DÉCLIN DU FANATISME. BARDO
regagner l'embarcadère; s'ouvrit respectueusement devant moi, en regardant le Moskov (Russe) ainsi décoré, dont les compatriotes venaient d'égorger tant de milliers de vrais croyants.
Certes, il y a une dizaine d'années, à Tunis comme dans toute autre ville musulmane, le peuple n'eût pas accueilli avec une aussi bienveillante tolérance un chrétien appartenant à une nationalité en guerre avec le chef de l'islamisme, et je pourrais multiplier les exemples de cette tolérance ou plutôt de cette tiédeur religieuse qui caractérise aujourd'hui les musulmans.
Avant de vous rendre compte de mes excursions dans les environs plus éloignés de Tunis, je crois devoir vous dire quelques mots sur le palais du bey, connu sous le nom deBardo, et situé à peu de distance au nord de Tunis, de môme que cette ville, non loin du bord occidental du lac El-Babira.
Un chemin de fer conduit à Bardo, ainsi qu'une belle chaussée que le bey a fait construire et aboutissant à Hamam-el- Enf, localité à eaux minérales dont je vous parlerai plus tard. Le nom de Bardo s'applique à un assemblage de maisons de dimensions diverses, groupées # autour du palais du prince; c'est en quelque sorte un petit village, ayant ses boutiques, ses ateliers, le tout entouré d'un mur. Le palais est un édifice de médiocre grandeur, à deux étages, mais ne renfermant qu'une quinzaine de chambres. L'entrée se présente assez bien, l'escalier et les lions qui le décorent sont en marbre blanc, ces derniers viennent d'Italie, et presque tous les ornements architecturaux de l'intérieur du palais ont une origine semblable; cependant quelques plafonds et quelques murs sont ornés de sculptures en stuc d'un beau travail dans le style mauresque. Malheureusement au Bardo comme au Dar-el-Bey, la baroque singerie de l'ornementation et de l'ameublement européens prédomine, bien que sous le dernier rapport le Bardo ait été moins malheureux, car les meubles y sont dans le style de Louis XIV et, par conséquent, possèdent du moins un certain caractère historique. La salle de réception est spacieuse et ses murs ornés de portraits de plusieurs souverains européens, parmi lesquels Napoléon III et Victor Emmanuel prédominent,
mais le sultan et l'empereur de Russie, chose étrange, en sont exclus.
De môme qu'au Bardo, nous fûmes conduits ici par un officier en grande tenue, et la garde nous présenta les armes, mais avec un air qui semblait faire appel à notre libéralité ; quant h l'officier, il accepta de notre drogman la somme de 3 francs en nous exprimant sa reconnaissance. J'étais tenté de prendre cela pour de l'ironie; mais lorsque je reprochai à notre interprète l'exiguïté blessante de sa donation, il m'assura que, malgré leur uniforme élégant, ces fonctionnaires n'étaient que des mendiants mourant de faim, et il ajouta que j'avais eu raison de ne rien donner aux soldats sous les armes, car l'officier eût été le premier à les dénoncer au colonel comme ayant manqué à l'honneur militaire.
Après ces quelques mots sur Tunis et ses environs les plus rapprochés, je vais vous rendre compte des excursions successivement faites à une dislance plus ou moins considérable de la ville. Je commencerai par la plus longue, celle à Zaghouau, village situé à environ 40 kilomètres au sud de Tunis. L'objet de celte excursion était non seulement de voir le maguifiquc aqueduc construit par l'empereur Adrien pour conduire à Caithage l'eau des sources situées dans le massif du Zaghouan, mais encore de visiter ces sources mômes. Comme nous devions coucher à Zaghouau, localité qui, pas plus que toutes les villes ou villages tunisiens, ne pouvait offrir une hospitalité satisfaisante aux étrangers, M. Roustan, consul géuéral de France, nous avait adressé à M. Fanelli, ingénieur français au service du bey, chargé de la surveillance des travaux hydrauliques Il demeurait dans l'endroit nommé Marona, non loin de la petite ville de Zughouan, et grâce à celte recommandation, nous étions sûrs d'être bien accueillis et mis à môme de tout examiner.
