour les Espagnols, tant qu'ils éprouveront le besoin de spectacles sanguinaires et barbares, tels que les combats de taureaux. Heureusement j'ai pu me convaincre que, sous ce rapport encore, les Espagnols avaient progressé depuis ma première visite à ce pays, il y a "trente ans, car cette fois je fus agréablement surpris de voir les femmes en nombre bien moins considérable, et Ton m'assura que ce divertissement perdait de jour en jour de ses admirateurs.
Nous quittâmes, le 8 octobre, Madrid pour nous rendre à Tolède. La contrée, au sortir de Madrid, est unie, composée de dépôts diluviens et presque déboisée; cependant, dans les parages de la station Valdemar (à une heure de Madrid), se présentent quelques oliviers, les premiers que nous ayons aperçus en Espagne ; en même temps la contrée devient plus accidentée et l'on voit percer un calcaire siliceux, quelquefois horizontalement stratifié, paraissant d'origine lacustre, car les collines qu'il constitue ont les formes caractéristiques des dépôts de cette nature.
Aranjuez se détache d'une manière tranchée par ses beaux
qui n'est que de 28 mètres au-dessous de Burgos et de 6 mètres au-dessous de Madrid, mais de 107 mètres supérieure à Valladolid, ce phénomène doit tenir à des causes locales, car les différences de latitude ne sont pas assez considérables pour l'expliquer.
J'ai cherché vainement à Tolède les magnifiques jardins ainsi que les représentants de la célèbre race bovine qu'y signalent les auteurs arabes, notamment Aboulfeda (quatorzième siècle), qui dit1 qu'à Tholaythelé la fleur du grenadier est aussi grande que Test ailleurs la grenade elle-même, tandis qu'Edrisi ' vante la beauté des troupeaux que nourrissent les montagnes limitrophes de Toleitalêy en ajoutant : « Il est impossible de voir des bestiaux plus beaux et donnant du beurre d'une qualité supérieure ; on n'en trouve jamais de maigres, c'est un fait proverbialement répandu dans toute l'Espagne. » Au reste, il n'est pas étonnant que les beaux jardins et la célèbre race bovine aient disparu d'une ville où l'on reconnaît à peine la cité décrite par les géographes arabes, comparativement assez récents, que je viens de citer. Ainsi Edrisi (loc. cit.) nous apprend que, non seulement de son temps, Tolède était remarquable par l'étendue, la richesse et le nombre des habitants (qui aujourd'hui n'atteignent point le chiffre de 18000), mais que déjà à l'époque de sa conquête (huitième siècle) c'était une cité extrêmement opulente, car les Arabes y trouvèrent « des approvisionnements et des richesses incalculables, des perles et pierres précieuses à boisseaux, de même que les tables de Salomon enrichies d'émeraudes, tables qu'on voit, dit Edrisi, actuellement à Rome » .
Ni Edrisi, ni Aboulfeda ne mentionnent les armes au nombre des principaux produits industriels de Tolède, et cependant sa fabrique d'armes constitue le seul débris d'un passé glorieux, car les lames d'épées,de sabres et de couteaux sont presque autant estimées aujourd'hui qu'elles l'étaient au moyeu âge. Néanmoins, il est un fait qui semble prouver que cette industrie
i. Géographie d' Aboulfeda, traduite de l'arabe par Reinaud, t. II, p. 225. 2. Géographie d* Edrisi, traduite de l'arabe par A. Joubert, t. II, p. 31.
colorée en rouge par l'oxyde de fer, donnant cette teinte aux calcaires concrélionnés qui la composent, en sorte que la roche désagrégée forme des nappes ocreuses, à travers lesquelles poussent, de loin en loin, quelques herbes rabougries. A Manzanarès, la plaine, complètement unie, est assez bien cultivée et offre des taillis d'oliviers. Entre Manzanarès et Val de Penas, la majeure partie de cette plaine est revêtue de vignes et d'oliviers : ces vignes sont originaires de la Bourgogne et donnent un vin excellent, mais plus capiteux que les vins de Maçon; le sol rocailleux, teint en rouge ou en jaune par l'oxyde de fer, paraît être ici très favorable à la viticulture Les amphores employées à la conservation du vin sont de dimensions gigantesques; on en voit un grand nombre se dresse! tout autour de la petite ville de Val de Pena ; elles sont toutes en pierre, à orifice rond et se terminant en pointe à la partie inférieure du vase.
A peu de distance de Val de Pena on commence à monter légèrement au milieu de bancs de calcaire horizontalement stratifié ; mais dans les parages de la station de Santa- Cruz deMudela, les calcaires font place à des mamesschisteuses, rougicspar l'oxyde de fer, à couches plus ou moins redressées. La montée, toujours légère, continue jusqu'à la Ventade Cardenas, à travers des hauteurs déboisées. Ce village parait marquer le point culminant de la route tracée à travers la Sierra Morena, massif montagneux qui ne devient réellement beau que le long de son revers méridional; ici les rochers de schistes argileux et micacé se groupent avec hardiesse et forment des hauteurs souvent boisées, à contours variés, ce qui donne à cette partie de la Sierra Morena un certain caractère pittoresque et même grandiose, quoique nullement comparable à celui des Alpes suisses. Comme le versant méridional de la montagne est très accidenté, le chemin de fer a dû se frayer passage en perçant les rochers sur plusieurs points; j'y ai compté onze tunnels se succédant de très près. La ligne argentée que présente un affluent du Guadalquivir, au point où il s'échappe de la montagne, ajoute un trait de plus à la physionomie pilto-
petit 12, en sorte que, munie en admettant qu'excepté le grand candélabre, tous les autres n'avaient que 12 lampes, la mosquée aura été éclairée par 1056 lampes. Mais que dire du spectacle féerique que devait présenter l'illumination de toutes les mosquées de la ville qui, selon Àboulfeda, étaient au nombre de 1600! Et pourtant, l'époque à laquelle écrivait le géographe était l'époque de la complète décadence de la domination arabe en Espagne, puisque Aboulfeda nous dit avec tristesse que, de son temps, la plus grande partie de YAndalos (Andalousie) était entre les mains des chrétiens et «qu'il ne restait plus au pouvoir de l'islamisme que le royaume de Grenade et ses dépendances, telles {\\x' Atgêsiras et Almeria; le roi de Grenade, connu sous le surnom d'Ibn-Alahma, était vivement pressé par les Francs, et il n'avait de secours à attendre de personne 4 » .
Mais l'éclat des édifices consacrés au culte public ne brillait pas isolément, car à côté des splendides mosquées s'élevait à Cordoue une bibliothèque qui, non seulement surpassait tout ce que l'Europe offrait alors en ce genre, mais encore pourrait se mesurer avec les plus riches bibliothèques de nos capitales d'aujourd'hui, car la bibliothèque de Cordoue, ouverte déjà en 915, renfermait 600 000 manuscrits dont le catalogue seul formait 44 volumes 2.
Les montagnes tout autour de Cordoue ont des formes arrondies, sont peu boisées et ne présentent rien d'imposant. Le Guadalquiv ir , traversé par le magnifique pont tout près de la cathédrale, est hérissé de bancs de sable, mais coule avec rapidité et présente une largeur assez considérable.
La contrée qu'on parcourt pour se rendre de Cordoue à Séville est une vaste plaine, d'abord ornée de quelques taillis d'oliviers (entre Cordoue et Almodavar), puis devenant aride et déboisée; mais sur plusieurs points (notamment entre les stations Touna et Brenès) revêtue de nombreuses touffes de pal-