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CARRIÈRE INTÉRESSANTE PRÈS D'EL-BIAR

peu de distance à l'ouest du Fort et masquée par des hauteurs boisées, se trouve la vaste carrière portant le nom de Scala, d'après celui d'un Italien (Napoléon Scala) qui fut le premier à en tirer des pierres de construction pour la ville. Celte belle carrière à parois élevées, pittoresquement couronnées par des buissons verdoyants, est composée d'un grès solide dont les principaux éléments constitutifs sont des grains très menus de quartz. Ce grès, qui renferme beaucoup de fragments de coquilles bivalves généralement indéterminables, passe ça et là à un conglomérat plus grossier, souvent friable. La stratification n'est pas nettement accentuée ; ce sont des bancs puissants dont l'ensemble peut avoir une trentaine de mètres; mais comme on n'a point atteint la base de ces dépôts, reposant probablement sur le granité et le talcschiste, il est à supposer que leur puissance est beaucoup plus considérable.

En nous dirigeant au sud -ouest de cette carrière pour nous transporter à El-Biar, je vis d'al>ord percer le granité et puis, reposant sur ce dernier, des grès alternant avec des argiles rouges et jaunes, et faisant, selon toute apparence, partie des dépota tertiaires (pliocènes?) dans lesquels est creusée la carrière de Scala. A peu de distance d'El-Biar, nous aperçûmes plusieurs autres belles carrières, dont la plus vaste présente une coupe fort intéressante et instructive : elle fait voir les grès tertiaires superposés au calcaire bleu foncé (ça et là devenant un peu talqueux) dont ils suivent les nombreuses et brusques ondulations, se manifestant tantôt sous forme de poches, nids, fissures, etc., tantôt sous celle de protubérances ou bourrelets, tous remplis par le grès, comme autant d'incrustations, ou extérieurement revêtus par ce dernier. Aux points de contact avec le calcaire, les grès se trouvent criblés de fragmeuts souvent assez gros de cette dernière roche, fragments quelquefois comme symétriquement taillés en plaques quadrangulaires, se détachant, par leur teinte noire, d'une manière tranchée, sur le fond blanchâtre ou rougeâtre des grès.

La présence des fragments de calcaire, dans un grès incon-

testablement d'époque récente, est incompatible avec la théorie de M. Bourjot, selon laquelle le calcaire bleu serait postérieur aux terrains tertiaires. Ce savant interprèle la coupe dont il s'agit d'une autre manière; il admet que si le grès renferme des fragments du calcaire bleu c'est que ce dernier s'est présenté à l'état de roche éruptive, en sorte que ces fragments seraient restés englobés dans le grès. Or, le phénomène s'explique d'une manière tellement simple qu'il n'a guère besoin d'une hypothèse infiniment plus compliquée et d'ailleurs en désaccord avec les principes de la chimie.

Aussitôt que nous eûmes laissé la carrière à notre droite, (au sud-est) pour nous diriger sur le village de Bouzaréa, nous vîmes reparaître les granités alternant, dans tout l'espace que nous parcourûmes pour descendre des plateaux élevés de Bouzaréa, avec les talcschistes et les micaschistes. Avant d'atteindre la région basse pour nous rendre à Alger, nous vîmes une autre vaste carrière située sur le ruisseau Babel-Oued. Ici le calcaire bleu foncé se présente dans toute sa puissance, mais aussi dans toute sa variabilité. C'est un immense dépôt confusément stratifié ou plutôt fendillé, passant à une roche schistoïde, jaunâtre, traversée de dykes de quartz; l'une et l'autre sont fortement désagrégées, friables et ne constituent plus que des masses tantôt feuilletées tantôt pulvérulentes. M. Bourjot pense qu'elles représentent le micaschiste à travers lequel le calcaire aurait fait éruption; mais le passage entre le calcaire foncé normal, le calcaire talqueux et les masses jaunes, feuilletées, plus ou moins friables, composées principalement de quartz désagrégé et de substances blanches rappelant le kaolin, ce passage, dis-je, est tellement imperceptible, qu'on a peine à ne pas y voir la même roche modifiée par des agents divers, comme entre autres, peut-être par l'action de sources chaudes chargées de substances minérales.

