MAISONS MAURESQUES CONVERTIES EN EUROPÉENNES
parles Français; or tel n'a pas été le cas, car à l'époque de l'occupation française, les Arabes et les Turcs s'empressèrent de vendre à bas prix leurs maisons de campagne aux juifs, étant bien persuadés que la conquête française était momentanée et qu'ils ne tarderaient pas à reprendre gratuitement leurs anciennes propriétés. Heureusement pour les chrétiens et surtout pour les juifs, les faits accomplis conservèrent leur valeur, et les enfants d'Israël, si âpres à la curée, purent réaliser de gros bénéfices en revendant les maisons ou en les faisant valoir eux-mêmes. De son côté le gouvernement français fut en droit de se considérer comme entrant ipso facto en possession des palais appartenant au-bey ou des édifices occupés par ses fonctionnaires. C'est de celte manière que les environs d'Alger sont couverts de villas arabes, dont bien peu habitées par des indigènes; et ce mouvement d'expropriation, le plus souvent volon taire, se fit si rapidement et sur une si grande échelle, qu'à l'exception de la partie haute de la ville, tout le reste de cette dernière, comme aussi ses environs, n'offre plus d'autre souvenir du passé que le caractère oriental des anciennes demeures, souvent si discordantes avec leur destination nouvelle.
Mais si à Alger les anciennes demeures arabes jouent un rôle aussi important dans l'établissement de la population chrétienne, les représentants de l'architecture européenne s'y multiplient chaque jour, et l'on voit surgir comme par enchantement des séries entières de beaux et commodes édifices, tels sont ceux éch étonnés le long de la large rue construite à une hauteur considérable au-dessus du port, et bordée du côté de la mer par un quai élégant. On peut également citer comme autant de constructions modernes de très bon goût, plusieurs squares ornés d'une splendide végétation, notamment la place Bresson (où se trouve le théâtre), ombragée de palmiers, et le jardin Marengo.
Ce jardin, créé par le colonel de ce nom, est situé à l'extrémité orientale de la ville près de la belle esplanade qui sert de place d'exercices aux troupes. Le jardin occupe les pentes quelquefois un peu abruptes d'une hauteur taillée en plusieurs terrasses, d'où
Ton jouit d'une belle vue sur la mer et sur une partie du littoral. 11 est richement orné de superbes groupes de bambousvde yucca, de ui'àgmiiques Phytolaccadioica, etc.; les splendidesépis rouges de Tabès (Aloe fruticosa) se détachent d'une manière tranchée sur le lapis verdoyant qui revêt toutes les pentes et les estrades planes des terrasses. Comme promenade publique, le jardin Marengo n'a guère d'importance ; il est très peu fréquenté et sert particulièrement de rendez-vous aux bonnes et aux nourrices avec leurs enfants ; sous ce rapport il rappelle un peu le jardin des Tuileries, surtout les jours dediraanche.il est vrai qu'il n'a ni l'étendue ui l'élégance du célèbre jardin parisien; mais aussi celui-ci ne possède que des marronniers qui s'effacent devant les dômes gracieuxdes palmierset de tant d'autres représentants de la végétation méridionale, dont brille le moindre rocher de la terre africaine.
Cette végétation, non seulement spontanée mais aussi destinée à l'ornementation, constitue l'un des traits saillants de la physionomie algérienne. En effet, parmi la masse de plantes décoratives qui, tant dans la ville que dans les environs, ornent tous les jardins, grimpent le long de tous les murs et se cramponnent à toutes les colonnes des maisons, figurent beaucoup de formes splendides qu'on ne voit guère ou très rarement dans le midi de l'Europe, où elles n'eussent pas manqué d'être cultivées si elles pouvaient y prospérer aussi aisément et abondamment à ciel ouvert. Je mentionnerai seulement les espèces suivantes, fleurissant à Alger pendant une grande partie de l'hiver et dont quelques-unes y sont presque naturalisées : plusieurs espèces de Bougainvillœa { à magnifiques fleurs pourpres ; \eBuddleia madagascariensis, dont les fleurs jaunes exhalent une odeur de miel; Ylpomea Laeri^ à fleurs bleues; \eMika?iia scandens, dont les fleurs jaunes se balancent suspendues aux branches de plusieurs arbres, souvent de concert avec la Cle-
1- H y a quatre espèces de Bougainvillées cultivées dans le Jardin d'essai, et que M. Rivière, le savant directeur de cet établissement, distingue sous les noms suivants : B. brasiliensis, B. spectabilis, B. glabra et B. Warscewiezii. (Voy. Catalogue des végétaux du Jardin d'essai. Alger, 4869, p. 53.)