DESTRUCTIONS SUCCESSIVES DE ROME
de ces conquérants furent les Gaulois, qui, conduits par Brennus (311 ans avant J.-C), se rendirent maîtres de la ville (à la seule exception du Ca pi tôle), et la livrèrent aux flammes, ainsi que nous l'apprend Tite-Live '. On sait également que Rome se releva promptement pour devenir le centre de la puissance et des richesses du monde, et pourtant ces richesses ne furent accumulées que pour servir de pâture aux innombrables hordes de barbares qui, dans le courant des cinquième et sixième siècles de notre ère, firent trembler l'Europe, et dont les chefs les plus puissants vinrent successivement s'emparer de Rome, tels que : Alaric (410 après J.-C ), Athaulf (410) \ Genséric (455), Ricimer (412), Odoacre (476), Théodoric (493), série de barbares qui fut dignement close par le duc Charles de Bourbon, double parjure à son roi et à sa religion. Chose étrange! il était
1. Omnia flammis ac ruinùs acquata (Hist. rom., L. V, 33). D'après une tradition que rapporte cet historien, les Gaulois furent attirés en Italie par le prince étrusque Aruns, qui, pour se venger de Luccimon, ravisseur de sa femme, excita les convoitises des Gaulois en leur envoyant du vin et des fruits qu'ils ignoraient complètement; c'est ce queDenys d'Halicarnasse (l/t*t. ro»., h. XIII, 16) atteste positivement, en ajoutant que les Gaulois se servaient, au lieu de vin, c d'une liqueur puante obtenue par l'orge pourrie bouillie dans l'eau, et au lieu d'huile, de la graisse de porc à goût et à odeur nauséabonde. » 11 est assez curieux de voir qu'à une époque où le midi de l'Europe, notamment l'Italie et la Grèce, étaient célèbres par les dons de Baccbus, la France, aujourd'hui le pays classique du vin, ne se doutait aucunement de la culture de la vigne et de l'olivier. Au reste, l'ignorance de ces cultures est bien loin de donner une idée quelconque de la barbarie où alors (trois siècles avant J.-C.) la France a dû avoir été plongée, puisque, même six siècles plus tard, saint Jérôme (331-420 après J.-C.) nous apprend que, dans sa jeunesse, il avait vu dans la Gaule une peuplade pratiquant l'anthropophagie, non pas par nécessité, car le bétail de toute espèce y abondait, mais par prédilection, ayant soin de choisir les parties les plus charnues du corps humain, c puororum nates et fœminarum papillas solere abscindere, et bas solas cibarum delicias arbitrari » (S. Uieroniumi Opéra, t. IV, ad Jovinianum, L. II). Les Gaulois mangeaient donc de la chair humaine à l'époque où eu Italie, en Asie Mineure et même en Afrique, le christianisme florissant dans tout son éclat, se trou vait représenté par les plus célèbres et les plus savants Pères de l'Eglise, tels que saint Athanase, saint Grégoire, saint Basile, saint Ambroise, saint Augustin, saint Chrysostôme, Grégoire de Nazianze, etc.
2. C'est Jornandès (De Get. $. Goth. orig. et reb, ge$t.f c. xxxi) qui signale la prise et le pillage de Rome par Athaulf» successeur d'Alariç.
réservé à un connétable de cette France, fille aînée de l'Église, de livrer Rome en plein seizième siècle (en 1527) aux horreurs du pillage et du massacre, bien plus atroces que tous ceux qui y avaient été commis par ses prédécesseurs, les barbares du Nord1. Mais ce n'est pas tout : en se retirant de Rome, les conquérants étrangers ne firent que céder la place aux ennemis intérieurs, car pendant le moyen âge les luttes intestines ne cessèrent de s'attaquer à ce qui avait échappé aux barbares de toute nationalité. Le fameux dicton de Pasquin : « Quod non fecerunt barbari, fecere Barberini, » s'appliqueà presque toutes les grandes familles patriciennes de Rome, et ce furent sans doute ses propres citoyens, qui contribuèrent grandement à créer cette couche gigantesque de débris pulvérulents qui recouvre le sol romain, et dont j'ai essayé de faire apprécier les énormes proportions dans mon opuscule : Une page sur l Orient (p. 293).
Maintenant, lorsque l'on considère que, si des agents de destruction aussi remarquables par leur intensité que par leur fréquence et leur durée, ne sont pas parvenus à faire disparaître complètement les monuments de Ninive, d'Athènes et même de
1. Voy. la description émouvante du sac che Rome par les troupes de Charles de Bourbon, dans le classique ouvrage de Robertson (The Hist. of the reign of the emp. Charles V, t. II, L. IV, p. 616). Cette œuvre de destruction présente un curieux rapprochement avec les actes tout aussi atroces commis par les Français et les Vénitiens à Constantinople, lors de la prise de cette ville en 1204 par les Croisés, sous le doge Dandolo et le comte Baudoin, événement remarquable dont j'ai donné un résumé dans mon Bosphore et Constantinople (2e édit., p. 361-363), et qui avait inspiré des pages si éloquentes à Massimo Àzeglio, dans son Niccolô de' Lapi. Quand on considère l'inqualifiable conduite des guerriers chrétiens, telle que nous l'attestent des documents authentiques, on devient moins sévère envers les barbares du Nord et les musulmans, sur* tout lorsqu'on voit ces derniers se montrer, dans les mômes circonstances, bien moins cruels que les défenseurs de la croix. En effet, les exploits sanguinaires des Hérules, des Golhs et des Vandales, destructeurs de Rome, pâlissent devant ceux de Charles-Quint, de même que les Croisés font oublier, à Constantinople, les cruautés qui y furent commises par Mahomet II, tandis qu'on voit Saladin épargner les habitants de Jérusalem, où quelques années auparavant les Croisés avaient massacré des milliers de musulmans.
