FÊTE DONNÉE PAR LE GÉNÉRAL CHANZY
venaient projeter leurs gerbes lumineuses sur les groupes pittoresques, au milieu desquels les uniformes français ou étrangers et les toilettes des femmes européennes contrastaient avec les burnous rouges ou blancs des Arabes; et lorsqu'on voyait tous ces enfants du désert, dont plusieurs étalaient avec orgueil la croix de la Légion d'honneur et se sentaient fiers et heureux d'être les concitoyens et les amis des chrétiens, on ne pouvait s'empêcher de se rappeler avec douleur, que dans le moment même où se produisait dans une colonie française cet exemple de la confraternité entre les musulmans et les chrétiens, ces deux races s'égorgeaient sur le Danube, dans les Balkans et en Asie Mineure et paraissaient décidés à mourir, plutôt que de vivre ensemble.
Le général Chanzy et sa femme s'efforcèrent, par mille aimables attentions, d'ajouter au caractère oriental de cette fête tous les charmes de la courtoisie et du raffinement de la société européenne. En me faisant remarquer les bustes des gouverneurs généraux de l'Algérie, rangés tout autour des murs du grand salon, le général Chanzy m'apprit que le chiffre de ses prédécesseurs se montait déjà à 21 (ce qui pendant les 47 années de l'occupation française donnait presque un gouverneur général chaque deux années), je m'empressai naturellement d'exprimer l'espoir et le désir, que pendant longtemps encore on ne serait pas dans le cas d'y ajouter un nouveau buste, et pourtant, le jour même du bal, toute la ville parlait du rappel du gouverneur général ainsi que du préfet, changement réclamé à grands cris par les journaux radicaux, prétendant que l'Algérie aussi devait renouveler ses fonctionnaires, afin d'effacer toute trace bonne ou mauvaise du passé.
Parmi les chefs arabes, plus d'un (et à leur tête Ali-Scherif) prenaient part à la conversation qu'ils étaient capables de soutenir en excellent français, et pour ne pas rester en arrière de la civilisation européenne, ils ne manquaient pas de se présenter au souper et quelquefois de faire honneur au Champagne, en dépit du prophète. Le souper fut servi dans une alcôve mauresque, dont le fond était disposé en terrasses gracieuses,
sur lesquelles se trouvaient rangés les plais chargés de rafraîchissements.
Le bal se prolongea bien ayant dans la nuit, et tous ceux qui y avaient pris part n'ont pu manquer de lui rendre cette justice que, nulle part ailleurs, à une dislance si rapprochée de l'Europe, il ne serait possible de contempler une fête offrant comme celle-ci une aussi heureuse combinaison de la poétique originalité de l'Orient avec les charmes de la plus exquise civilisation européenne.
LETTRE VII
Excursion aux coteaux de Mustafa supérieur. — Fontaine Bleue, — Composition géologique et végétale de la contrée comprise entre la Fontaine Bleue et la Terrasse supérieure du Jardin d'essai. — Carrière près du Fort de l'Empereur. — Coupes géologiques que présentent les carrières situées près d'El-Biar. — Carrière de Babel- Oued. — Village Bouzarea. — Mont Bouzarea) — Huttes kabyles pittoresquement disséminées au milieu de Palmiers-nains gigantesques. — Curieux squelettes d'Opuntia, connus sous le nom de Dentelles de Sahara. — (La Vigie, point culminant du mont Bouzarea. — Le Bois de Boulogne. — L'intérêt qu'offrent, sous le rapport de la géographie botanique, les arbres qui y sont cultivés.
Alger, le 6 mars 1878.
Dans ma dernière lettre, je vous ai rendu compte de la manière dont j'ai employé les quelques jours de mauvais temps (du moins considéré comme tels à Alger), pour étudier un peu l'intérieur de la ville. Depuis, le soleil a reparu, et je me hâtai de reprendre mes courses dans les environs d'Alger, devenus plus verdoyants que jamais, surtout les ravissants coteaux du Mustafa supérieur qui semblaient avoir bu avec délices les fraîches ondées dont ils avaient été baignés.
Aussi, ce fut vers ces hauteurs que je me dirigeai (le 30 décembre), par une magnifique matinée, en remontant la jolie petite vallée de la Fontaine Bleue, nommée ainsi à cause d'une fontaine mauresque ornée d'une plaque de cette teinte. La vallée nous conduisit par des sentiers verdoyants à travers les hauteurs boisées que nous traversâmes de l'ouest à Test, et nous atteignîmes de cette manière la terrasse supérieure du Jardin d'essai, d'où nous descendîmes vers le littoral pour retourner à Alger, en longeant la mer.
Toute la conlrée comprise entre la vallée de la Fontaine Bleue et la terrasse supérieure du Jardin d'essai, était revêtue d'une riche végétalion, composée d'un grand nombre déplantes en pleine floraison, parmi lesquelles je n'en citerai qu'une seule, non pas à cause de sa beauté ou du rôle qu'elle joue dans la physionomie végétale de la contrée, car elle est de fort petite taille et passerait aisément inaperçue, mais parce qu'elle offre un curieux exemple de l'impossibilité où la disposition des orgaiies sexuels placent certaines plantes hermaphrodites ou monoïques de se féconder elles-mêmes : il s'agit de YAmbrosinia Ba$$ii> la plus chétive parmi toutes les Aroïdées peut-être, dont le spadice porte une espèce de cloison transversale, qui sépare les fleurs femelles des fleurs mâles et empêche de cette manière tout contact direct ou indirect entre les organes des deux sexes; mais ce n'est pas tout, la spathe qui, chez les Aroïdées, recouvre une partie du spadice, mais en laisse l'extrémité supérieure ouverte et par conséquent accessible aux iusectes, forme dans YAmbrosinia Bassii une corne recourbée, à bords complètement soudés, en sorte que, pour ainsi dire, un double rempart exclue toute communication entre les organes reproducteurs et l'extérieur. I^a fécondation par l'entremise des insectes deviendrait donc impossible, si ces derniers ne trouvaient moyen de percer d'abord la spathe et ensuite la cloison du spadice ; or, il paratt qu'effectivement les insectes s'acquittent de cette double tâche et parviennent ainsi à accomplir l'œuvre de la fécondation dans une plante chez laquelle la nature avait rendu cette opération plus difficile que chez toute autre espèce '.
La contrée montagneuse comprise entre la vallée de la Fontaine Bleue et la terrasse supérieure du Jardin d'essai est composée exclusivement de dépôts tertiaires (pliocènes?). Elle offre de belles dénudations sur plusieurs points, entre autres, non loin de la terrasse supérieure du Jardin. On y voit, sur les
1. Voy. Pièces justificatives, H, contenant la liste des plantes observées dans cette excursion.