‹ Espagne, Algérie et TunisieChapitre 38 sur 285 · MILIANAH · texte numérisé non relu

MILIANAH

gnifique animal qu'on lui avait envoyé de Teniet-el-Abd, où cette espèce féline est assez commune.

Nous partîmes le lendemain (le 21 novembre) pour Milianah, ayant eu soin de nous assurer nos places dans la diligence, afin de ne pas nous trouver, comme la veille, refoulés par les enfants du désert. Pendant une demi-heure environ que dure le trajet d'Affreville à Milianah, on monte presque constamment et souvent d'une manière assez abrupte, mais toujours par une de ces excellentes routes dont les Français ont doté l'Algérie ; elle passe au milieu de gorges et de ravins tapissés d'une brillante verdure et dans le fond desquels on apercevait çà et là des orangers à fruits déjà jaunâtres. Les hauteurs pittoresques dont ces gorges sillonnent les versants des montagnes étaient également revêtuesd'unebellevégétation, composée de pinsd'Alep, de peupliers d'Italie, de caroubiers, etc., et de buissons de myrte, d'opontia, de palmier nain, etc. La charpente solide de la contrée comprise entre Affreville et Milianah consiste particulièrement en calcaire siliceux blanchâtre ; plus près de Milianah il est remplacé par un calcaire foncé de teinte blanchâtre à faciès presque paléozoïque, roche qui, dans la montagne située au-dessus de la ville, contient des minerais de cuivre dont l'exploitation a été abandonnée comme n'étant pas suffisamment rémunératrice.

Milianah (Malliana des Romains), bâti sur un rocher de 800 mètres d'altitude, qui n'est qu'une saillie de la chaîne de Zakra, se présente d'une manière fort pittoresque avec ses murailles en pierre de taille et ses jolies maisons blanches, dominées toutes par le bel édifice consacré à l'hôpital. On monte à la ville par une magnifique avenue bordée de platanes. Malgré la saison avancée où nous étions, la température du jour n'était pas froide, mais le soir on éprouvait réellement le besoin d'avoir du feu, besoin senti pour la première fois depuis notre arrivée en Afrique.

Milianah respire tout à fait l'air d'une élégante petite ville de province, tout y est entièrement français, et la garnison (elle ne comptait que 1800 soldats) contribue beaucoup à son ani-

mation. Les rues sont larges et les boutiques bien pourvues; parmi ces dernières, plusieurs sont tenues par des juifs. Les Arabes circulent dans les rues comme de paisibles citoyens, la cigarette à la bouche, mais toujours sans armes, dont le port leur est fort prudemment interdit, dans la majeure partie de l'Algérie.

Le coup d'œil surla plaine dont on jouit à Milianah est magnifique; on voit le Chélif serpenter comme un ruban argenté, au milieu d'une contrée accidentée, limitée au sud par des montagnes élevées, dont les contre-forts ne permettent pas d'apercevoir Teniet-el-Ahd, le but principal de notre excursion, et où nous étions impatients d'arriver avant l'époque de la chute des neiges. Aussi nous hâtâmes-nous de quitter Milianah (le 23 novembre) pour retourner à Affreville, où un service de diligence est établi entre cette dernière ville et Tenietel-Ahd.

En sortant d'Affreville nous parcourûmes une belle plaine presque déboisée, mais généralement cultivée, dont le sol, composé de terre végétale noire avec quelques galets arrondis, doit être d'une grande fertilité; puis, à une heure environ d'Affreville, nous traversâmes le Chelif en bateau; la diligence put le passer à gué, parce que dans cette saison l'eau est encore peu profonde et d'ailleurs réduite à un mince filet coulant assez rapidement; mais le lit de la rivière a une largeur considérable et est encombré de galets; les rives sont élevées et composées de dépôts limoneux çà et là horizontalement stratifiés et plus ou moins profondément ravinés; à côté du gué on voit les restes d'un pont en pierre dont les arches avaient été emportées par les inondations.