Après avoir quitté cette carrière pour nous diriger sur Alger, nous vîmes les calcaires foncés, ça et là alternant avec les talkschistes et les micaschistes, continuer jusqu'à la proximité de la porte de Babel-Oued, où toutes ces roches plus ou moins

VILLAGE BOUZAREA. 117

désagrégées se trouvent recouvertes par des masses argileuses rouges et jaunes, probablement diluviennes.

J'ai été très satisfait de mon excursion géologique, car elle m'avait fourni l'occasion d'étudier la charpente solide de la contrée mise en évidence par les nombreuses excavations artificielles qu'elle présente. Or, pour le géologue, ce qu'il y a de plus important, ce ne sont point les affleurements superficiels des roches, si fréquemment masqués par des dépôts détritiques ou par la terre végétale, mais bien leur développement au-dessous de la surface du sol, et, sous ce rapport, il y a la plus grande divergence entre les allures du géologue et celles du botaniste, car celui-ci s'attache particulièrement à la surface de la terre, parce qu'il y trouve tous les objets de son étude, en abandonnant les régions souterraines aux géologues et aux paléontologistes.

Or, ayant précisément exploré la contrée dont il s'agit en géologue, j'éprouvai le besoin d'y retourner pour l'étudier en botaniste, d'autant plus que, dans ma course, je n'avais pas dépassé le village de Bouzaréa, situé au pied du massif montagneux de ce nom, l'un des plus élevés des environs immédiats d'Alger.

En conséquence, le 20 janvier, je me transportai par El-Biar au village Bouzaréa, et de là une excellente route carrossable me conduisit au sommet ondulé du mont Bouzaréa, d'où l'on jouit d'une vue magnifique et fort étendue sur la mer et la contrée limitrophe d'Alger.

En parcourant les plateaux et les dépressions accidentés qui occupent la région supérieure du massif de Bouzaréa, on aperçoit quelques misérables masures en pierre, servant de demeure à une cinquantaine de Kabyles, dont la nationalité est suffisamment marquée par les femmes à visage découvert, tandis que celles des Arabes et des Turcs ne se laisseraient jamais voir sans voile ; mais aussi, ces pauvres femmes kabyles sont si peu vêtues, qu'après avoir recouvert tant bien que mal les parties du corps les moins destinées aux regards du public, il ne leur resterait guère assez de guenilles pour affubler leur visage.

Il est probable que cette chétive colonie kabyle est venue s'établir dans un endroit où a dû exister jadis un village ou un bourg arabe assez considérable, comme semblent l'indiquer les traces d'un cimetière très étendu, ainsi que les ruines de plusieurs édifices dont la solidité et le mode de construction contrastent avec les demeures actuelles; de même, les quelques marabouts et une mosquée viennent à l'appui de cette supposition, car ils n'ont pu avoir été bâtis par les habitants actuels, et d'ailleurs ne répondraient aucunement ni à leur nombre ni à leurs besoins.

Bien qu'insignifiantes, ces huttes kabyles se rattachent à la physionomie particulière qui caractérise ces lieux, car elles produisent un effet très pittoresque au milieu des palmiers et des opuntia croissant de toutes parts. Ces végétaux frappent par leur vigueur extraordinaire ; les palmiers nains surtout, malgré le nom qu'ils portent, se présentent sous la forme d'arbres considérables, dont les éventails, au lieu de raser le sol, comme on est habitué à le voir chez cette espèce, se balancent majestueusement sur le sommet d'un tronc aussi élancé que celui d'un dattier.

Ce sont là peut être des proportions de cette espèce à l'époque géologique qui a précédé la nôtre, car « le Chamœrops humilis% dit M. de Saporta, est le dernier des palmiers européens, celui de tous le plus longtemps attardé sur notre sol, avant de le quitter, et dont les travertins de Lipari, confinant probablement aux derniers dépôts tertiaires, nous ont conservé des vestiges * » .

Les gigantesques Chamœrops humilis se trouvent associés à Bouzaréa, à des opuntia {Opuntia ficus-indicà) également remarquables par leur vigueur, et qui, même après leur mort, figurent encore comme des œuvres artistiques, car les tiges aplaties se décomposent en réseaux à tissu et à mailles serrées diversement enchevêtrés, représentant le squelette des fibres ligneuses, sous la forme d'une véritable dentelle blan-

i. Le Monde des plantes avant l'apparition de Vhomme, p. 347.

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