SOURCES CHAUDES DE HAMMAM-MESKOUTINE
disséminées sur une surface d'environ 5 à 6 kilomètres de longueur de Test à l'ouest, et dont la limite est marquée par la rive droite du petit ruisseau Chadakra débouchant dans l'Oued-bou-Hamdan, limite tellement tranchée qu'il n'y a point de sources chaudes, ni sur la rive opposée (gauche) du ruisseau, ni le long de l'Oued-bou-Hamdan. Le Chadakra est particulièrement alimenté par les sources dont la température oscille entre 70 et 96 degrés. L'eau qui bouillonne à la surface des petites cavités en sort sans s'élever en jets, et s'écoule par les canaux qu'elle s'est creusés, mais comme ceux-ci sont promplement obstrués par les incrustations, elle change souvent de débouché. Il est probable que jadis l'eau des sources s'élançait en jets assez élevés, car autrement on ne pourrait s'expliquer l'origine des innombrables cônes que ses dépôts ont formés et dont quelques-uns ont de 4 à 5 mètres de hauteur; ils sont composés des masses de calcaires blancs déposés en cercles concentriques, et la hauteur de ces cônes indique celle des jets qui leur ont donné naissance. Aujourd'hui les dépôts constituent, soit des couches horizontales à surface unie ayant de 2 à 3 mètres de puissance, soit des niasses blanches ou jaunâtres à surface ondulée, lorsque ces dépôts se forment sur des plans inclinés, tels que ceux de la magnifique cascade à gigantesques nappes mamelonnées et ridées dont est revêtu le versant septentrional d'une colline faisant face à l'hôpital militaire. C'est l'image grandiose d'une cataracte pétrifiée, car les eaux qui se précipitent encore en petits filets par-dessus les énormes masses calcaires qu'elles ont déposées, se distinguent à peine de ces dernières et paraissent participer à leur immobilité. Les incrustations sont souvent colorées en teintes diverses qu'on serait disposé à attribuer à des oxydes minéraux, mais M. Rocher m'apprit que notamment les teintes jaunes rougeàtres ne proviennent point de substances ferrugineuses, mais sont causées par la présence de champignons microscopiques. Les sources principales ayant donné naissance à cette cascade en se précipitant le long de la colline, dont la surface inclinée a de 15 à 20 mètres de hauteur,
se trouvent au sommet de cette colline et sont au nombre de quatre, dont Tuile, la plus chaude de toutes, me donna une température de 96 degrés.
Malgré tout ce que le tableau des sources chaudes de Hammam-Meskoutine a d'original et souvent d'imposant, il est très inférieur à celui que présentent les sources chaudes de Pambouk-Kalessi, dans la Phrygie, dont j'ai publié il y a douze ans une description très détaillée, accompagnée de planches afin de donner une idée des formes merveilleuses que les incrustations y revêtent1. Or, le seul point de ressemblance existant entre les sources de l'Asie Mineure et celles de l'Algérie, c'est l'altitude à laquelle elles se trouvent, car les premières sont à 500 mètres et les secondes à environ 400 mètres ; mais sous tous les autres rapports la différence est énorme et presque toujours à l'avantage de l'Asie Mineure. En effet, la nappe mamelonnée qui revêt la grande cascade de Hammam-Meskoutine se creuse et se renfle en nombreuses excavations et en protubérances fibreuses, ramifiées et slalactitiformes, qui, sans doute, produisent un effet extrêmement pittoresque, mais combien tout cela est loin de cette forêt de colonnes, de coupes et de dentelures fantastiques dont se trouvent hérissées les cascades de Pambouk-Kalessi. Quant à la température des sources de Hammam-Meskouline, elle l'emporte de beaucoup sur celle des sources de Pambouk-Kalessi et n'est inférieure qu'à celle des Geysers d'Islande et de las Trincheras dans l'Amérique méridionale; mais sous ce rapport aussi, les sources algériennes trouvent leurs vainqueurs également en Asie Mineure, car celles de Touzla dans la Troade, les surpassent et sont peutêtre les plus chaudes connues aujourd'hui1. En effet, d'après MM. Sartorius de Waltershausen et Descloizeau, la température du grand Geyser (supérieure à celle de las Trincheras) est, à la surface, de 76 à 80 degrés, et ce n'est qu'à une profondeur de
1. Voy. mon Asie Mineure, partie Géologique, ainsi que le Bosphore et Constantinople, p. 384-396 ; planches II, III et IV. â. Voy. mon Bosphore et Constantinople, 2» édit., p. 377, avec une planche.
