LA SIERRA NEVADA EN HABIT D'HIVER
étaient bien plus nombreux et roulaient des masses d'eau beaucoup plus considérables. Quelle que soit l'origine de ces conglomérats, M. de Drasche déclare qu'elle ne peut être de nature glaciaire, pas plus que celle des conglomérats miocènes précédemment mentionnés, et il fait observer que ce sont des assertions erronées de ce genre, formulées entre autres par M. Schimper, qui ont pu avoir donné lieu à tout ce qui a été dit sur les phénomènes glaciaires de la Sierra Nevada, phénomènes que M. de Drasche n'a pas été dans le cas de constater.
La Vega se déploie jusqu'à la Sierra Nevada, limite sud-est de cette spleudide plaine. Malgré son altitude de 795 mètres, elle est revêtue d'épais taillis d'oliviers et de vignobles étendus. Les olives donnent une huile assez bonne, mais qui serait bien meilleure si l'on savait la fabriquer en Espagne comme on le fait en France et en Italie. Quant au vin, la Yega ainsi que les hauteurs limitrophes en produisent des variétés nombreuses, «dont certaines qualités, notamment celle de teinte dorée, rappelant également le goût du xérès mais beaucoup moins capiteux, constituent les meilleurs vins de table qu'on puisse trouver en Espagne, où les vins de ce genre sout lourds et parjrop alcooliques, tandis que le xérès et le malaga ne se prêtent point à l'usage ordinaire.
Le climat de Grenade est beaucoup plus tempéré qu'on ne serait porté à le croire, en considérant l'altitude de la ville et la proximité des montagnes élevées. Les étés y sont chauds, mais les automnes admirables et les hivers peu rigoureux, ainsi que le prouvent les orangers assez communs, non seulement dans la plaine, mais encore sur la hauteur qui porte l'Âlhambra. La cour de Lindavajo est ornée d'un grand nombre de ces arbres, dont les fruits commençaient à se dorer le 7 novembre. Pendant les dix jours que nous passâmes à Grenade (ou plutôt dans l'Alhambra) nous eûmes une moyenne de 22 à 24 degrés à l'ombre et de 30 à tS2 au soleil, avec des matinées et soirées assez fraîches. Le 5 novembre il y eut une pluie d'orage et la Sierra Nevada reçut ses premières teintes argentées, mais le lendemain le ciel reprit toute sa sérénité et,
bien que le matin à sept heures la température descendît i H-lOdegrés, elle se maintint toute la journée à 48-49 degrés. Le 8 novembre une nouvelle pluie détermina un abaissement de température encore plus considérable, en sorte que la moyenne diurne ne dépassa guère 12 et la chaleur solaire 25 degrés; aussi le matin du 9, nous vîmes la Sierra Nevada pour la première fois revêtue de sa robe hivernale, car une nappe blanche recouvrait complètement toute sa région inférieure. En se reflétant sur cette large bande cristalline, les rayons du soleil couchant la colorèrent d'une teinte rosée scintillante rappelant vivement XAlpengliïhen (incandescence alpine) des glaciers suisses, phénomène que je n'avais pas encore vu dans le Midi. Néanmoins, ces manifestations hivernales, quelque grandioses et pittoresques qu'elles fussent, étaient pour nous un avertissement de plus, que le règne de la belle saison approchait de son terme, et que le moment était venu de nous transporter dans les contrées où ce règne est presque perpétuel.
En conséquence, nous nous décidâmes, quoique à regret, à quitter le 11 mars les féeriques palais de l'Alhambra pour retourner à Malaga, et de là nous rendre à Carthagène, dernier terme de nos pérégrinations ibériques. C'était un voyage que nous aurions pu effectuer rapidement par voie de mer, mais celle-ci était tellement mauvaise le jour où nous devions nous embarquer pour Carthagène, que nous préférâmes nous y rendre par terre, ce qui nous imposait un immense détour, puisqu'il fallait remonter presque jusqu'à la proximité de Madrid, en allant prendre à Manzanarès l'embranchement de chemin de fer qui conduit à Carthagène. Pourtant, ce circuit très long, à la vérité, n'exigeait pas plus de temps qu'un voyage direct en diligence de Grenade à Carthagène, indépendamment des nombreux inconvénients qu'offrent des voyages de ce genre en Espagne, surtout pendant la saison avancée où nous étions.