Après avoir franchi le Chélif nous commençâmes à monter, mais assez légèrement, en cheminant toujours sur une surface unie, assez bien cultivée, mais complètement déboisée et plus ou moins revêtue de touffes de palmiers nains, qui sur plusieurs points forment un tapis serré. Cependant à deux heures environ d'Affreville la plaine se renfle à mesure qu'on approche de la montagne; on franchit ensuite plusieurs collines servant de

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contreforts à cette dernière. Les montées et descentes sont très douces, d'autant plus que la route macadamisée est excellente ; ça et là apparaissent des groupes de chênes verts, des genévriers et des buissons de lentisques, auxquels les Arabes mettent malheureusement le feu, sous prétexte de gagner de la terre arable, qui certainement ne leur fait pas défaut. Le long des ravins on voit percer un calcaire gris jaunâtre, à couches inclinées au nord. Plus loin, le pin d'Alep commença à dominer; il revêt complètement les hauteurs auxquelles les taillis de ce conifère donnent des contours mamelonnés gracieusement nuancés d'ombre et de lumière. À quatreheures d'Affreville nous changeâmes de chevaux, on mit huit de ces animaux vigoureux à notre diligence; j'ai pu observer au relai que les chevaux y sont nourris d'avoine et non d'orge, comme cela se pratique généralement dans le midi de l'Europe. Nous suivîmes le bord droit d'une vallée étroite, arrosée par un ruisseau coulant du sud au nord ; le calcaire jaunâtre siliceux perçait des deux côtés de la route en couches inclinées, souvent plissées; lorsque ces calcaires sont foncés ils simulent le schiste argileux. A mesure que nous avancions, les montées devenaient plus raides et presque continues; la contrée prit décidément le caractère d'une contrée montagneuse et les champs labourés disparurent; cependant sur plusieurs points les montagnes s'écartaient et laissaient place à des plaines et des vallées unies, revêtues de taillis de vigoureux chênes verts, de broussailles de neriums et de cistes, ainsi que d'une herbe serrée entremêlée de touffes de palmiers nains; au milieu des buissons, on voyait grimper les tiges sarmenteuses du Clematis cirrhosa, dont les belles fleurs blanches se balançaient en festons gracieux tranchant sur le fond vert du feuillage.

Nous arrivâmes à Teniet-el-Ahd, au bout de sept heures et demie de voyage. L'altitude de ce village est de 1165 mètres; aussi y faisait-il froid, surtout le soir, et nous dûmes faire du feu dans le petit hôtel assez commode où nous descendîmes. Le lendemain (24 novembre), nous partîmes pour visiter la forêt des cèdres, située vis-à-vis, au sud, de Teniet-el-Had.

Nous traversâmes pendant une heure les hauteurs qui servent de contre-forts à la chaîne de Teniet-el-Ahd ; elles sont nues et les calcaires jaunâtres marneux y percent de toutes parts. Au bout d'une heure de montée, de beaux chênes verts commencèrent à se montrer, et bientôt après on vit les premiers cèdres, qui se multiplient à mesure qu'on monte. Nous suivîmes la route tracée pour les besoins de l'administration forestière; elle longe le versant septentrionnal de la montagne, d'où l'on jouit d'un coupd'œil magnifique sur la plaine accidentée, qui sépare la chaîne à cèdres du massif dont le versant méridional porte Teniet-el-Ahd ; d'autre part, quelques échappées permettaient d'apercevoir la contrée située plus au sud de la chaîne à cèdres, contrée qui se présente comme une vaste surface accidentée, limitée à l'horizon lointain par des montagnes ne paraissant pas très élevées à celte distance. Bien que les cèdres se multiplient à mesure qu'on s'avance, cependant les forèls qu'ils constituent sont toujoursdes forêts mixtes, car les cèdres sont associés au chêne vert et au chêne ballota {Quercus bal- Iota), dont le feuillage, fortement jauni par le souffle de l'automne, contrastait agréablement avec le feuillage vert glauque des cèdres. Plusieurs do ces derniers arbres acquièrent des dimensions remarquables; une hauteur de 30 mètres avec une circonférence de 6 à 9 mètres ne sont pas rares. Dans le jardin du garde forestier, dont nous atteignîmes la pittoresque habitation au bout de trois heures de montée assez forte, se trouvent deux espèces de kiosques au milieu de chacun desquels on voit une table faite d'une coupe transversale d'un tronc de cèdre, or, ces plaques ont, d'après ma mesure, 6 mètres de circonférence, et lorsque j'exprimai au garde forestier ma surprise, il me déclara qu'il avait eu l'occasion de mesurer des troncs delOetmêmedell mètres de circonférence, et il ajouta qu'àen juger parle nombre des couches concentriques, plusieurs de ces géants ne devaient pas compter moins de mille quatre cents années. Les cèdres affectent quelquefois une prédilection pour le sol rocailleux, car on en voit surgir sur la pente des rochers, au milieu de la pierre nue, et se balancer comme de giganles-

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