REMARQUABLES TRAVAUX HYDRAULIQUES
régions médianes et supérieures de la montagne ; mais il n'en est plus ainsi des calcaires blancs friables qui, sur plusieurs points de la contrée comprise entre Tunis et Zaghouan, se présentent en couches horizontales; ils sont évidemment d'un âge plus récent, peut-être tertiaire.
M. le professeur Stache, qui avait visité ces parages avant moi, admet, entre Tunis et Zaghouan, des dépôts crétacés et tertiaires, mais tout en avouant qu'il ne les considérait comme tels que d'après le faciès des roches. Le savant allemand signale, près de la ville de Zaghouan, des calcaires contenant des mine* rais de plomb semblables à ceux du Djebel-Reça; dans ces calcaires, notamment dans une variété à taches rougeàtres et grises, il constata beaucoup de fragments indéterminables de coraux. Enfin, M. Stache pense que les roches composant le Djebel-Zaghouan aussi bien que le Djebel-Reça, sont de l'âge dévonien, opinion ne reposant sur aucune preuve directe1.
Avant de quitter la maison hospitalière de M. Fanelli, je désirerais vous faire part des renseignements qu'il a bien voulu me donner sur le système hydraulique remplaçant aujourd'hui les aqueducs romains, et que personne ne connaît mieux que lui, puisqu'il se trouve officiellement chargé de la surveillance de ces grands travaux ; d'ailleurs, il a eu la complaisance de me communiquer la brochure publiée par M. Ph. Caillât, ex-ingénieur du bey de Tunis, sous le titre de : Notice sur r ancien aqueduc de Carthaye et sa restauration. Les faits que je vais vous exposer sont basés sur ce document important et sur les renseignements verbaux de M. Fanelli.
M. Caillât commence son travail par une description détaillée des magnifiques aqueducs exécutés par les Romains, ainsi que du temple situé au-dessus de la piscine où se réunissent les sources du Zaghouau ; cette description est d'un grand intérêt, parce qu'elle nous permet d'apprécier exactement l'état de ces monuments tels qu'ils étaient il y a dix-neuf ans (en 1860); de cette manière, on en possédera un tableau exact à l'épo-
1. Verhandl. der k. k. geoi Reich$wutaU% an. 1876,, n0s 3,3, (>.
que où ils auront complètement disparu. M. Caillât pense que le temple dont il donne les dimensions a été consacré à Àstarte, le génie tulélaire de Carthage. Il termine la description des anciens aqueducs romains par l'observation suivante : « En résumé, cette œuvre magnifique, indépendamment des monuments construits au-dessus des grandes sources, et qui amenaient 32 millions de litres d'eau par jour, soit 370 litres par seconde, se composait d'un aqueduc principal ayant 124 kilomètres de longueur, dont 17 kilomètres étaient supportés audessus du sol des plaines, par des arcs construits sur de gigantesques piliers ; les aqueducs secondaires présentaient une longueur totale de 8 kilomètres; il en résulte que l'œuvre romaine avait en totalité 132 kilomètres. »
En 1839, M. Colin, ingénieur civil, fut chargé par le bey de rétablir l'aqueduc romain, en tant qu'on pourrait l'utiliser, pour amener les eaux des sources principales du Zagbouan et du Djouggar à Tunis; une somme de 7800000 francs fut allouée à ce travail, qui fut réellement terminé eu moins de trois années, c'est-à-dire en 1862.
L'aqueduc actuel, plus connu sous le nom de canal des eaux du Zaghouan et du Djouggar, est composé de deux parties bien distinctes, exécutées l'une en maçonnerie, l'autre en tuyaux de tôle bitumés.
La branche descendant directement de la source du Douggar, celle la plus éloignée de Tunis, a une longueur totale de 33 691 mètres, dont 33 011 mètres sont construits en maçonnerie et 350 mètres en tuyaux, ayant 45 centimètres de diamètre intérieur et formant ce que l'on nomme le siphon du Djouggar, établi dans les berges d'un ravin qu'il traverse. De ce canal maçonné, 24143 mètres ont les voûtes hors du sol et longent à mi-côte les flancs escarpés des montagnes ; 9198 mètres sont sous le sol, 900 mètres, entre autres, après l'Oued-Es- Srack, traversent un col, à une profondeur de 30 mètres. Cette branche du canal passe au-dessus de 64 cours d'eau qui ont nécessité la construction de 40 ponceaux de 1 à 4 mètres d'ouverture, et de 24 ponts sur des ravins.
