‹ Espagne, Algérie et TunisieChapitre 221 sur 285 · LA COLONIE ANGLAISE ET LA COLONIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

LA COLONIE ANGLAISE ET LA COLONIE FRANÇAISE

immense foule d'ouvriers privés de leur gagne-pain, ou bien encore la réduction des salaires affectés aux employés civils et militaires, qu'il ne sera pas toujours aisé de remplacer à des conditions moins avantageuses. Toutefois, de telles mesures, commandées par une nécessité impérieuse, ne donneront lieu qu'à une gène temporaire ; mais il n'en est plus de même de la mesure invoquée par M. Fawcelt comme la plus importante, la plus urgente de toutes, savoir : la réduction des dépenses militaires, car, après tout ce que j'ai rapporté sur la nature de ces dépenses, il est impossible d'admettre qu'elles puissent jamais être diminuées. Le contraire arrivera certainement, et M. Fawcett lui-même avoue ' que, sous ce rapport, les chances sont si peu favorables, que la question de l'Afghanistan pourrait bien imposer un large bccvoissement permanent aux dépenses annuelles de llnde (a large permanent addition to the annual expenditure oflndia). Or, puisque, môme antérieurement aux guerres avec les Afghans et les Zoulous, le budget militaire absorbait presque la moitié de la recette annuelle de l'Inde, il est évident que le résultat le plus favorable auquel aboutiront toutes les mesures économiques que ,1e gouvernement se propose d'appliquer, c'est de sauver les Indes d'une banqueroute imminente, mais tout en laissant ses finances dans un état de langueur dont il serait difficile de prévoir soit la durée, soit les conséquences.

Quoi qu'il en puisse être, la colonie britannique, môme telle que nous la retracent les autorités impartiales et compétentes précédemment citées, ne saurait donc supporter avantageusement la comparaison avec la colonie française. Les traits différentiels entre ces deux colonies constituent autant d'antithèses tranchées pouvant être résumées de la manière suivante :

1° À l'instar des Indes britanniques, l'Algérie est affectée d'un déficit qui, en moyenne, peut être évaluée à trois millions de francs, la recette annuelle étant (en chiffres ronds) de 26 millions et la dépense de 29 millions. C'est le seul point de

i. Fawcett, loc. cit., p. 648.

ressemblance entre les deux pays, mais il ne peut tarder à disparaître, parce que, en Algérie, les forces productives de la contrée suivent une marche constamment ascendante, sans que les dépenses offrent un mouvement analogue, d'où doit naturellement résulter un équilibre prochain, tandis que le contraire a lieu dans les Indes britanniques. Cette marche constamment ascensionnelle des forces productives du pays donne à l'Algérie une immense supériorité sur la colonie anglaise frappée de cet état de stagnation, de marasme et d'immobilité qualifié par M. Fawcett de défaut d'élasticité.

2° Comme les conditions de sécurité où se trouve l'Algérie à l'égard des populations indigènes se consolident et s'étendent de plus en plus, il devra nécessairement en résulter un décroissèment progressif dans le chiffre des forces militaires mises au service de la colonie ; aussi, bien que dans le budget du ministère de la guerre, accepté en 1878 par la Chambre des députés, l'armée destinée à l'Algérie est 6xéeà52424 hommeset 15756 chevaux; il est probable que, dans les circonstances normales, ce chiffre ne sera jamais réalisé; en tout cas, lors de ma visite, l'armée d'occupation ne. dépassait guère 30000 hommes, et, sans doute, le moment n'est pas éloigné où même ce chiffre pourra être réduit. Or, nous avons vu que dans la colonie anglaise, les choses présentent, sous ce rapport comme sous tant d'autres, un résultat diamétralement opposé.

3° Au lieu d'avoir pactisé, comme l'a fait l'Angleterre à l'égard des princes indigènes, avec l'ancien ordre des choses, la France l'a brisé à jamais, en sorte que les anciens représentants du pouvoir despotique sont devenus autant d'instruments forcés ou volontaires du régime nouveau. Après les terribles épreuves qu'ils ont eu à supporter dans de longues luttes désespérées, les Arabes ont enfin acquis la conviction que toute résistance, tout renouvellement de tentatives plusieurs fois réitérées, sont désormais impossibles, et leurs chefs, dépouillés de prestige et d'autorité, ont tout à gagner et rien à perdre en se rattachant au régime actuel, afin d'y occuper une place pouvant leur donner de l'influence et une nouvelle sphère d'acti-

Page 1