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ALHAMBRA

déclarait suspects de sensualisme et d'hérésie ceux qui s'en servaient : «Le christianisme, disait-il, doit aboutira la suppression de tout soin consacré au corps périssable. » Au reste, le ri* gide moine n'était pas le seul à prêcher la malpropreté comme condition de la vie pieuse, car le fameux cardinal Ximenès même parvint à persuader ses augustes maîtres, Ferdinand et Isabelle, de la nécessité d'interdire l'usage des bains, comme favorisant la mollesse et la sensualité ; aussi le roi, les princes et princesses espagnols étaient fiers de conserver pendant des semaines, des mois entiers, la même chemise et le même vêtement, lorsqu'ils enavaient fait le vœu, en faveur d'uneentreprise réputée sainte, telle que la conquête d'une ville ou d'une province appartenant aux infidèles.

D'autre part, l'organisation intérieure de l'Àlhambra nous fournit quelques indications sur plusieurs habitudes domestiques des Arabes, incompatibles avec les nôtres : telle est, par exemple, l'absence de portes dans les chambres, ainsi que le grand nombre d'ouvertures arrondies, pratiquées dans les murs et représentant autant de fenêtres, mais sans que rien prouve qu'elles aient été protégées contre l'air du dehors, en sorte qu'en hiver toutes ces pièces, dépourvues d'ailleurs de cheminées, devaient être traversées par de violents courants atmosphériques, tantôt secs et froids, tantôt imprégnés d'humidité. Ainsi, la magnifique salle des Ambassadeurs est criblée d'ouvertures, encadrées de magnifiques ciselures, mais qui en hiver eussent rendu cette grande salle funeste à nos diplomates, dont beaucoup y prendraient des rhumatismes et des fièvres capables de mettre une prompte fin à leur mission. De même, les escaliers conduisant dans l'intérieur de plusieurs tours, entre autres celle de Gomez, ont des gradins tellement espacés et tellement élevés et abruptes, que de pareilles ascensions paraîtraient fatigantes à des hommes vigoureux et à plus forte raison aux femmes; et pourtant, c'est par ces escaliers que les princesses arabes montaient aux alcôves et boudoirs gracieux qui leur étaient réservés dans plusieurs des tours. On pourrait en dire autant des escaliers qui descendaient dans les chambres balnéaires.

L'Alhambra était approvisionné d'eau à l'aide d'un aqueduc qui la puisait aux sources situées dans la sierra del Sillo del Moro. Cet aqueduc, encore assez bien conservé, est jeté pardessus le ravin séparant l'extrémité sud-est de l'Alhambra (partie non occupée par les édifices et qualifiée de alta Alhambra) du massif del Sillo del Moro.

Les légendes qui se rattachent, non seulement à l'ensemble de l'Alhambra, mais encore à plusieurs de ses parties, telles que certaines chambres, certaines tours, etc., sont innombrables, et presque toujours d'une nature très poétique. Washington Irvinglesa réunies d'une manière fort ingénieuse. dans un attrayant petit volume intitulé Taies ofthe Alhambra.

Parmi les nombreuses tours carrées dont est tlanqué le grand mur extérieur dé l'Alhambra, il en est que les ravages des guerres et de la barbarie ne sortt pas encore parvenus à dépouiller de tous leurs trésors artistiques : telles sont les tours de las Infantasy de las Cautivas, de Gomez, etc., dont l'intérieur a conservé des restes précieux de l'architecture arabe, en sorte que quelques-unes de ces tours reproduisent pour ainsi dire en petit les splendeurs que le palais de l'Alhambra déploie sur une immense échelle, et sans doute il en fut de même de toutes les autres tours, aujourd'hui complètement ruinées. Il est fâcheux que précisément Tune des nations les plus civilisées du monde ait eu, à une époque comparativement récente, sa part dans cette œuvre de destruction ; car les projectiles lancés par le général Sébastian i ont conservé des traces ineffaçables, et malheureusement ce ne sont pas les seules laissées en Espagne par les troupes françaises ; car, sur bien d'autres points encore de ce pays, de précieux monuments ont eu à souffrir des ravages de la guerre.

La magnifique tour de Go m ez, sous laquelle existe la belle salle des Ambassadeurs, offre dans la construction de son toit des preuves que les toits en tuile, si rares dans les édifices orientaux, out été réellement en usage chez les Arabes et notamment dans la construction de l'Alhambra. En effet, parmi les tuiles grossières composant aujourd'hui le toit de la tour de

GENERALIFE. 45

Gomez, et évidemment d'une époque plus récente, on voit plusieurs belles tuiles en faïence, de fabrique arabe, qui, probablement, formaient jadis à elles seules toute la toiture de la tour.

Dans le nombre des localités remarquables situées en dehors des murailles de l'Alhambra, mais cependant se rattachant encore à la montagne où s'élève ce célèbre groupe de monuments arabes, figure au premier rang la Generalife, située au pied delà montagne del Sillo del Moro. Cette montagne est composée d'une brèche grossière, le plus souvent horizontalement stratifiée, renfermant des fragments plus ou moins arrondis de gneiss, de schistes argileux et micacés, de quartz, de calcaires, etc. La Generalife constitue à elle seule un petit Al hambra, avec ses eaux abondantes et ses magnifiques cyprès plusieurs fois centenaires, car ils datent de l'époque des Arabes ; à côté de ces vénérables mais vigoureux conifères, s'élèvent dans les cours (patios) de beaux orangers.

