CONTRASTES ENTRE LÀ TUNISIE ET L'ALGÉRIE
et le long de ces routes, partout des maisons hospitalières, destinées exclusivement à l'usage des voyageurs; tandis que de l'autre côté, des solitudes arides et déboisées, accessibles pendant la saison des pluies seulement au cavalier et au piéton ; nulle part le moindre refuge pour l'étranger tant soit peu habitué aux exigences de la vie civilisée; en uu mot, quelques heures de marche sur le même littoral africain suffisent pour entrer de plain-pied dans l'immobile Orient des siècles passés, après avoir franchi le seuil de cet autre Orient moderne, orné de tous les prodiges de la civilisation européenne, nullement incompatibles avec la poésie orientale.
Sans doute, le temps ne peut manquer de faire justice de cette choquante anomalie, et la Tunisie, qui sous tous les rapports n'est guère que la continuation et même le complément nécessaire de l'Algérie, doit un jour être rattachée à cette dernière en réparant ainsi les profondes blessures que lui a infligées cette séparation contre nature. C'est une question d'humanité, mais c'est aussi une question d'intérêts français, car l'annexion de la Tunisie procurera à la France non seulement un territoire d'une fertilité proverbiale, mais encore le plus beau port de la Méditerranée, celui de Biserta, puisque le lac et le canal qui le joint à la mer, n'attendent que quelques coups de pioche d'un ingénieur européen, pour réaliser cette merveilleuse transformation.* De plus, la France se trouverait dans la proximité de ces golfes syrtiques indiqués par la nature même, pour servir de communication avec les régions les plus productives et les plus peuplées de l'Afrique centrale; enfin, si la création d'une mer intérieure se réalisait, il serait fort important que l'entrée de cette mer, ainsi que le bassin même qu'elle constituera, ne se trouvassent point entre les mains d'une puissance étrangère, mais fussent placés sous le contrôle direct de la France, qui seule pourra donner à cette nouvelle voie maritime toute l'importance dont elle serait susceptible.
A une époque comme la nôtre, où les annexions se pratiquent sous tous les prétextes possibles, il n'est point d'annexion qui réunisse en sa faveur plus de motifs légitimes que celle de
la Tunisie, en sorte que, s'il n'y avait pas un parti arrêté de l'ajourner à quelque prix que ce soit, depuis longtemps déjà le gouvernement français eût cédé aux graves considérations que doit lui suggérer l'état fâcheux de la contrée attenante à la frontière tunésienne. En effet, les parages du cap Roux qui représente cette dernière, à environ 15 kilomètres à Test de la petite ville de la Galle, sont habités par de nombreuses tribus arabes qui défie ni ouvertement l'autorité du bey de Tunis et ne cessent de se livrer, aux dépens du territoire français, à leurs habitudes déprédatrices, encouragées par la plus parfaite impunité.
Lorsque je me trouvais à Alger, unacte de sauvage et cynique piraterie avait été commis par ces Arabes à l'égard d'un bâtiment français, sans que les autorités algériennes aient pu obtenir une réparation quelconque, et rien n'avait été décidé à cet égard, à l'époque de mon séjour à Tunis, c'est-à-dire six mois après l'événement, dont j'ai pu connaître tous les détails de la bouche même de M. J. Cubisol, consul de France à la Goulette.
Ce fonctionnaire, aussi actif qu'intelligent, m'apprit que, lorsque, le 25 janvier 1878, un gros bateau à vapeur français, de la compagnie de Talabot fut échoué sur la côte tunisienne, près du fort Bordj-Djedid, situé à 12 kilomètres de la frontière française, des essaims d'Arabes se ruèrent sur le bâtiment et l'assaillirent de toute part. Il est vrai, aussitôt que le consul général de France (M. Roustan) eût fait connaître au bey l'état désespéré où se trouvait le vaisseau, un détachement de quatre cents hommes fut expédié au secours de ce dernier, et M. Cubisol s'empressa de les accompagner. Mais arrivés sur les lieux, tant le consul de France que les soldats tunisiens ne purent faire autre chose, qu'assister en spectateurs impassibles au pillage que les Arabes, dont le nombre s'était accru de cinq ou six mille individus, étaient décidés à consommer; au point qu'un de leurs chefs avait déclaré à M. Cubisol, qu'il y avait trois tribus intéressées à l'opération, et qu'elles nese retireraient point avant que le butin ne soit convenablement partagé. La seule