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22 mètres qu elle atteint de 122 à 127 degrés, et encore d'une manière non permanente, mais seulement immédiatement avant ou après chaque éruption, tandis que dans les sources salées de Touzla l'eau, à la surface même des jets, dépasse d'une manière constante la température de 100 degrés ; ce qui parait faire supposer qu'à une profondeur de 22 mètres elle doit atteindre un chiffre supérieur à celui de la température du grand Geyser. Malheureusement il me fut impossible de le constater directement, car les trois thermomètres que je plongeai successivement éclatèrent tous, et c'étaient les seuls que j'avais sur moi, ayant laissé les autres, avec le gros de mon bagage, à Denizly.
D'autre part, les incrustations se forment à Hammam -Meskoutine avec une rapidité peut-être encore plus grande qu'à Pambouk-Kalessi où, à la vérité, tout terme de comparaison fait défaut, car non seulement nous ne possédons aucune observation récente ou ancienne sur le développement progressif de ses incrustations, mais encore nous n'avons point de données certaines relativement à l'époque à laquelle remontent les établissements balnéaires de Hieropolis, le Pambouk-Kalessi d'aujourd'hui. M. le docteur Rocher m'a appris que la grande cascade de Hammam-Meskoutine avance chaque année d'environ 1 mètre. De plus, il m'a signalé un autre exemple remarquable de la rapidité avec laquelle s'accomplit ici l'œuvre de l'incrustation : il y a deux mois environ avant notre visite (22 mai 1878), la nécessité de faire place au tracé du chemin de fer en voie de construction, a donné lieu à une coupure pratiquée dans un petit réservoir naturel alimenté par quelques sources; par suite, ce réservoir s'est vidé eu laissant à nu les parois ayant 3 mètres de puissance. Or, l'eau des sources s'est précipitée à travers la coupure, elle y coule depuis deux mois, et a déjà déposé un décimètre d'incrustation, ainsi que j'ai pu m'en assurer en la mesurant; cela donnerait 60 centimètres par an et formerait par conséquent au bout de dix années une masse de sis mètres d'épaisseur. L'eau qui opère cette rapide incrustation à une
température de 74 degrés, et le calcaire qu'elle dépose offre quelques aiguilles de soufre-
Les eaux de Hammam-Meskoutine renferment un nombre assez considérable de sels, parmi lesquels dominent le chlorure de sodium, le carbonate de chaux, le sulfate anhydre de chaux et le sulfate de soude. Quant aux gaz qu'elles dégagent ils contiennent, sur 100 parties, 97 d'acide carbonique, 0,5 d'acide sulfhydrique et 2,5 d'azote. Refroidie, l'eau devient potable, car le sulfate de chaux se précipite, et le gaz hydrogène sulfuré dont l'odeur est très appréciable aux endroits mômes d'où sortent les sources, s'évapore et n'est presque plus sensible au goût.
A l'exception des sources salines, on a constaté une source d'eau légèrement ferrugineuse sur la rive droite del'Oued- Chedakra, mais aussi le terrain d'où elle jaillit est composé de marnes fortement imprégnées de substances ferrugineuses. Parmi les éléments chimiques qui constituent l'eau de cette source dominent le sulfate de chaux, le chlorure de sodium et le carbonate de chaux; l'oxyde de fer est comparativement en proportions peu considérables. Les anciens connaissaient déjà les sources de Hammam-Meskoutine sous le nom de Açuœ Tebi- UHnœ, et l'on y observe encore de nombreuses traces de leurs établissements balnéaires. Ainsi, non loin de la grande cascade, on voit des restes de constructions romaines, malheureusement tellement dégradées qu'il est même difficile d'en déterminer la destination. C'étaient probablement des piscines; en tout cas ces constructions ont dû avoir uue extension très considérable, car on peut les suivre sur uue distance de 2 kilomètres.
Les piscines modernes, construites pour l'usage des malades, se trouvent dans l'hôpital militaire; elles sont commodes et spacieuses; l'eau y est conduite des sources par des rigoles à ciel ouvert; la température admise pour les baigneurs est de 34 à 40 degrés. L'hôpital militaire, dont le docteur Rocher est directeur, peut contenir deux cents personnes; il n'y en avait que quatre-vingts au moment de notre visite : le traitement est gratuit ; les Arabes y sont accueillis à l'égal des Européens.