DÉPENSES CAUSÉES PÀIl LES TRAVAUX HYDRAULIQUES. 501
La branche descendante de la source sortant de la montagne du Zaghouan a une longueur de 61 41 ",50, dont 3993 mètres hors du sol et 2148m,50 sous le sol.
Ces deux branches des sources du Zaghouan et du Djouggar se réunissent en un lieu dit l'embranchement (c est l'endroit nommé Marona où est située l'habitation de M. Fanelli), dans une grande construction circulaire, où se trouve l'origine du canal commun aux eaux des sources réunies, ainsi que des vannes pour arrêter les eaux, des canaux de décharge pour les détourner séparément, enfin des déversoirs avec leurs échelles graduées, pour connaître le jaugeage des eaux, constater les différences qui pourraient se produire dans les deux branches d'arrivée, et savoir exactement le volume d'eau se rendant du côté de Tunis pour y être distribué.
Dans tout le parcours du canal jusqu'à Tunis, on a suivi les travaux des Romains, sauf sur la branche du Djouggar.
L'œuvre accomplie par M. Colin en moins de trois années i>e résume par la construction de 87 899^60 d'aqueduc maçonné et 43 070 mètres de tuyaux posés sous terre, soit un développement total de 130969m,60, comprenant : 40 ponts, 79 ponceaux, 162 passages en dessus à niveau, 7 constructions renfermant les appareils nécessaires pour régler les eaux des siphons, 6 canaux de décharge et 7 déversoirs avec échelles de jauge.
Les eaux parcourent 101 873m,70 pour se rendre à Tunis, 103337 mètres au Bardo et 124958 mètres pour aller à la Goulette.
M. Caillât déclare que M. Colin a réellement reçu seulement 5937000 francs en espèces, tout le reste a été fourni en teskerès ou bons du Trésor, ce qui naturellement rendit plus difficile le payement des ouvriers, dont la majorité étaient étrangers, surtout Italiens.
M. Fanelli croit que M. Colin s'était placé dans une position fort délicate, en assumant une responsabilité partagée avec toute une légion de fonctionnaires tunisiens, qui tous demandaient ou extorquaient des pots-de-vin ou bakchich, ce qui donna lieu à
un gaspillage aussi inutile que considérable ; de plus, il paraîtrait qu'accablé de besogne de tout genre, M. Colin eut trop de confiance dans certains agents européens chargés de plusieurs travaux, sans avoir eu le temps de les contrôler suffisamment; il en résulta que beaucoup de ces travaux furent très mal exécutés, tels, entre autres, plusieurs conduits, lesquels, au lieu d'être en maçonnerie, ont été façonnés en argile ou terre glaise; toutes ces regrettables défectuosités donnent lieu à des réparations fréquentes dont les frais se monteraient, selon M. Fanelli, à 60000 francs par an. Les dépenses exorbitantes causées au bey par l'exécution du grand travail hydraulique ont sans doute contribué beaucoup à ébranler les finances du pays, réduites actuellement à de fâcheuses conditions ; il n'en est pas moins vrai que la nature même de ces dépenses place le bey dans une position bien supérieure à celle de tous ces souverains ruinés que l'Europe s'efforce aujourd'hui de soumettre à sa tardive tutelle ; car, tandis que ces princes ont complètement épuisé leur pays pour satisfaire à leur vanité ou à leurs insatiables convoitises et à leurs débauches, le bey, au moins, peut signaler avec un légitime orgueil le gigantesque monument qu'il a élevé à la civilisation, bien qu'en cédant à cette noble inspiration il n'ait pas consulté ses propres ressources.
Dans le massif montagneux de Zaghouan, les lions et les panthères paraissent être assez rares ; en revanche , le major sir Grenville Temple4, qui avait parcouru une grande partie de la Tunisie, nous apprend que toute la région montagneuse à l'ouest de Tunis abonde en bêtes fauves, en sorte qu'elle est encore ce qu'elle était du temps d'Hérodote : leonum arida nutrix. D'ailleurs, la Tunisie et l'Algérie fournissaient particulièrement aux combats publics de l'amphithéâtre de Rome, cette prodigieuse quantité de lions et de panthères dont parle Pline, qui nous apprend que Pompéejfit apparaître d'un seul coup 600 lions et César 400, tandis qu'Auguste trans-
1. Excursion in the Mediteraneàn, Algeria and Tunis. London, 1835, t. II, p. 229. Cet ouvrage, devenu aujourd'hui très rare, peut encore être consulté avec fruit, malgré sa date reculée.