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ALGER TEL QU'IL EST ET TEL QU'IL FUT

ou à Gibraltar, les uniformes ou les habits européens dominent également; ainsi dans la partie moderne d'Alger, on peut se figurer quelquefois, non pas que les Français sont venus chez les Arabes, mais bien les Arabes chez les Français. Ce qui rappelle l'Orient, et cela par son côtelé plus avantageux, c'est la végétation, dont la splendeur frappe tout d'abord, en sorte qu'en traversant les beaux bouquets de palmiers qui ornent tant de places, entre autres la place du Gouvernement, où de sveltes colonnades à éventails mobiles forment, devant l'hôtel de la Régence, un péristyle comme jamais hôtel en Europe n'en a eu, on est agréablement averti qu'on se trouve en Afrique.

La partie centrale de la ville moderne, située vis-à-vis du port, se rattache du côté de l'ouest et de l'est, par des sériesnon interrompues de rues et de maisons, à des quartiers plus éloignés, qu'on peut considérer comme les faubourgs delà ville, mis en communication avec cette dernière par des tramways, sans parler des diligences ou des nombreux fiacres et voitures publiques qui stationnent presque dans toutes les grandes places. Le faubourg de l'ouest est formé par le village de Saint-Eugène et celui de l'est par les quartiers de Mustapha supérieur et inférieur. Le village de Saint-Eugène, échelonné le long du littoral, a également un caractère tout à fait européen, mais ce faubourg est moins vaste et bien moins important que les deux autres situés dans la direction opposée, et dont l'un, le Mustaphainférieur, longe la mer et contient le Jardin d'essai, établissement remarquable dont je vous rendrai compte plus tard, car je me propose de l'étudier en détail. Le Mustapha supérieur occupe, comme son nom l'indique, le haut des collines qui bordent le littoral, en laissant entre ce dernier et la mer un espace assez vaste où se trouve le quartier de Mustapha inférieur.

Les hauteurs comprises dans le nom collectif de Mustapha supérieur constituent-la partie la plus gracieuse d'Alger. C'est une succession de coteaux superposés les uns aux autres en terrasses verdoyantes, d'où le regard embrasse des panoramas aussi variés que splendides. Tant sur les versants de ces coteaux que le long de leur lisière inférieure, où une belle route les

traverse, en Relevant et en Rabaissant tour à tour, on voit de nombreuses villas et des propriétés brillant comme autant d'étoiles blanches au milieu de l'épaisse verdure dont toutes ces riantes collines sont revêtues. Parmi les pittoresques habitations dont elles sont ornées, la plus importante est sans contredit le palais du gouverneur général, situé sur la grande route qui traverse les hauteurs du Mustapha supérieur.

Ce palais, que je visitai bientôt après mon arrivée à Alger, est un intéressant échantillon de l'architecture mauresque, mais les dimensions de l'édifice ont été considérablement développées par les Français. Du temps du bey, il était limité par ce qui constitue aujourd'hui l'aile gauche, bâtiment à forme carrée et à façade élégante ; c'était une maison de plaisance du prince, lorsqu'il quittait la Kasba pour quelque temps. Les Français ont ajouté à cet édifice une construction semblable reliée à la première, de manière à former entre les deux ailes une belle cour pavée de tuiles vernissées et ornée de colonnes de marbre. Ce nouvel édifice renferme la salle de réception. Malgré les vastes proportions de l'ensemble, le palais, tel qu'il est aujourd'hui, renferme à peine quinze pièces réellement habitables; le reste est occupé par des couloirs, des niches et d'autres hors-d'œuvres architecturaux, le tout extrêmement gracieux, mais n'ayant rien du luxe réel et surtout du confort des country houses de l'aristocratie anglaise. De même l'ameublement est modeste et souvent d'un goût douteux ; en un mot, si le gouverneur général de l'Algérie est bien plus pittoresquementlogé qu'aucun de ses confrères de l'Europe, ceux-ci n'ont rien à lui envier sous le rapport de l'espace et de la commodité.

La vue est magnifique, tant sur le vaste jardin qui entoure le palais, que sur la mer et la ville d'Alger. Au nombre des points d'où l'on jouit le mieux de ces coups d'œil enchanteurs, figure le charmant petit kiosque situé dans le jardin et orné d'une douzaine de colonnes en marbre blanc d'ordre mauresque; ces colonnes ont été envoyées en cadeau par le roi deSardaignë au dernier bey, qui les avait placées dans la Kasba, d'où les Fran-

palais d'été du gouverneur général. 85

çais les transportèrent ici, de même qu'un beau vase en marbre, également présent du roi de Sardaigne, qui, comme tant d autres souverains, croyaient de leur intérêt d'offrir à ce chef des pirates des dons volontaires, afin de se ménager ses faveurs et de garantir leurs sujets de sa rapacité et de ses brigandages.

