‹ Espagne, Algérie et TunisieChapitre 48 sur 285 · NOTRE-DAME D'AFRIQUE · texte numérisé non relu

NOTRE-DAME D'AFRIQUE

qu'ils vont chercher à la cuisine à mesure qu'ils les consomment. Cette infraction non motivée aux conditions de Tordre et même de la propreté était d'autant plus étonnante, qu'elle contrastait avec l'excellente tenue des hommes et les soins avec lesquels étaient traités tous les objets relatifs au ménage intérieur et aux attributions militaires du soldat; les munitions et les bagages de tout genre étaient partout méthodiquement rangés et les armes étincelantes et polies comme si elles venaient de sortir des ateliers de l'armurier. En un mot, tout dans cette petite cité militaire respirait Tordre le plus parfait, au grand regret des Arabes, dont les sentiments religieux et nationaux ont droit d'être profondément blessés à la vue des uniformes, des sabres et des selles suspendus aux endroits où jadis était faite la lecture du Koran et où était la demeure des représentants du prophète ; mais, sous ce rapport, les Arabes pourraient chercher des consolations auprès du clergé catholique de plusieurs pays de l'Europe et notamment eu Italie. D'ailleurs, à l'exception de ces quelques discordances, sans doute pénibles pour les susceptibilités nationales, mais inévitables au point de vue de la civilisation et de la liberté, les Arabes ne peuvent que se louer, non seulement du sentiment de tolérance religieuse dont tous les actes du Gouvernement français sont empreintes; mais encore des témoignages de bienveillance et de respect dont la population chrétienne entoure le culte musulman.

Il me serait aisé de vous en donner de nombreux exemples, mais je me contenterai de ceux fournis par les mosquées et Notre-Dame d'Afrique.

Vous connaissez sans doute les mosquées par la description qui en a été plusieurs fois donnée, soit dans les relations des touristes, soit dans les guides, parmi lesquels celui de Murray est incontestablement le meilleur; il me suffira donc de vous faire observer que le Gouvernement français, non seulement veille à à la conservation des temples et à la parfaite liberté de l'exercice du culte musulman, mais que Tune des mosquées principales ayant été détruite par l'incendie, a été rebâtie aux frais

du Gouvernement français avec une élégance et même un luxe dont aucune des anciennes mosquées de la ville ne fournit r exemple. D'autre part, l'architecture adoptée pour Notre-Dame d'Afrique doit flatter le sentiment national des Arabes, car si dans les pays placés jadis sous le régime musulman on voit quelquefois des églises conserver forcément le caractère des mosquées qu'elles ont remplacées, jamais temple chrétien n'a été construit comme Notre-Dame d'Afrique sur le modèle d'un temple musulman, ce qui sans doute n'a pas été fait sans intention par M8r Passy, le fondateur (en 1858) de cette église. Aussi, lorsque j'aperçus pour la première fois, sur le sommet d'une hauteur, ce pittoresque édifice flanqué de plusieurs tourelles comme d'autant de minarets, j'avais cru d'abord voir une mosquée, puis, apercevant la croix sur le dôme central, une mosquée devenue église. En y entrant, la première chose qui me frappa fut cette inscription tracée au-dessus de l'autel : Notre-Dame d Afrique priez pour lés chrétiens et pour les musulmans! ^insi, l'extérieur comme l'intérieur de ce temple chrétien semblaient exprimer cette sublime idée de l'unité universelle d'un culte ne voyant dans le monde entier que des frères et ne dédaignant point, daus la construction de ses temples, d'admettre, quand il le croit convenable, les formes usitées chez les peuples non chrétiens, parce que ces formes ne lui rappellent rien d'hostile, mais seulement de simples modifications du même symbole religieux.

Presque tous les dimanches, après la messe, le prêtre adresse publiquement des prières en faveur des navigateurs. C'est une cérémonie pleine d'onction et à laquelle les lieux où elle se pratique impriment quelque chose de singulièrement émouvant et de solennel : suivi de tout le public, le prèlre sort de l'église et se place sur l'estrade qui fait le tour de cette dernière et domine si pittoresquement la contrée littorale, devant laquelle se déploie à perte de vue la surface azurée de la mer. C'est vers cette mer qu il étend les bras, en implorant le Tout-Puissant de sauvegarder les frêles esquifs suspendus sur ses mystérieux abimes, et sans doute, la population maritime du littoral

Page 1