‹ Espagne, Algérie et TunisieChapitre 227 sur 285 · SÉANCES JUDICIAIRES DU BEY · texte numérisé non relu

SÉANCES JUDICIAIRES DU BEY

femme, son sexe en étant rigoureusement exclu, en tant qu'il s'agit de spectateurs européens; d'ailleurs, la salle n'est pas spacieuse et est bordée d'une double rangée de soldats, dont quclques-uus en uniformes assez riches, et tous d'une tenue irréprochable, chose peu commune chez les soldats tunisiens qui généralement, souvent même à leur poste de sentinelle, ont l'habitude de tricoter des bas.*

Le bey est assis clans un fauteuil doublé en velours vert, une longue pipe en jasmin à la main; les individus ayant des requêtes écrites à lui présenter ou des explications verbales à lui faire, sont introduits devant lui par une espèce de maître de cérémonies. Les plaignants exposent leur cause à haute voix, el le bey prononce le jugement séance tenante; quelquefois il trouve que la question soulevée exige des éclaircissements et ordonne une enquête, mais le plus souvent son arrêt est formulé immédiatement; après quoi l'individu ainsi jugé est poussé hors de la salle, pour faire place à un autre.

Cette justice sommaire que les Arnbes acceptent sans réclamations, a quelque chose de très primitif, el suppose l'absence de toute procédure légale, mais surtout une confiance aveugle et illimitée dans l'infaillibilité du juge suprême, capable, par une espèce d'intuition surhumaine, de trancher en quelques minutes des questious qui, pour être résolues avec toute la rigueur légale, eussent exigé plusieurs jours ou mémo plusieurs mois.

Au reste, si le caractère primitif présenté en Tunisie par l'administration judiciaire témoigne d'uiu; civilisation fort arriérée, il serait injuste d'en conclure que les populations de ce pays se trouvent à l'élut complètement stationnai re, puisque j'ai déjà fait remarquer les coudilious de sécurité publique dont on y jouit, conditions inconnues il y a peu d'aimées. Sans doute, les mesures sévères prises par le gouvernement n'eussent jamais sulii pour obtenir cet avantage, si l'esprit des populations orientales en général n'avait pas subi une heureu.se moditication. Le fait est que le fanatisme mahométan, tout en .se produisant encore dans les régions lointaines

et soustraites au contact avec l'Europe, est bien loin d'être ce qu'il fut jadis, et il va tous les jours déclinant avec une étonnante rapidité, au point de ne plus figurer comme un levier dont on puisse se servir pour soulever les masses. L'auréole de l'héritier de Mahomet a pâli comme a pâli l'auréole de l'héritier de Saint-Pierre, et les foudres que l'un et l'autre tenaient jadis dans leurs mains peuvent encore atteindre des individus, mais n'épouvantent plus les peuples.

C'est un changement que j'eus plus d'une fois occasion de constater pendant mes longues pérégrinations dans l'Orient, et j'en ai observé tout récemment des exemples frappants dans l'Algérie et dans la Tunisie. Arrivé dans ces contrées au moment où la lutte entre la Russie et la Turquie était dans toute sa force, j'avais craint que ma nationalité ne me causât de sérieux embarras au milieu des Arabes, et lorsque mes légitimes appréhensions furent complètement dissipées en Algérie, je n'en conservais pas moins à l'égard des Arabes de la Tunisie, placés sous un prince musulman, vassal de la Porte, dont les dispositions personnelles eussent été impuissantes pour me garantir contre l'irritation populaire, fort naturelle dans de semblables circonstances, même en Europe. Aussi, le général Chanzy eut-il la bonté de m'offrir de me placer à Tunis sous la protection française, à laquelle d'ailleurs ma qualité de correspondant de l'Institut semblait m'accorder quelques titres. Mais grand fut mon étonnement lorsque, arrivé à Tunis, où évidemment on était déjà prévenu de ma visite, je vis que ma qualité de Russe n'impressionnait personne, et que je pouvais la faire valoir aussi bien qu'une nationalité quelconque. Au contraire, le bey tint à donner toute la publicité possible aux témoignages de bienveillance dont il voulut m'honorer, car ce fut dans son palais de la Goulette, entouré par le peuple, qu'il me décora de ses propres mains du grand cordon du Nichan lftihar, la plus haute distinction qu'il put décerner; en sorte que lorsque, orné de ses brillantes insignes, je me relirai de la salle d'audience, la garde me présenta les armes et la foule d'Arabes que je dus traverser à pied pour

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