TABLEAU TRACÉ PAR APPIEN DE LA PRISE DE GARTHAGE
On conçoit qu'une ville possédant de telles ressources fut capable d'opposer une résistance opiniâtre à toutes les forces de Rome; mais ce qu'on a peine à comprendre, c'est que cette résistance ait pu continuer, lorsque, après avoir obtenu par un traité l'extradition de l'élite de la jeunesse carthaginoise, de tous les éléphants et de presque la totalité de la flotte, les Romains se ruèrent perfidement sur la République complètement désarmée et réduite à l'état d'une proie certaine. Or, c'est dans ces conditions désespérées que les Carthaginois luttèrent encore trois années, pendant lesquelles ils fabriquaient chaque jour cent grands boucliers, trois cents sabres, mille projectiles et cinq cents lauces et javelots; à défaut de cordes et de nerfs pour armer les arcs, on employa la chevelure des femmes. Enfin, de nouveaux vaisseaux furent créés comme par enchantement, et lorsque, pour les empêcher de sortir du port, les Romains en eurent complètement bouché l'entrée, les Carthaginois creusèrent une autre issue et assaillirent avec une telle énergie la nombreuse flotte romaine, qu'ils la firent reculer d'épouvante. Voilà un siège qui défie toute comparaison avec les exploits militaires modernes les plus célèbres! Mais aussi, aucune de nos armées n'a jamais marqué sa victoire par des ruines comme celles qu'accumula Scipion.
Àppien trace1 un tableau navrant du spectacle que présentait Carthage au moment où l'armée romaine y entra. La masse des décombres et des corps humains était telle, que, pour frayer un passage à l'armée, on dut déblayer ces énormes monceaux à travers lesquels on voyait percer une foule de têtes et de membres encore palpitants et s'agitant dans l'angoisse de la mort, que la cavalerie broyait sous ses pieds; et, lorsque toute la ville n'était plus qu'une immense arène de sang et de ruines, et qu'Âsdrubal, commandant de l'armée carthaginoise, se fut rendu aux Romains, on vit apparaître dans le camp de Scipion la femme du malheureux capitaine, suivie de ses enfants, tous revêtus de leurs habits de fête ; cette