Parmi les plantes ornementales du jardin, je ne citerai que les suivantes : Anona cherimolia. Araucaria excelsa, Wistariâ sinensis, Philodendron pertusum, et enfin quelques groupes do camélias. Quant à la serre, d'ailleurs très restreinte, elle ne renferme rien de particulièrement remarquable ; cependant on y voit, au milieu de nombreux Cineraria^ quelques Gesneria et Bégonia, ainsi que le Pteris angusta.

Excepté le palais du gouverneur, plusieurs autres élégantes habitations européennes se trouvent échelonnées des deux côtés de la grande route, qui traverse les coteaux du Mustapha supérieur; telle est entre autres la villa appartenant à M. Bell, dont l'élégante façade est revêtue des magnifiques fleurs rouges du Bougainvillia. Mais c'est sur les coteaux mêmes de Mustapha supérieur, ainsi que dans la région accidentée limitrophe, que se multiplient les villas à architecture mauresque, appartenant presque toutes aux Anglais. Parmi ces nombreuses habitations, je ne citerai que la maison du consul général d'Angleterre, le lieutenant-colonel Playfair et celle de M. Leggers. Cette dernière, ancienne maison de campagne du bey , est remarquable par l'élégance de son architecture mauresque, enrichie par son propriétaire de nouveaux éléments empruntés à plusieurs contrées de l'Orient, notamment à la Perse; du haut de la colline élevée dont le sommet estcouronoé par cette charmante habitation, on jouit d'une vue étendue fort belle. Grâce à sa position, les chaleurs excès sives de Tété y sont moins sensibles, sans que cependant la végétation de ces parages perde rien de son caractère éminemment méridional; aussi y ai-je vu l'amandier en fleurs au commencement de janvier.

Enfin la villa, également à architecture mauresque, habitée par une dame américaine, MmeSkinner, à laquelle: ses qualités personnelles assurent une place distinguée dans la société algé-

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rienne, possède l'intérêt d'une réminiscence historique, car c'est dans le petit salon où les amis de M"16 Skinner aiment à venir se grouper autour de son aimable amphitryon, qu'a été signé en 1830, entre le maréchal Bourmont et le bey, le traité par lequel Sa Hautesse renonçait à sa souveraineté et cédait l'Algérie à la France ; la maison , située dans le village El-Biar, sur une colline élevée, avait été choisie pour cette transaction diplomatique, parce que c'était la seule habitation arabe des environs d'Alger qui ne fût pas occupée ou cernée par les troupes françaises ; en conséquence, le bey qui voyait approcher le moment critique, chargea son ministre de la triste mission d'aller au village El-Biar signer sa propre déchéance.

L'architecture mauresque, qui a laissé tant de traces et de reflets dans la plupartdes nombreuses villas de Mustapha supérieur, se présente, à Alger même, sur une bien plus grande échelle et dans un meilleur état de conservation; c'est que les anciens édifices arabes situés à Alger servaient de demeure permanente aux hauts fonctionnaires, ou aux riches propriétaires, tandis que les villas de Mustapha supérieur étaient leurs stations estivales. Aussi, dans la majorité des maisons habitées aujourd'hui par les fonctionnaires français ou consacrées au service public, l'architecture mauresque se déploie dans tout son éclat; telles sont entre autres le palais d'hiver du gouverneur général, à côté de la cathédrale, et l'archevêché, faisant face à ces deux édifices; la préfecture ; les maisons habitées par le conseiller d'État, par l'amiral, par le chef d'état-major, etc. ; tels encore : l'édifice occupé par la bibliothèque et le musée de la ville, dont les collections seraient les plus splendides du monde, si leur importance et leur richesse correspondaient à la pittoresque élégance de l'enceinte où elles se trouvent ; ce qui malheureusement n'est pas le cas, caries objets d'antiquité, quoique plus ou moins intéressants, sont peu nombreux, et la bibliothèque ne contient que 22 000 volumes, tandis qu'il y en a 40 000 seulement dans celle de la garnison de Gibraltar: Il est vrai, la subvention annuelle du gouvernement en faveur du musée et de la bibliothèque n'est que de 6000 francs, somme ne permettant

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