ABSENCE DES TRACES DE CARTHAGE
en Grèce, en Italie, dans le midi de l'Espagne, etc. À Tunis, cette Hypéricinée paraît avoir particulièrement un caractère rudéral, car je ne l'ai trouvée en abondance qu'au milieu des débris de Carthage et d'Utique. Dans cette dernière localité, elle se présente quelquefois dans les champs herbeux, où, selon M. Smith, elle exerce sur le bétail une action funeste tant qu'elle est en fleur, mais peut être impunément consommée à l'état de fructification. Bien que M. Smith, établi depuis trois ans dans le pays, m'ait positivement indiqué cette plante dont je rapportai des échantillons à Paris que je soumis à l'examen de M. Cosson, Téminent botaniste a peine à admettre l'exactitude de l'assertion, et il pense que M. Smith aura confondu YHypericum crispum avec X Atractylis gummifera qui, en effet, est nuisible au bétail, mais que, cependant, je n'avais point remarqué dans les environs d'Utique.
Si les ruines de Carthage sont peu favorables au botaniste, elles ne le sont guère plus au géologue, car la charpente solide de la contrée est partout masquée par les décombres et les énormes masses de matières triturées et pulvérulentes. A une certaine distance seulement on aperçoit des roches in situ, notamment sur le cap de Carthage, couronné par le petit bourg de Sidi-Bou-Saïd ; car, autant que j'ai pu en juger de loin, ce cap est composé d'un calcaire à surfaces rougies par des substances ferrugineuses et disposé en couches puissantes plongeant vers la mer, c'est-à-dire au sud-est.
Les quelques amoncellements de décombres que je viens de signaler constituent à peu près tout ce que j'ai pu voir dans la vaste plaine désolée qui représente Carthage. A la vérité, ma course était rapide; mais je doute que même beaucoup de temps consacré à comparer les lieux avec les descriptions qui en ont été faites, puisse conduire à des résultats satisfaisants, lors même qu'on a eu, comme moi, la patience de lire les principaux écrits publiés sur ce sujet et dont l'ensemble composerait une petite bibliothèque. On aura beau reconstruire mentalement tous les palais, bains, ports, murs, nécropoles, etc. , que les archéologues prétendent avoir reconnus, il n'en faudrait
pas moins renouveler ces efforts ^imagination chaque foisqu'on choisirait un nouveau guide, en sorte que, avec M. Davis, on verrait les choses tout différemment qu'avec M. Beulé. Môme l'excellente carte topographique de l'ancienne Carthage, publiée en 1877 par M. Caillât, qui s'est efforcé de résumer, en les conciliant autant que possible, les divers travaux connus sur ce sujet, ne permet pas toujours de découvrir sur les lieux tout ce que cette carte indique.
Il est vrai, plus d'un savant, en étudiant la campagne de Carthage, a pu constater la véracité de certaines descriptions qui en avaient été faites par quelques auteurs anciens, notamment par Virgile. Ainsi, il y a déjà plus de quarante ans, sir Grenville Temple â a été frappé de l'exactitude des tableaux tracés par Virgile, et il nous assure que, YEnêide à la main, il a pu retrouver les localités qui y sont signalées, tel, entre autres, Pendroit où débarqua Ènée et jusqu'à l'antre ayantservi à Didon et à Énée de temple d'amour. La concordance entre les descriptions du poète et les lieux auxquels elles se rapportent est si parfaite que, selon le voyageur anglais, Virgile a dû les avoir visités lui-même; telle est aussi l'opinion de M. Davis2. Enfin, sir Grenville Temple fait observer que la porte par laquelle on sort de Tunis pour se rendre aux ruines de Carthage est aujourd'hui désignée par le nom significatif de Bab-Kartajennah, et, ce qui serait bien plus remarquable encore, c'est que, selon le voyageur anglais, non loin de la Kasba se trouve une autre porte : Bab-Silsilah ou porte de la chaîne, nommée ainsi à cause d'une tradition populaire d'après laquelle une femme mauresque, demandant à acheter un terrain dans ces lieux, eut pour réponse qu'elle ne pourrait en obtenir que la longueur de la chaîne d'or qu'elle portait au cou, chaîne qu'elle s'empressa aussitôt de diviser en un grand nombre de fragments qu'elle réunit par un immense fil d'archal, ce qui rendit sa part de terrain fort considérable. Cette tradition arabe