RELATIONS ENTRE LES ARABES ET LES CHRÉTIENS
bité et nous n'y rencontrâmes point âme qui vive. Le climat de toute cette contrée passe pour être très salubre, et Ton m'a positivement assuré qu'à Teniet on jouit d'une santé remarquablement vigoureuse, ce qui est parfaitement confirmé par l'extérieur des habitants.
A côté de Teniet même, se trouve un groupe de gourbis (misérables huttes en roseaux) arabes; ils sont habités par des hommes paisibles et laborieux au nombre de 200 individus ; le chiffre des habitants de Teniet étaut d'environ 300. Ces Arabes sont non seulement employés au service de ces derniers comme ouvriers et hommes de peine, mais encore ils fournissent au village la majorité de froment, d'orge et de seigle nécessaire à la consommation, car presque toutes les terres des environs de Teniet appartiennent aux Arabes qui les cultivent et viennent vendre leurs produits aux habitants du village. Ces transactions se font dans un marché tenu chaque dimanche, auquel se rendent les Arabes des localités limitrophes, ce qui donne à Teniet pendant ces jours un air d'animation fort pittoresque, et cependant, comme j'ai pu m'en convaincre moi-même, cette affluence d'indigènes plus ou moins étrangers à la langue des chrétiens, avec lesquels ils viennent débattre leurs intérêts, ne donne lieu à aucun désordre, et une fois leur besogne terminée, les enfants du désert se retirent tranquillement pour gagner leurs pénates. Aussi la garnison de Teniet se compose seulement de 15fr cavaliers, bien que le village puisse loger un nombre beaucoup plus considérable. Sans être fortifié, Teniet possède des casernes spacieuses entourées de murailles percées de meurtrières; mais ces casernes restent presque constamment à moitié occupées, car la poignée de militaires qui constituent la garnison est plus que suffisante au maintien de la sécurité du pays, et encore ne sont-ils jamais dans le cas de prendre des mesures préventives quelconques; une douzaine d'employés civils et de geridarmes répondent parfaitement à toutes les exigences du service public, de l'ordre et de la paix.
Comme tous les villages de l'Algérie visités par nous, Teniet a un caractère exclusivement français, et malgré la
proximité du désert, rien n'y rappellerait l'Afrique, si ce n'était quelques Arabes déguenillés circulant dans les rues. Tout ce qui est rigoureusement indispensable à la vie européenne est fourni par le village, suffisamment pourvu de boutiques de comestibles, de vêtements, d'ustensiles domestiques, etc. Les habitations des employés civils sont propres et commodes; l'église satisfait aux besoins de la paroisse. 11 est vrai, la position de Teniet ne lui permet guère de recevoir des nouvelles bien fraîches sur les événements politiques, car les journaux n'arrivent d'Alger que deux fois par semaine, quoique un réseau télégraphique relie Teniet, comme la majorité des localités de la colonie, à Alger et àOran.
Quand on considère que le massif montagneux sur le versant méridional duquel se trouve Teniet n'a point de cèdre, mais seulement quelques chênes verts, bien que les conditions mi— néralogiques du sol soient exactement celles du massif opposé, où cette essence est si abondante, on a peine à s'expliquer sa singulière localisation, et il devient probable que les conditions d'altitudes y ont une grande part. Même sur le massif à cèdres, cet arbre n'occupe que les régions supérieures, et cela est clairement indiqué lorsque, à Teniet, on embrasse d'un coup d'oeil le massif dont il s'agit ; car on y voit une large zone colorant en vert foncé la région supérieure de la montagne, et atteignant à peine la partie médiane de cette dernière ; c'est cette zone foncée qui est occupée par les cèdres associés aux deux espèces de chênes [Quercus ilex et ballota) .
Comme la diligence desservant Teniet et Affreville fonctionne seulement deux fois par semaine, nous fûmes obligés de passer trois jours à Teniet, établis assez commodément à l'hôtel du Commerce, où cependant le froid se faisait sentir, malgré le feu d'une bonne cheminée; aussi nous ne fûmes pas fâchés de voir arriver le véhicule qui (le 26 novembre) nous transporta à Affreville en six heures, tandis qu'il en avait mis huit en montant d' Affreville à Teniet.
Nous revîmes Affreville avec d'autant plus de plaisir que
DÉPART d'AFFREVILLE POUR ALGER. 81
cette localité était le terme du grand circuit parcouru pour nous rendre d'Oran à Alger par Teniet et Miliauah, cette excursion, même dans cette saison, a été pour moi d'un très grand intérêt ; nous nous sentîmes néanmoins très heureux de pouvoir enfin inaugurer notre saison d'hiver à Alger, où tout était préparé depuis longtemps pour nous recevoir dans les conditions les plus favorables.
TCB1HATCQEF.
LETTRE IV
La ville d'IÀger telle qu'elle est et telle que je l'avais vue il y a trente ans. — Quartiers de Mustapha supérieur, de Mustapha inférieur et de Saint-Eugène. — Palais du Gouverneur général, à Mustapha inférieur. — Restes nombreux d'architecture mauresque, tant dans les maisons privées que dans les édifices destinés au service public. — Richesse et variété des plantes ornementales à Alger et dans ses environs — Jardin Marengo. — Défaut des promenades dans l'intérieur de la ville. — Nombreuses et pittoresques excursions dans les environs. — Facilité des moyens de communication.
Alger, le 1* décembre 1877.
Une fois commodément installés dans notre hôtel (hôtel d'Orient) je crus, avant de commencer mes excursions aux environs d'Alger, devoir tout d'abord me faire une idée générale de la physionomie de la ville ; ce sont ces premières impressions que je m'empresse de vous communiquer.
J'ai à peine besoin de vous dire que les réminiscences de ma visite faite il y a trente ans, ne me servirent guère à m'orienter dans cette ville telle qu'elle est aujourd'hui. Je voyais encore la cité arabe autrefois connue, avec ses petites maisons blanches et ses rues étroites, pittoresquement groupées sur la hauteur qui domine la Kasba, ancienne demeure du bey ; mais cette cité n'était plus qu'un corps inanimé, dont la vie est allée se réfugier dans la cité moderne, échelonnée tout le long du littoral, qui a été agrandi aux dépens de la mer tout en emprisonnant cette dernière dans l'enceinte solide d'un vaste port. Aussi en y débarquant croit-on être en Europe, notamment en France, illusion qui n'est même pas complètement dissipée par la présence des costumes orientaux, car, de même qu'à Marseille