POSITION ANORMALE DES SOUVERAINS NATIONAUX
verse, se monte à 460, et le total de l'armée qu'ils maintiennent à 300 000 soldats, dont les deux tiers appartiennent à dix États les plus importants; cette armée possède 9390 artilleurs et 5252 canons. Les contingents militaires que les princes nationaux sont tenus de fournir au gouvernement britannique sont peu considérables, et il en est de même des tributs imposés à quelques-uns parmi eux.
Malgré le droit qu'a le gouvernement britannique d'exercer un contrôle sur les princes nationaux, il ne fait usage de ce droit que lorsque les procédés des princes soulèvent un mécon tentement légitime et unanime de ses sujets, mais généralement il s'abstient de toute immixtion dans les affaires intérieures des princes, en tant que leur administration s'accorde avec les principes admis et maintenus par des usages et des habitudes séculaires. Il en résulte que, financièrement parlant, les puissants vassaux indiens ne rapportent presque rien au gouvernement, tandis qu'ils lui imposent une charge extrêmement lourde : c'est la nécessité d'entretenir des forces militaires proportionnées à celles des princes indiens.
Sans doute, les conditions dans lesquelles se trouvent aujourd'hui les armées de ces derniers n'ont absolument rien d'alarmant pour le gouvernement, et les officiers anglais ont raison de sourire avec pitié à la vue de ces burlesques guerriers traînant des canons détraqués, armés de mauvais fusils des siècles passés, et groupant leurs masses compactes en hordes confuses, qui ne seraient qu'une bouchée pour une bonne batterie d'artillerie anglaise; mais est-il bien certain que cet ordre de choses doit durer toujours? Et ne peut-on pas prévoir le moment où ces troupes, aujourd'hui si divertissantes, présenteraient un aspect qui, au lieu d'une impression d'hilarité, produirait parmi les officiers anglais un sentiment de sérieuse préoccupation? C'est ce qu'on n'a pas droit de nier, quand on considère les facilités avec lesquelles les princes indiens peuvent reformer leurs armées, et les munir de toutes les armes modernes qu'ils achèteraient aux Anglais, sauf à les fabriquer plus tard eux-mêmes. Un seul prince indien, doué d'une intelligence
et d'une énergie exceptionnelles, suffirait pour inaugurer cette nouvelle phase dans les annales militaires des souverains nationaux, et cette impulsion, une fois donnée, forcerait le gouvernement anglais d'augmenter son armée qui absorbe déjà presque la moitié de ses revenus. Voilà ce que sir David Wedderburn n'a pas l'air de prévoir lorsqu'il parle â des troupes des princes indiens avec un dédain fort légitime en ce moment. Mais l'existence des princes souverains dans les Indes britanniques offre encore un autre inconvénient que ni M. Fawcett ni sir David Wedderburn ne signalent, et qui est cependant d'une nature fort grave, bien qu'il ne cause (aujourd'hui du moins) aucun préjudice matériel au gouvernement britannique : c'est l'état stationnaire auquel se trouvent condamnés les 50 millions de sujets gouvernés par les princes indiens. Il est évident que ceux-ci n'ont aucun intérêt à favoriser leur civilisation ; bien au contraire, le meilleur moyen de consolider et de perpétuer le régime du despotisme oriental, c'est de régner sur des populations inertes, intellectuellement et matériellement appauvries. Or, en garantissant à ces souverains le statu quO) le gouvernement anglais consacre la barbarie et enlève à la civilisation une masse de 50 millions d'êtres humains, condamnés à servir quelques centaines de maîtres, dont le luxe et les richesses peuvent contribuer à l'éclat de fêtes publiques, mais ne sauraient dissimuler ce qu'elles ont d'attristant, lorsque, à de telles fêtes, comme entre autres aux chasses qui furent données en honneur du prince de Galles, des essaims de pauvres créatures demi-nues, employées à traquer les bêtes fauves, représentaient les sujets de ces splendides souverains étincelant de pierreries et montés sur des éléphants richement enbarnachés. De semblables spectacles ne rappelaient malheureusement que trop les chasses de l'empereur mongol Koublaï- Khan, dont Marco Polo nous a laissé une description aussi pittoresque qu'affligeante pour l'humanité2.
i. Wedderburn, loc.cit., p. 153.
2. The Book of $er Marco Polo translated by col. Yule, vol. 11, p. 356.