MER INTÉRIEURE PROJETÉE PAR M. ROUDÀIRE
En terminant mes excursions tunisiennes par une visite rapide à remplacement de Carthage, je n'avais rempli qu'une partie du programme, que je m'étais tracé en allant à Tunis ; car l'excursion à laquelle j'attachais le plus d'importance avait pour objet le golfe de Gabès, afin d'étudier la contrée sur laquelle le grandiose projet du capitaine Roudaire avait attiré les regards du monde scientifique. Aussi, depuis l'époque où ce projet fut soumis au gouvernement français, je n'avais cessé de suivre avec la plus grande attention les longs et importants débats qu'il avait provoqués, tant dans le sein de l'Institut de France que parmi les savants de l'étranger, et il me tardait de vérifier sur les lieux mômes les pièces de ce célèbre procès. Malheureusement l'état de santé de ma femme exigeait un prompt retour en Europe, et j'ai dû, par conséquent, renoncer à toute idée d'accomplir ce voyage qui eût duré plusieurs jours. Toutefois, je ne puis résister à la tentation de vous entretenir un moment d'une question qui est aujourd'hui l'objet de tant de légitimes préoccupations, mais dont il n'est pas toujours aisé d'embrasser l'ensemble, si l'on n'a pas eu soin de réunir, ainsi que je l'ai fait, les principales pièces authentiques qui s'y rapportent, et parmi lesquelles plusieurs se trouvent disséminées dans des recueils publiés en divers pays et en langues différentes. En conséquence, j'essayerai de résumer la question aussi brièvement que possible.
Le projet de M. Roudaire est, comme on sait, de faire entrer l'eau du golfe de Gabès dans l'intérieur de ces parties de la Tunisie et de l'Algérie, en perçant l'isthme qui sépare ce golfe du vaste lac (schott ow sebkha en arabe) El-Fejej (Jacns Tritonis des anciens), situé au-dessous du niveau de la mer, ainsi que le sont une série de lacs échelonnés de l'est h l'ouest, depuis le sebkha ou schott El-Fejej, jusque bien avant dans l'intérieur de l'Algérie. M. Roudaire pense donc que le percement de l'isthme de Gabès, qu'il évalue à 16 kilomètres de longueur, aurait pour conséquence l'occupation par les eaux de la mer, d'un espace n'ayant pas moins de 320 kilomètres (de l'est à l'ouest) de longueur, et de 50 à 60 kilomètres de largeur. Les
résultats principaux rattachés par M. Roudaire à la création de cette mer intérieure seraient :
4° Modification notable dans les conditions climatériques de celte partie de la contrée. Selon M. Roudaire1, la quantité d'eau évaporée par cette mer ne serait pas au-dessous de 39 millions de mètres cubes par jour; en sorte que cette masse considérable de vapeurs aqueuses, poussées par les venls sud, sud-est ou sud-ouest (que M. Roudaire considère comme dominants) vers la région septentrionale de l'Algérie et de la Tunisie, devrait nécessairement se condenser en passant par les monts Aurès et former d'abondantes précipitations aqueuses.
2° Développement de la population et de l'agriculture, déterminé par l'amélioration des conditions climatériques.
3° Introduction de nouvelles voies de communication avec l'intérieur.
Enfin, M. Roudaire fait observer que la création de cette communication entre le golfe de Gabès et le lac Fejej, serait le rétablissement d'une ancienne communication qui avait existé, selon les anciens, entre le golfe de Gabès et lo lac do Triton (Fejej d'aujourd'hui).
A l'appui de cette assertion souvent contestée, M. Roudaire cite un manuscrit arabe sur lequel M. de Lesseps insiste avec beaucoup de raison *, car ce manuscrit atteste l'existence d'une mer s'étendant sans discontinuité jusqu'à la ville Nafta, en sorte qu'on s'embarquait en Egypte pour arriver par cette voie à la ville de Zaxfran, d'où il résulte nécessairement que le golfe de Triton des anciens existait encore au moyeu âge. De plus, M. Roudaire fait observer3 que les collines situées sur le littoral entre Gabès et Souza, offrent des traces évidentes d'un exhaussement ayant eu lieu à une date postérieure à l'occupation romaine; parmi ces traces figurent les faits suivants : à Souza, occupant au nord de Sfax la place de l'ancienne Hadramitte, des fouilles ont mis à découvert un pan de mur dont la base