EXPLOITATION DU LIÈGE
Peu de jours avant noire arrivée à Bone, cette maison venait de faire une excellente spéculation en ce genre : elle avait acheté (probablement pour une centaine de francs) un lion tué entre Mokra et Philippeville, et en vendit la peau à Vienne, au prix de 1500 francs; c'était, il est vrai, un animal d'une taille et d'une beauté exceptionnelles dont la maison franco-suisse avait fait faire une photographie que nous pûmes admirer ; d'après ce qu'on nous dit, ce superbe animal était l'un des trophées des chasses fructueuses auxquelles se livrait depuis quelque temps un jeune Russe nommé Toursky, peut-être appelé à recueillir un jour l'héritage du célèbre Girard.
Le village de Sainte-Croix de TEdough, auprès duquel se trouve l'habitation de M. de Loupiac, jouit d'une position pittoresque et les environs en sont délicieux. C'est une de ces contrées forestières qui, sous plus d'un rapport, rappellent celles de la Suisse et duTyrol, et les coteaux revêtus de touffes de nos fougères, telles que Pteris aquilina et Osmunda regalis, ont un certain cachet du nord de l'Europe, mais le caractère méridional se manifeste pourtant par la présence du chêne -liège, du chêne Mirbek et de plusieurs végétaux herbacés, tels que le Scilla peruviana. Toutefois, les hivers y sont très rigoureux, et la vigne ne vient pas bien, quoique l'altitude de Sainte-Croix d'Edough ne soit guère au-dessus de 800 mètres.
M. de Loupiac eut la bonté de nous faire voir ses immenses magasins de liège, en nous indiquant les procédés usités dans l'exploitation de cette importante substance. La Société Berton Le Coque, dont M. de Loupiac est le directeur, possède dans l'Edough 7000 hectares de chênes-lièges, tandis que le gouvernement n'en a que 2000, ce qui donne un total de 9000 hectares pour la superficie de terrain occupée dans cette partie de la montagne par l'essence qui fournit le liège. La Société en produit annuellement 6000 quintaux vendus à Marseille à raison de 50 francs le quintal. La préparation de la substance subéreuse est extrêmement simple : après l'avoir détachée du tronc de l'arbre, on la sèche au soleil pendant quelques jours, puis on la laisse bouillir dans de l'eau chaude pour lui donner
un certain degré de plasticité, et enfin on lui fait subir, à la main, une opération de polissage destinée à rendre sa surface plus ou moins lisse, en faisant disparaître les aspérités et rugosités trop fortes. Ainsi préparé, le liège est taillé en larges tranches et livré sous cette forme au commerce; ce n'est qu'en Europe qu'on découpe de ces tranches les morceaux destinés à être façonnés en bouchons, plaques, semelles et une foule d'autres objets servant aux usages les plus divers.
11 est probable que ce fut le groupe montagneux désigné aujourd'hui par le nom collectif d'Edough, qui servit de refuge à Gelimer, dernier roi de Garthage, vaincu par Bélisaire. En effet, après avoir raconté la lutte opiniâtre que l'illustre général de Justinien eut à soutenir dans la région montagneuse de l'Aurès avec les troupes de Gelimer, Procope (De bello vandalico, L. II, 4) nous apprend que ce prince, complètement défait, se retira dans l'antique ville Medenus que Procope place à l'extrémité du mont Pappuay non loin à l'ouest de Hippo Régi u m (Bone d'aujourd'hui). Or, c'est à peu de distance à l'ouest de Bone que s'élève l'Edough, dont les ramifications se rattachent aux montagnes où les mines d'Ain-Mokra sont exploitées. Ce fut dans cette région difficilement accessible, que Gelimer établit sa petite troupe, en la mettant sous la protection des Maures qui habitaient ces hauteurs, et que Procope a toujours soin de distinguer des Numides, tout en qualifiant de Numidie le pays dont il s'agit. Comme les rigueurs de l'hiver commençaient déjà à se faire sentir et que la présence de Bélisaire était réclamée à Garthage, ce dernier dut renoncer à attaquer le roi dans sa citadelle escarpée, et il chargea de cette tâche son général Pharas, qui, après avoir cerné la montagne de toutes parts, l'assiégea pendant trois mois, jusqu'à ce qu'enfin, réduit aux extrémités les plus désespérantes, le malheureux prince dut se rendre avec tous ces compagnons d'infortune.
Les négociations qui précédèrent et amenèrent ce dénouement ont un cachet local plein d'originalité. Pharas, Hérule de naissance, et par conséquent à peu près compatriote du roi