Géographie de V Algérie, t. I, p
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n'avions que 31 kilomètres. Nous continuâmes à traverser la belle plaine où d'abord les champs d'orge occupent des espaces considérables (l'orge n'était pas encore complètement mûre le 43 mai), puis se présentent des buissons mélangés de Chêneslièges. À environ une demi-heure de marche, nous vîmes à notre droite la route conduisant à la Fontaine-Chaude, située dans un ravin au pied d'une hauteur boisée, c'est ce ravin que le lion a choisi pour son lieu de prédilection, et c'est d'ici qu'il honoredeses visiteslesenvironsdeJemmapes. Toutautour,dans les champs, croissait abondamment le beau scolyme grandiflore {Scolymus grandi florus). Plus loin, la contrée devient fort boisée (chênes-lièges, arbousiers, opuntia chargés de fleurs, etc.). En passant près du petit village Inchercha, où les maisons des Français sont associées aux huttes arabes en jonc, nous vîmes dans les champs des troupeaux de vaches et de taureaux rappelant beaucoup le bétail suisse; de tels troupeaux ne se voient que fort rarement dans les autres provinces de l'Algérie, où le mouton et la chèvre constituent les principaux animaux domestiques, tandis que l'élève des bêtes à cornes est assez soignée dans la province de Constantine, qui seule possède le privilège de fournir de la viande de boucherie et du laitage de qualité supérieure, ainsi que je crois l'avoir déjà fait observer plus d'une fois.
A mesure que nous avancions dans la direction du lacFezzara, la contrée devenait de plus en plus unie et déboisée, quelquefois composée de plaines se déployant à perte de vue, tandis que les hauteurs bordant la rive septentrionale du lac, ne se dessinaient pendant longtemps sur l'horizon qu'en contours vaporeux et bleuâtres. Ce fut à environ une heure avaut d'atteindre Ain-Mokra que nous commençâmes à monter légèrement à travers de beaux taillis de chênes-lièges. Les hauteurs étaient revêtues d'un frais tapis végétal, a travers lequel percent çà et là les talcschites. Sans aller à Ain-Mokra, qualifié de village, mais qui n'est qu'un karavanseraï flanqué de quelques huttes arabes, situé à 1 kilomètre environ à Test de la mine de fer, nous nous arrêtâmes devant la maison du direc-
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teur de la Société, M. de Cerner, qui, retenu pour affaires à Bone, avait chargé M. Marius Passebois, ingénieur attaché aux exploitations minières, du soin de nous en faire les honneurs, tâche dont son savant et aimable délégué s'acquitta avec une extrême bienveillance. Il s'emprpssa de nous conduire aux mines, après nous avoir offert un déjeuner préparé pour nous, dans un kiosque pittoresque du jardin appartenant à l'établissement, et où, à côté de quelques dattiers, à la vérité assez rabougris, s'élèvent de vigoureux eucalyptus plantés seulement depuis cinq années.
L'examen de ces mines m'a vivement frappé, et elles dépassèrent toutes mes attentes, bien que j'en eusse beaucoup entendu parler ; mais aussi les mines de Mokra constituent sous tous les rapports un phénomène unique dans leur genre, et si les anciens les avaient connues telles qu'elles sont aujourd'hui, ils en auraient fait peut-être la huitième merveille du monde, car nulle part au monde on ne connaît une masse métallique ni aussi gigantesque ni d'une substance aussi pure que cette montagne de fer se dressant à Mokra, montagne dont on ne connaît môme pas encore toute l'extension.
Les gîtes métallifères exploités aujourd'hui à Mokra, ainsi que sur quelques points des montagnes, entre Mokra et Bone, ont été acquis par une société qui les acheta successivement aux propriétaires ou concessionnaires et est constituée sous le nom de Société de Mokta-el-Habid. Elle paye au gouvernement environ 5 pour 400 sur le revenu net de l'exploitation, ce qui procure au fisc à peu près 200 000 francs par an. Cette somme eût pu être considérablement augmentée en raison des énormes bénéfices dont jouit la Société, puisque son revenu net annuel ne s'élève pas à moins de deux millions de francs. Aussi, les mines seules de Mokra produisent-elles annuellement environ 400 000 tonnes de fer brut. De plus, le gouvernement a concédé à la Société la propriété du lac de Fezzara, occupant une surface d'environ 44000 hectares, dont la Société s'est engagé à dessécher 6000 hectares, en rattachant le lac ainsi réduit à la mer par un canal qui aura 45 kilomètres
de longueur, opération d'une grande utilité publique, car les émanations de cette large nappe d'eau chargée de débris végétaux en putréfaction, donnent lieu dans la contrée limitrophe à des affections fiévreuses assez graves. D'autre part, l'entreprise est également profitable à la Société, car elle ne tardera pas à rentrer dans ses déboursés, que la faible profondeur du lac (nulle part au-dessous de 2"',5) rendra relativement peu considérables, en faisant valoir le terrain mis à sec et en obtenant l'avantage d'un transport moins dispendieux des minerais, puisque, au lieu de les diriger sur Boue, ils pourront se rendre par le canal directement dans le golfe de Stora, non loin de Philippeville, et éviter ainsi un long détour par le cap de Fer. La mine de Mokra, exploitée par la Société Mokta-el-Habid, se trouve à environ 8 kilomètres au nord du lac Fezaara, sur la chaîne de hauteurs s'étendant presque parallèlement au bord septentrional de ce dernier (de l'ouest -su d-ouest à l'est-sudest), et continue dans cette direction jusqu'aux parages limitrophes de Bone, où celte chaîne se rattache à l'extrémité sudest du mont Edough, en formant ainsi un triangle dont le sommet est représenté par le point de jonction des deux remparts montagneux.