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Jérusalem \ on doit nécessairement admettre que de tels agents capables d'effacer Garthage presque jusqu'aux dernières traces, ont dû avoir un caractère exceptionnel sans précédent dans les annales du passé.
Or, c'est en effet ce qui a eu lieu, car les descriptions que nous ont laissées Appien et Procope, le premier de la prise de Garthage par Se i pion, et le dernier de sa conquête par les Vandales, suffisent presque à elles seules pour expliquer l'anéantissement complet de la cité2. A Tunis comme à Alger, je ne m'étais pas lassé de relire les pages émouvantes d'Appien, et je m'étais toujours demandé comment les dramatiques péripéties de la lutte et de la mort de Garthage n'aient pas encore tenté un grand poète de consacrer à ce sujet une œuvre épique, qui eût été bien autremeut grandiose et attrayante que toutes les épopées inspirées au génie de l'antiquité ou des temps modernes. Dans une œuvre épique de cette nature figurerait non seulement la chute de Garthage telle que la décrit Appien, notre seule et unique autorité à cet égard, mais encore ce que les ouvrages de Polybe, parvenus jusqu'à nous, contiennent relativement à l'expédition d'Annibal, expédition tellement extraordinaire, qu'on croit presque lire une fiction romanesque lorsqu'on accompagne l'historien (Hist.,L. 1, 63, et L. III, 35, 39, 56, 84, 85, 117) dans cette marche prodigieuse à travers les Alpes, où, après avoir lutté pendant cinq mois, non seulement avec de nombreux ennemis, mais encore avec les glaces et les neiges, qui certes n'avaient jamais été traversées par des èlè-
1. 11 est vrai, les restes de Jérusalem ne sauraient être comparés aux splendides débris de Ninive ou de l'ancienne Perse, si admirablement figurés dans les magnifiques ouvrages de P. E. Botta et F. Flandin (Monuments de Ninive, 5 vol. gr. in-fol.), et de E. Bournouf, P. Coste, E. Flandin, H. Lebas et A. Leclerc (Monuments de la Perse ancienne, 7 vol. gr. in-fol.); cependant les monuments de Jérusalem, tels qu'ils ont été figurés par M. Salzmann dans deux énormes volumes in-folio, prouvent que les trésors archéologiques que renferme cette indestructible cité sont encore très nombreux et d'une incontestable valeur.
2. Voyez les considérations sur Appien et les historiens de Carthage dans les Pièces justificatives, XIV.
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phantS) Ànnibal descendit enfin dans les plaines de la Lombard ie avec une armée réduite à environ 22000 fantassins et 6000 cavaliers (elle comptait 50000 fantassins, 9000 cavaliers et 37 éléphants en quittant la Nouvelle-Carthage, en Espagne) ; ce qui n'empêcha pas cette poignée de héros de battre les Romains dans trois batailles rangées, batailles dont celle de Trasimène coûta aux Romains 15000 hommes, et celle de Cannes (Cannœ, village situé à 11 kilomètres au sud-ouest de la ville actuelle de Barletta) même 70000 hommes, sans compter les nombreux prisonniers* Et c'est après de tels exploits accomplis non contre les populations efiéminées de l'Asie* mais contre les plus vaillants soldats du monde, qu'An ni bal tint Rome en échec pendant seize années qu'il passa en Italie, dont il occupait les plus belles provinces. Quelle moisson pour le poète ou le romancier, que cette brillante épopée transmise par un historien presque contemporain, souvant témoin oculaire des prodiges qu'il raconte I
Rien ne donne mieux une idée de la hauteur vertigineuse d'où Carthage est tombée dans le néant, que le tableau de la magnificence de la cité tracé par Appien, tableau dont il suffira de détacher un seul trait, celui qui se rapporte à ses murailles, pour qu'on puisse se figurer le reste* Ainsi, cet historien nous apprend { que parmi les murailles qui entouraient Carthage, celle qui traversait l'isthme était triple ; les interstices entre ces parois constituaient autant de couloirs vides couverts, divisés en deux étages, dont l'inférieur pouvait loger deux cents éléphants, ainsi que les dépôts pour leur nourriture, tandis que l'étage supérieur contenait des écuries pour quatre mille chevaux, avec grenier pour le fourrage vert et l'orge*
De plus, dans l'intérieur de ces murailles, il y avait des casernes pour vingt mille fantassins et deux mille cavaliers. Enfin, au milieu du port s'élevait une tle munie d'arsenaux pour deux cents cinquante vaisseaux, avec d'énormes magasins pour munitions de tout genre.