IMPRESSION QUE PRODUIT TUNIS
que doit produire cette ville est naturellement très vive, comme tout ce qui représente un monde complètement différent de celui qu'on a quitté; mais celte impression perd déjà beaucoup de son intensité lorsqu'ou vient à Tunis de l'Algérie, et pourtant les étrangers qui connaissent l'Orient par l'Algérie seulement ne peuvent s'empêcher, à l'aspect de Tunis hérissé de minarets et de mosquées, de se croire pour la première fois dans une ville vraiment orientale, où l'élément européen ne domine plus en vainqueur. Il n'en est plus ainsi de ceux familiarisés avec toutes les splendeurs de l'Orient telles que les déploient Constantinople, le Caire, Smyrne, Bagdad ,etc. , car, pour ceux là, Tunis n'a môme pas l'avantage de représenter réellement l'Orient, dont il n'est qu'un pâle reflet à teintes indécises et à proportions minimes. Et quant aux éléments pittoresques, Tunis en est complètement dépourvu, par conséquent sous ce rapport aussi, infiniment inférieur à la majorité des villes orientales, notamment à celles de l'Algérie, étant situé dans une plaine presque unie, pas assez verdoyante pour rappeler Damas, el trop dépourvue de caractère local et de grands souvenirs historiques pour offrir la physionomie solennelle des arides campagnes de Jérusalem ou de Rome.
Le lac El-Bahira, à l'extrémité sud-ouest duquel se trouve Tunis, est en communication avec la mer par un canal connu sous le nom de la Goulelte. Le lac ainsi que le canal ont été creusés de main d'homme; c'est ce que nous apprend positivement Edrisi ', mais sans nous dire à quelle époque ce grand travail a été accompli. Il est probable que ce lac n'existait pas du temps des anciens, puisqu'ils ne mentionnent qu'un seul lac près de Tunis. Polybe, entre autres, dit : « Juxta lacum est Tunès » ; ce qui ferait supposer qu'il s'agit du lac Sedjoum, car si le El-Bahira avait existé à cette époque, l'historien grec eût dit que Tunis est situé entre deux lacs et non à côté d'wn lac2. En supposant l'absence du El-Bahira, nous de-
1. Géographie d9 Edrisi traduite de V arabe par A. Jaubert, 1. 1, p. 262.
2. Edrisi dit (loc. cit.) que ce furent les musulmans qui imposèrent le nom de Tunis à la ville qui s'appelait Tarchiz ; cependant le nom de Tunis a élé
vons nécessairement admettre que, du temps des anciens, Tunis n'a pu figurer comme un port de mer et a dû être éloigné de cette dernière à plus de 3 kilomètres, c'est-à-dire par toute la largeur du lac El-Bahira. Au reste, si jadis Tunis n'était pas un port de mer, c'était une ville considérée comme point stratégique déjà plus de deux siècles avant notre ère, car Polybô1 nous apprend qu'avant de marcher sur Carthage, Scipion crut devoir s'emparer de Tunès, « ville, dit-il, distante de Carthage d'environ 120 stades (environ 24 kilomètres) et qui, tant par l'effet de l'art que par ses conditions topographiques, a une position très forte.
Edrisi2 désigne l'embouchure du canal de la Goulette parle nom de Foum-el-Wadi et donne à ce canal une largeur d'environ 40 coudées, ce qui ferait à peu près 20 mètres (en évaluant la coudée arabe à 480 millimètres), et une profondeur de 3 à 4 toises (5m,8 7ra,7); profondeur qu'il n'a plus aujourd'hui, car les bateaux à très faible tirant peuvent seuls traverser le canal, tandis que les bâtiments plus gros, notamment les
employé par les anciens sous la forme de Tinis ou Tunes, notamment par Polybe, Strabon(L.XVll), Tite-Live(L. XXX,9),DiodoredeSicilc(L. XIV, 78), etc., et dans Y Itinéraire d'Antoine on voit déjà le nom de Tuniza. Enfin, il parait qu'au treizième siècle Tunis s'appelait encore Thunes, car c'est sous ce nom que la ville est mentionnée par Jean Sire de Joinville (Voy. son Hist. de Saint Louis, édit. de Natalisde Wailly, p. 100). M. Davis (Carthago and her remains, p. 260) pense que le nom de Tunis n'est que la corruption du mot qui, en phénicien, indiquait la déesse Tanais (Aphrodite des Grecs, Vénus des Romains). D'autre part, si l'ancien nom mentionné par Edrisi n'a pas été employé par les auteurs grecs et latins, ce nom n'en subsistait pas moins, appliqué non seulement à Tunis, mais môme peut-être à Carthage. Ainsi, il se trouve mentionné parla Bible (I, Rois, X,22, et H, Chron., IX, 2i) où il est dit que les rois Salomon et Hiram envoyaient chaque trois ans à Tarchich et Ophir des vaisseaux pour chercher de l'or, de l'argent, de l'ivoire ainsi que des singes. M. Davis (loc. cit., p. 11) croit que le Tarchich de la Bible est le Tinis ou Tunes des Grecs et Romains, hypothèse ingénieuse qui s'appuierait d'ailleurs sur ce fait, que l'Afrique septentrionale a toujours été considérée comme la terre classique des singes, et que , par conséquent, c'est là où les vaisseaux de Salomon avaient le plus de chances de trouver ces animaux.