Nous louâmes eu conséqueuce une voiture légère, attelée de trois chevaux vigoureux, et nous nous mîmes en roule le 28 mai, à cinq heures du malin, accompagnés du spahi armé du consulat de France ainsi que de notre interprète. Nous sortîmes
MOHAMNEDIA. AQUEDUCS D'ADRIEN. 493
par la porte de Bab-Sidi-Abdoulla et parcourûmes une plaine ondulée, çàct là rcvôtucde taillisd'oliviers; à travers les sables souvent blanchis par des efttorescences salines, perçait un calcaire jaunâtre k cassure conchoïde. Apres une heure et demie de marche nous passâmes à côté du groupe d'édifices ruinés, représentant l'ancien palais construit sous le nom de Mohammédia par Ahmed bey, qui, au prix d'énormes sacrifices pécuniaires, s'était efforcé d'orner sa somptueuse demeure de tous les trésors de l'art qu'il avait pu se procurer. Celte création aussi fantastique que dispendieuse date seulement d'une cinquantaine d'années et déjà tout a disparu, à l'exception d'informes pans de murs h moitié ensevelis dans des monceaux de décombres. A côté de cette scène de désolation se dressent majestueusement les voûtes des aqueducs d'Adrien, que les efforts combinés du temps et des hommes ne sont pas parvenus à abattre au bout de dix- sept siècles ! Il est impossible de placer l'un à côté de l'autre des exemples plus frappants de la solidité des constructions anciennes et de la fragilité des nôtres, surtout lorsqu'elles sont l'œuvre des Orientaux.
A peu de distance des ruines de Moham média apparaît la première série des arcs du magnifique aqueduc romain, qui se déploie dans toute sa splendeur aussitôt après avoir traversé l'Oued-Melian (Catada de Plolomée). Rien de plus grandiose et de plus pittoresque que le coup d'œil présenté par cette longue ligne d'arcades découpant l'horizon en autant de lozanges gracieux à fond d'un bleu foncé, tandis que les sommets dos arcs sont colorés en vert par les végétaux qui s'y sont développés depuis des siècles, et parmi lesquels s'élèvent quelques petits opuntia (Opuntia ficus indica). Après avoir traversé l'Oued-Melian, la plaine où nous continuâmes à cheminer devint plus accidentée, mais inculte et souvent aride, éinaillée çà et là par les petits buissons de thym en télé (Thymus capilatùs L.) à fleurs roses odoriférantes. Dans les endroits où il y avait quelque culture, les champs élaient ensemencés d'orge qu'on était à moissonner, entassant les gerbes en pyramides ou en cônes, pour les conserver peu-
dant Thiver, pratique sans doule empruntée aux Européens, car je ne l'avais nulle part observée en Turquie.
Nous laissâmes bientôt à notre gauche la longue série des arcs de l'aqueduc subsistant encore sur une ligne de plus de 30 kilomètres, mais qui, du temps des Romains, devait avoir (selon M. Caillât) rénorme développement de 132 kilomètres depuisles sources du Zaghouan jusqu'à Gartbage ; développement que ne présente guère aucun autre aqueduc connu : le plus long en effet parmi ceux de Rome, désigné par le nom de Amio Novus (ouvrage de l'empereur Claudien), a moins de 100 kilomètres de longueur, et d'ailleurs la moitié est souterraine.
Bien que la majeure partie de l'ancien aqueduc ait disparu, notamment celle comprise entre la rivière Melian et l'emplacement de Carlhage, on est frappé d'étonnement de voir subsister encore tant de restes splendides de ce gigantesque monument, malgré tous les efforts réunis pour l'effacer complètement, depuis Gelimer, roi des Vandales, qui commença l'œuvre de destruction, jusqu'aux Espagnols qui y mirent la dernière main. En effet, ce qui a survécu à toutes ces catastrophes est encore considérable, et lorsque, après avoir franchi TOued-Melian, nous longeâmes la longue série d'arcades alignées dans la plaine, je pus compter une série de 341 arcs encore parfaitement intacts. Cependant il y a environ trois ans, le colonel Playfair en compta 344, et il est probable que, si la Tunisie continue à rester sous le régime actuel, le jour viendra où ce spleudide monument aura enûn terminé sa longue existence. La mort sera lenle sans doule, mais elle s'avancera d'un pas de plus à chaque coup de marteau et de pioche venant détacher une pierre, opération pratiquée de nos jours, car nous vîmes plusieurs Arabes occupés à ce travail et à transporter dans leurs villages le précieux butin chargé sur des charrettes.
A mesure que nous nous rapprochions de Zaghouan, la plaine devenait plus accidentée et plus rocailleuse; les calcaires marneux blanchâtres y perçaient partout à couches plongeant au sud-ouest. Cependant, malgré l'aridité de la contrée, on