La Generalife appartient aujourd'hui au marquis Pallavicini, l'un des deux étrangers possédant des propriétés importantes à Grenade; l'autre étranger est le duc de Wellington, auquel appartient une villa considérable dans la Yega, villa qui n'a pas seulement le mérite d'être pittoresque, mais encore celui de rapporter annuellement 450 000 francs.

Elle a été offerte au duc par le gouvernement espagnol, ^n récompense des services signalés rendus à l'Espagne, de même que le prince de Bismarck a eu sa gratification territoriale en Prusse, pour des services non moins considérables. Récompenses sans doute méritées et que peu d'hommes d'Etat ou de guerre refuseraient d'accepter, à moins qu'ils ne s'appellent CavourouGaribaldi.

La délicieuse avenue qui conduit de l'Alhambra à la ville, où l'on entre par la porte de Grenade, fait partie des beaux et vastes jardins qui longent la muraille de l'Alhambra; ces jardins sont particulièrement composés d'ormes et de quelques platanes. Le premier de ces arbres est remarquable par sa vigueur, et Ton en voit deux devant l'hôtel de Siete Suelos qui

offrent des proportions vraiment colossales, comme je ne me rappelle pas en avoir vu ailleurs. Et pourtant, l'orme était presque inconnu en Espagne du temps de Philippe Ier, qui en fit venir d'Angleterre, pour le planter dans les jardins de l'Escurial qu'il était occupé à construire. Il parait donc que l'orme, aujourd'hui très commun et particulièrement vigoureux en Espagne, y a trouvé des conditions de développement qu'il n'a point au même degré dans les pays du Nord. Au reste, c'est dans les dépôts miocènes, et par conséquent à une époque où régnait une température bien supérieure à la température actuelle du nord de l'Europe, où l'on rencontre les premiers débris fossiles de l'orme. Ils y affectent déjà des caractères parfaitement identiques avec ceux de VUlmus campestris de l'Europe actuelle1.

Presque vis-à-vis de l'hôtel de Siete Suelos, se trouve la pittoresque villa de madame Calderon , où Ton admire tout à la fois la vue magnifique dont on y jouit, et les arbres vigoureux qui l'ombragent et parmi lesquels se trouve un cyprès colossal {Cupressus fastigiala), qui doit être pour le moins aussi vieux queleâ beaux cyprès du jardin de la Generalife; comme chez ces derniers, le tronc très gros est revêtu d'une écorce lamelleuse simulant des faisceaux de fibres pétrifiées, souvent superposées en écailles. Le coup d'œil sur la belle plaine (Vega) de Grenade, telle qu'elle se déploie, vue du jardin Calderon, surpasse peut-être en étendue et en contours précis le splendide panorama qu'on embrasse du haut de la tour de Gomez ou de la Silla del Moro.

Du côté du nord (presque vis-à-vis de la Generalife), la hauteur qui porte l'Alhambra, entouré de ses murailles, est séparée d'abord par un ravin et puis par la petite vallée du Dorro d'une autre hauteur assez accidentée, sur laquelle se trouve le faubourg de Grenade, appelé Albacin ou l'Ancienne Ville, qui communique directement avec Grenade par une pente abrupte conduisant vers la cathédrale.

1. Saporta, Le monde des plantes atant V apparition de l'homme, p. 309.

GUENADE DU TEMPS .

Le profond et pittoresque ravin qui longe la muraille de

l'Alliauibra, est bordé des deux côtés par des parois élevées de

aux églises de l'Italie. Rien n'égale la beauté des marbres jaunes et noirs répandus à profusion dans les différentes parties de ce bel édifice ; les marbres tachetés ou à zones de teintes diverses sont surtout remarquables; ils viennent tous de la Sierra Nevada. Plusieurs de ces marbres sont chamarrés de veines et d'hiéroglyphes simulant tantôt les contours du corps humain et de celui des animaux, tantôt les formes délicates du feuillage; on dirait autant de travaux de mosaïque exécutés par la main de l'homme. Au milieu de cette variété infinie de pierres splendides, j'ai particulièrement admiré deux pièces arrondies d'agate rougeâtre, ayant chacune la dimension d'un large plat ou d'un petit bouclier; ces agates, les plus considérables que j'aie jamais vues, ont été tirées des montagnes de l'Almeria.

L'Alhambra seul suffit pour donner une idée de la splendeur qu'a dû avoir Grenade à l'époque où ses souverains habitaient un tel palais. Mais, de même que Tolède, Cordoue, Séville,etc., Grenade ne fut qu'un monument de la civilisation arabe destinée à vivre et à mourir avec ses fondateurs. En Espagne la croix ne remplaça le croissant que pour régner sur des ruines. C'est un fait historique très remarquable et d'une nature éminemment exceptionnelle, car partout ailleurs le contraire a eu lieu ; partout en effet, en Europe, en Asie et eu Afrique, les musulmans furent les destructeurs et les chrétiens les restaurateurs. Or, en Espagne ce contraste regrettable se reproduisit dans chaque province, dans chaque ville, successivement occupées par les armées triomphantes de Ferdinand et d'Isabelle, mais nulle part autant qu'à Grenade, où l'installation des souverains chrétiens fut inaugurée par le plus abominable acte de barbarie connu dans l'histoire moderne. Après avoir réuni tous les manuscrits arabes qu'il put se procurer et parmi lesquels figura sans doute rénorme collection de la bibliothèque de Cordoue, le cardinal Ximenès les fit brûler publiquement à Grenade. Selon M. Prescott, le nombre de manuscrits ainsi anéantis se monta au chiffre prodigieux de plus d'un milliou. Depuis le sacrilège imputé à Omar, à Alexan-

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