La mine principale est à une altitude moyenne de 23 mètres au-dessus du niveau de la mer. La vaste cavité occupée par le minerai successivement enlevé, permet d'apprécier les conditions géologiques du gisement ainsi que la puissance do ce dernier. Ce minerai est un fer osydulé manganifère presque pur, dont la masse mise à jour a déjà une étendue, de l'ouest à l'est, de 1800 mètres, et une puissance de 40 mètres. Le toit et le mur du gtte métallifère sont composés de micaschiste, plus micacé et plus riche dans le toit que dans le mur. De plus, le micaschiste du toit renferme des nids plus ou moins considérables de calcaire foncé cristallin, passant dans certains endroits à un marbre blanc grenu. La partie dénudée du toit se dresse comme une dalle gigantesque, fortement inclinée au sud-est, aussi le même plongement de micaschiste en constitue le mur. Quant au minerai du fer oxydulé inter-
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calé entre ces deux assises de micaschistes, il se compose d'une masse très confusément stratifiée, formant plutôt une énorme couche de fer se détachant par blocs souvent énormes, car j'en ai vu un du poids de 50 tonnes. Dans la mine principale, le mur est à 40 mètres au-dessous de la surface du sol et sur certains points il y affleure; mais à cause de son inclinaison, il doit nécessairement s'enfoncer davantage à mesure qu'on se dirige dans le sens de son plongement. Aussi, dans un sondage d'essai fait à 400 mètres au sud-est du grand puits d'épuisement, il a fallu traverser 80 mètres de roches avant d'atteiudre le minerai. Il est donc probable que si, comme on a lieu de le présumer, les gttes métallifères continuent dans toute la longueur de la chatne jusqu'à Bone, on aura à descendre à des profondeurs de plusieurs centaines de mètres, ce qui exigera des travaux souterrains plus étendus et, par conséquent, plus dispendieux. Mais le minerai, qu'on atteint aujourd'hui à une profondeur très peu considérable, offre encore un vaste champ d'exploitation, et il est tellement riche, puisqu'il donne de 60 à 70 pour 400 de fer brut, que, lors même qu'il faudra le chercher à une plus grande profondeur, l'exploitation sera toujours fort lucrative.
C'est à l'état brut que le fer est exporté en Frauce, en Angleterre et même en Amérique, où se fait l'épuration déûnitive du minerai, parce que la Société ne trouve pas son compte à opérer sur les lieux mêmes les procédés métallurgiques nécessaires, le combustible que pourrait fournir le pays étant trop cher. L'énorme masse de fer oxydulé cause une telle action perturbatrice sur le compas, que j'eus beaucoup de peine à m'en servir pour les observations stratigraphiques comme pour les orientations en général. Cette action s'étend si loin, que Ton m'a assuré qu'elle est encore appréciable à bord des vaisseaux longeant le littoral de Bone.
La mine principale de Mokra est pourvue de puissants appareils d'épuisement pour l'eau ainsi que pour l'extraction du minerai. Cette dernière opération s'efFectue par le moyen de charrettes, qui remontent et descendent à l'aide de poids et
contrepoids, au fond des excavations très peu profondes. Les charrettes déchargent le minerai dans les wagons du chemin de fer situé. tout à côté de la mine, et de cette manière une masse très considérable de minerai est rapidement transportée à Bone. La voie ferrée a été construite par la Société, et le train fonctionnant trois fois par jour est muni d'un certain nombre de wagons commodes et élégants, destinés aux employés comme aux visiteurs que la Société a la courtoisie de transporter gratuitement.
Le nombre des ouvriers engagés dans les travaux de la mine de Mokra est de 800, chiffre qui est doublé lorsqu'on y ajoute ceux employés dans les différentes mines appartenant à la Société. Les ouvriers de Mokra sont établis à côté de la mine, dans une série de maisons en pierre, construites par la Société et très proprement tenues. La Société les loue aux ouvriers à raison de 5 francs par mois pour une partie de la maison, et de 40 francs pour la maison tout entière, en sorte que les ouvriers mariés et ayant des enfants peuvent vivre d'une manière parfaitement indépendante. Les prix de location sont prélevés sur les salaires qui se montent de 3 à 5 francs par jour. De plus, une nourriture saine et abondante leur est assurée par rétablissement d'une cantine, dont l'entrepreneur s'est engagé de tenir constamment à la disposition des consommateurs la quantité requise d'aliments k prix modérés, fixés par la Société, qui, de sa part, garantit à l'entrepreneur une recette journalière de 2 francs par tète. Cet arrangement permet au premier de faire chaque jour un débours de 4600 francs dont le recouvrement lui est assuré, et même d'y ajouter, à ses risques et périls, des approvisionnements susceptibles de trouver des consommateurs parmi les employés ou les ouvriers plus aisés. Une école dirigée par des instituteurs expérimentés est destinée à l'instruction des enfants, et chaque ouvrier est tenu d'y envoyer les siens : au moment de notre visite le nombre des écoliers était de 79. Les garçons et les filles se réunissent dans des chambres séparées, chambres bien pourvues de tout ce qui facilite l'enseignement scolaire et peut le rendre corn-