En passant par Cordoue nous ne pûmes nous empêcher de nous y arrêter un jour, afin de revoir encore une fois la magnifique cathédrale, ce monument curieux du christianisme
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victorieux, établi dans l'enceinte toute pleine encore des souvenirs de l'islamisme vaincu. En parcourant la belle cour plantée d'orangers, nous vîmes briller avec tout Péclat de For les fruits qui étaient encore verts lorsque, le mois passé, nous visitâmes ces lieux.
Entre Cordoue et Àlcazar, la contrée que nous traversâmes est fort riche en taillis d'oliviers, et nous ne cessâmes de jouir du beau ciel de l'Andalousie; mais aussitôt que près d'Alcazar nous entrâmes dans le domaine montagneux de la Sierra Morena, la température s'abaissa, et pendant la nuit nous eûmes de la peine à nous réchauffer dans notre wagon. En descendant de Chinchilla à l'aube du jour, nous vîmes les champs et les collines blanchis par le frimas, et nous fûmes heureux de voir dans les parages de Tabarra reparaître les oliviers. Il est vrai qu'ils s'évanouissaient à plusieurs reprises, à mesure que la contrée s'élevait, mais dans les parages de Cieza ils prirent un grand développement, et à Àlcazar nous saluâmes avec bonheur les premiers dattiers que nous ayons vus depuis Cordoue. D'abord en petit nombre, ils deviennent fréquents à mesure qu'on se rapproche de Murcie ou ils s'associent aux orangers. Cependant la belle végétation qui se déploie dans les environs de cette ville ne lui donne encore que le caractère d'une oasis orientale, car la vaste plaine où est située Murcie est aride et continue à l'être jusqu'à Carthagène. Mais une fois là, nous nous retrouvâmes sous le beau ciel de l'Andalousie. Le climat de Carthagène est aussi doux que celui de Malaga, avec des étés plus chauds peut-être, quoique pas autant qu'à Murcie, où en juillet et en août le thermomètre, à l'ombre, s'élève quelquefois à 44 degrés.
Mais ce qui caractérise particulièrement le climat de Carthagène et constitue en même temps un fait intéressant de géographie botanique, c'est que les dattes y parviennent à parfaite maturité, tandis qu'elles ne mûrissent point sur la côte de l'Algérie, beaucoup plus méridionale que celle de l'Espagne orientale. C'est un fait généralement connu, et la localité d'Eltchi jouit, sous ce rapport, d'une célébrité universelle, que
Ton eût pu dire très ancienne, si l'introduction des palmiers sur le littoral de l'Espagne remontait, ainsi qu'on serait porté à le supposer, à l'époque même de l'établissement des Arabes; tandis que le contraire paraît résulter d'un passage d'Edrisi. En effet, en parlant de la ville d'Eltchi {Illice des Romains) qu'il décrit1 longuement comme tout ce qui se rapporte à l'Espagne, sa patrie, le célèbre géographe arabe ne dit pas un mot des taillis de palmiers, qu'il n'aurait pas manqué de signaler, surtout si, alors, ils étaient composés comme aujourd'hui de plus de 60 000 individus. Ces taillis n'existaient donc point au douzième siècle, en sorte que si les Arabes les ont réellement plantés, ils ne l'auront fait qu'après l'établissement de leur domination en Espagne.
En tout cas nous regrettâmes beaucoup de n'avoir pu visiter Eltchi, dans la crainte de manquer le bateau qui devait nous transporter à Oran. Nous accueillîmes donc avec plaisir la proposition que M. Spitarno, consul de Russie, voulut bien nous faire de nous conduire dans une propriété qu'il possède à une lieue de distance de Car th a gène, où un millier de dattiers sont cultivés comme arbre de rapport.
Ce petit taillis de dattiers chargés de fruits presque mûrs (le 13 novembre) ne manque point d'intérêt, quand on songe qu'un semblable tableau ne se présente nulle part ailleurs dans l'Europe entière. On sait que le dattier se reproduit seulement par semence et qu'il faudrait vingt années pour obtenir un arbre en pleine fructification, aussi ne se sert-on pour la plantation que d'arbres très jeunes achetés ailleurs; au reste, j'ai observé au pied de plusieurs arbres de petites plantes en feuilles provenant des fruits qui y étaient tombés, ce qui prouve la naturalisation du dattier dans cette partie de l'Espagne. A Carthagène même, les dattes ne sont point un objet d'exploitation comme à Eltchi.
La fertilité du sol de Carthagène est très grande, mais la ville ainsi que ses environs manquent d'eau; les tentatives
1. Géographie d'Edrisi, traduite de l'arabe par A. Jatibert, t. II, p. 38.