Protope, Anecdota, c
môme au douzième siècle, puisque Edrisi ' parle avec extase du théâtre « qui n'a pas sou pareil en magnificence dans l'univers »; des nombreuses arcades (dont il compte cinquante) d'une incomparable beauté; des vingt-quatre citernes; de l'aqueduc, qu'il décrit comme « l'ouvrage le plus remarquable qu'on puisse voir » , etc.
Ainsi donc, pendant les mille trois cent soixante-quatre années écoulées depuis sa destruction par Scipion (210 ans av. J.-C.) jusqu'à l'époque d'Edrisi (1154 ap. J.-C,), tous les efforts de l'homme et du temps n'étaient pas parvenus à'dépouiller complètement Carthage de ses anciens monuments, et il était réservé au moyen âge et aux époques très rapprochées de la nôtre, d'effacer jusqu'à la moindre trace des restes de cette cité, qui semblait avoir été créée pour l'éternité.
Or, cette dernière œuvre de destruction ne s'est pas opérée par le fer et le feu des conquérants ; c'est par le travail lent mais ininterrompu d'un pillage impunément exercé presque par tous les peuples de l'Europe, de l'Afrique et de l'Asie, qu'a été réalisé ce que les formidables catastrophes n'ont pu accomplir; de même que l'action imperceptible mais continue de la Nature produit des effets plus importants que les cataclysmes violents mais passagers.
Déjà Edrisi4 parle de l'énorme quantité de matériaux de tout genre qu'on enlevait chaque jour à ces lieux pour les transporter au loin ; et c'est à l'aide de tels matériaux que Tunis et plusieurs villes de l'Algérie ont été construites ou ornées.
En présence des splendides monuments que Carthage possédait encore du temps d'Edrisi, il serait fort important d'avoir les témoignages de voyageurs ayant successivement visité ces lieux après le géographe arabe, car de cette manière nous aurions pu déterminer approximativement l'époque de la disparition des derniers monuments de Carthage. Malheureusement il faut attendre plus d'un siècle avant d'obtenir un renseignement
i. Géographie traduite de V arabe par A. Jaubert, t I, p. 262. 2. Loc. cit.
CARTHAGE AUX XIIe, XIII* ET XVI* SIÈCLES. 537
quelconque de ce genre, car l'expédition de saint Louis et son débarquement à Tunis n'eurent lieu que Tannée 1250, et par conséquent 117 années après la rédaction (en 1153) de l'ouvrage d'Edrisi. Il est bien à regretter que Jean, sire de Joinville, n'ait pasaccompagné son souverain dans sa seconde croisade, comme il l'avait fait dans la première, dont il a légué à la postérité uue si intéressante relation1. Au lieu de cet observateur éclairé, des hommes plus ou moins ignorants composaient la suite du roi; incapables d'interroger les ruines dispersées autour d'eux, ils ne savaient qu'une chose, c'est qu'ils élaient arrivés, comme l'avait naïvement annoncé saint Louis luj-m^me, dans une ville quon appelait Carthage*. Il résulte néanmoins des documents cités par Michaud, que cette prétendue ville n'était plus a qu'une solitude brûlante où croissaient quelques oliviers». Il ne peut donc y avoir le moindre doute qu'à l'époque où saint Louis et ses croisés se trouvaient dans ces* lieux classiques, la majorité des monuments dont parle Edrisi avait disparu, notamment les aqueducs, puisque les croisés eurent particulièrement à souffrir de l'absence de toute eau potable.
Quoi qu'il en puisse être, l'emplacement de Carthage a dû avoir été marqué au seizième siècle par bien des édifices encore, car les chroniqueurs nous apprennent que lorsque, eu 1535, Charles-Quint se fut emparé de la Goulette, l'amiral Doria fit charger des bâtiments entiers de monuments les plus précieux et les envoya en Italie, tandis que bien d'aulres monuments furent employés à la construction des fortifications entreprises par l'ordre de l'empereur. Ce fut pour satisfaire à de pareils travaux que Marmoit, qui accompagnait ce souverain, vit disparaître pièce par pièce de superbes édifices en marbre. Les Génois ne cessaient d'embarquer tout ce qu'ils
1. Jean, sire de Joinville, indique ainsi, dans son langage naïf, les raisons de son silence à l'égard de la deuxième croisade de saint Louis : « De la voie que il (saint Louis) fîst à Thunes (Tunis) ne vueil-je rien conter ne dire, pour ce que je n'i fu pas, la merci Dieu ! ne je ne veueil chose dire ne mettre en mon livre de quoy je ne soie certain. > (J., sire de Joinville, Hist. de saint Louis, édit. de Natalis de Wailly. Paris, 1874, p. 400.)
2. Michaud, Hist. des croisades, 4* édit., t. V. L. XVII, p. 83.
pouvaient enlever, et les Pisans prétendent que leur cathédrale a été construite avec des marbres de Carthage1,
Telles sont les causes qui ont réduit les restes de Cartbage aux traces à peine perceptibles aujourd'hui, et il est à craindre qu'après avoir subi l'action d'agents destructeurs plus formidables et plus persévérants que tous ceux qui ont jamais affecté une ville quelconque de l'antiquité, le sol carthaginois, .sur lequel la malédiction du ciel semble planer, ne puisse plus fournir de découvertes importantes à de nouvelles fouilles et à de nouvelles études.
Au reste, en archéologie comme dans les sciences physiques, on n'ose plus renoncer à un espoir, quelle qu'en soit la nature ; car si les nouvelles applications de l'électricité ont surpris le monde, M. Schlieman a causé presque autant d'étonnement, en faisant sortir des entrailles de la terre des villes superposées les unes aux autres, et en recueillant des trésors dans l'enceinte de monuments que, depuis des siècles, on avait considérés comme autant d'accumulation de stériles et muettes pierres cyclopéennes. Après de telles surprises, on n'a peut-être pas le droit de désespérer de l'avenir des ruines de Cartbage, et les voyageurs auraient tort d'imiter à cet égard l'exemple d'un illustre écrivain qui, se trouvant à Tunis, avait cru pouvoir se dispenser de les visiter, de même qu'étant au Caire il s'était contenté de charger un ami du soin d'inscrire son nom sur les pyramides2.