TCHI BAT CHEF
Le lendemain de notre excursion à l'Orphelinat, nous allâmes visiter les ruines ou plutôt remplacement de la célèbre Hippone, situé à 2 kilomètres au sud-est-sud de Bone. Nous pûmes le faire en nous rendant à la belle villa que M. Dubourg, maire de Bone, possède précisément à l'endroit où s'élevait jadis une partie de l'antique cité. C'était une manière tout aussi agréable qu'instructive de joindre le présent au passé. Nous traversâmes une plaine assez monotone, et après avoir franchi le Bourjaina par un beau pont en pierre , nous suivîmes une avenue bordée d'ormes et de mûriers qui nous conduisit à la jolie maison de campagne, dont l'aimable amphitryon nous attendait pour nous faire les doubles honneurs de sa propriété et des décombres classiques sur lesquels elle se trouve assise. Dans le jardin qui entoure la maison et qui se rattache à de vastes vignobles, on voit de beaux Casuarina tenuissima, quelques dattiers (de taille médiocre), ainsi que des taillis d'orangers et d'oliviers.
La villa, trèspittoresquement située, n'a fourni jusqu'à présent que peu de traces de l'antique cité dont l'enceinte embrassait probablement la propriété de M. Dubourg. Le tout se borne à quelques pans d'informes maçonneries et à un certain nombre de colonnesde marbre enclavéesdans les mursdes habitations faisant partie de la villa. Cependant, à côté de la maison occupée par M. Dubourg, se trouve une vaste construction souterraine, évidemment antique, dont les murs voûtés ont près de 2 mètres (1 m, 70 j d'épaisseur; l'enceinte intérieure de cette construction était complètement comblée à l'époque où M. Dubourg acheta le terrain, et môme l'entrée en était masquée par dénormes accumulations de débris sur lesquels s'élevaient des oliviers ; ce fut M. Dubourg qui découvrit cette enceinte et la fit déblayer. Cette belle et solide avenue souterraine, dont il est difficile de déterminer la destination, faute d'avoir découvert jusqu'à ce moment une inscription quelconque, sert aujourd'hui de dépôt aux tonneaux de vin dont M. Dubourg fabrique annuellement près de 2000 hectolitres ; au nombre des diverses qualités de
RUINES d'hippone. 371
vins qu'il produit, il faut mentiouner un vin blanc doux rappelant le vin de Lunel.
A 1 kilomètre environ au nord-est de la villa Dubourg, se trouvent les magnifiques citernes d'Hippone. Pour nous y rendre, nous franchîmes quelques coteaux revêtus d'épais taillis d'oliviers. Les citernes, situées au milieu de mamelons verdoyants, consistent en plusieurs énormes réservoirs voûtés, dans lesquels l'eau était amenée des sou rces situées sur l'Edough , à l'aide d'un aqueduc qui franchissait le Boudjama, puis des canaux transportaient cette eau dans l'intérieur d'Hippone. Aujourd'hui encore, les mêmes sources servent à l'usage de Bone, seulement l'eau y est conduite par des tuyaux souterrains.
Au-dessus des citernes se trouve un petit monument en marbre blanc, couronné par une mesquine statuette en bronze représentant saint Augustin. Évidemment l'artiste n'avait pas l'intention de parler aux yeux, mais seulement & l'esprit du spectateur en lui rappelant un grand souvenir. Tous les ans, le 28 août, on célèbre ici la mémoire de cet éminent prince de l'Église, et comme dans toutes les fêtes de ce genre, les habitants de Bone viennent se livrer, en l'honneur des mânes du saint, aux danses, pique-niques et autres divertissements d'une nature plus gaie qu'édifiante.
La vue des hauteurs où se trouvent les citernes et le monument de saint Augustin est d'une grande beauté : Bone se présente d'une manière pittoresque ; le tableau est encadré d'un côté par les gracieuses montagnes dont l'Edough fait partie, el de l'autre côté par la mer, tandis que dans la campagne verdoyante on voit serpenter la Seybouse et le Boudjama.
Sans doute l'antique Hippone était non seulement ornée de toutes les splendeurs de la richesse et de la civilisation, mais jouissait encore d'une position magnifique et salubre. Il est vrai, ces splendeurs ont laissé bien peu de traces, mais Hippone était du nombre de ces cités qui semblent avoir servi de point de mire à tous les fléaux de destruction. Fondée par les Phéniciens sous le nom de Ubbo, elle brilla pendant longtemps comme l'un des plus beaux fleurons des riches possessions de Carthage,
mais, lors de la deuxième guerre punique, les Romains, conduits par Laelius, vinrent saccager la ville. Elle se releva sous la domination romaine et demeura pendant trois siècles Tune des plus florissantes cités de la Numidie, jusqu'à l'époque où elle fut prise par les Vandales, un an après que saint Augustin, captif dans la ville assiégée, y mourut, en échappant ainsi à la douleur d'assister à la destruction de la cité qui s'enorgueillissait de Tavoir pour évoque et l'aimait comme son père. Par un retour de fortune, Bélisaire reconquit (en 534 ap. J. C.) Hippone ou plutôt les ruines qui portaient ce nom. Pendant près d'un siècle et demi que dura la domination byzantine, l'indestructible cité tenta un dernier effort de résurrection ; mais en 669 les Arabes vinrent porter le dernier coup, et cette fois la vie quitta pour toujours ce corps si merveilleusement tenace qui eut tant de peine à mourir.
Si le maire de Bone avait bien voulu être notre guide aux ruines d'Hippone, à leur tour, le général Ritter, commandant de la ville, ainsi que son aimable femme, eurent l'obligeance de nous proposer une excursion au phare ou cap de Garde, situé à 13 kilomètres de Bone.
Nous côtoyâmes, à une certaine distance, le littoral oriental du golfe creusé ici en une baie sinueuse, limitée au sud par une saillie sur laquelle se trouve la ville, et au nord-est par l'isthme dont l'extrémité forme le cap de Garde. Une belle route fait le tour de cette baie; elle se maintient à une hauteur assez considérable au-dessus du niveau de la mer, en montant et descendant sans cesse à cause du relief varié du terrain très accidenté, surtout le long du versant oriental de la crête qui traverse dans toute sa longueur la presqu'île du cap de Garde. Bien que fort rocailleux, ce versant est cependant revêtu de cistes (Cistus monspeliensis), bruyères {Erica arborea), lentisques, myrtes, arbousiers (Arbntus unedo) , palmiers uains, et çà et là d'oliviers, de figuiers et de vignes, tandis qu'une foule de plantes herbacées émaillaient le tapis végétal* J'y ai observé : l'iris sisyringue (Iris sisyrinchium) qui m'a paru de taille plus élancée qu'à Alger, où d'ailleurs il avait cessé de fleurir de-