‹ Espagne, Algérie et TunisieChapitre 62 sur 285 · PLAINK DE LA MITIDJA · texte numérisé non relu

PLAINK DE LA MITIDJA

notamment de Riga. C'est un fait qui m'a été signalé par M. le professeur Durando, juge si compétent dans tout ce qui se rapporte à la flore d'Alger, étudiée par lui depuis trente ans. Aussi, en 1846 (époque de la publication de son catalogue), M.Munby ne connaissait encore qu'une seule localité en Algérie où le Sinapis dissecta ait été constaté savoir : Oran, où peut-être il aura été introduit par la môme voie qu'il suivit plus tard pour arriver à Alger. J'ai observé cette Crucifère en grand nombre dans les champs de lin cultivés, près du Gué de Constantine.

Enfin, dans les endroits un peu marécageux de la Mitidja, on voit trois espèces de roseau : Arundo feslucoïdes, A. phragmites et A. mauritanica ; cette dernière espèce remplace à Alger avec avantage notre roseau à quenouille (Arundo Donax) : elle résiste au vent mieux que tous ses congénères; aussi est-il employé partout où l'on veut créer un abri artificiel, et il constitue un excellent brise-vent. Mais en dehors de sa valeur pratique, ce roseau (répandu également en Egypte sur le bord du Nil) a encore un intérêt scientifique : car, selon le comte de Saporta1, une forme fossile assimilable à V Arundo mauritanica a été constatée dans les dépôts pliocènes du département du Gard, près de Vaquières.

En retournant à Alger par le village Koubba, nous visitâmes l'établissement de M. Grelet, qui cultive la vigne sur une assez grande échelle et fait un vin excellent, dont la qualité blanche est surtout remarquable, rappelant le xérès, mais plus doux et moins alcoolique que ce dernier. M. Grelet exporte son vin en France, où il se vend avantageusement; ses caves sont garnies d'énormes tonneaux de 12000 litres chacun, et il obtient un fort bon résultat de la fermentation opérée autant que possible à Pabri de l'air; les vases où cette fermentation s'accomplit ù'ont que de très petites ouvertures pour le dégagement de l'acide carbonique.

C'est sur les collines de Koubba que M. Rivière me dit avoir

1. Le Monde des Plantes avant l'apparition de l'homme* p. 331.

découvert (le 31 mai 4878) X Orchys patens Desf., non encore constatée dans les environs d'Alger et indiquée par Munby seulement dans la région des hauts plateaux.

Je ne puis quitter l'intéressante contrée que j'ai parcourue aujourd'hui sans vous dire quelques mots sur sa constitution géologique.

La plaine de la Mitidja, dont la surface est loin d'être partout parfaitement unie, mais offre de nombreuses ondulations locales, paraît être exclusivement composée de dépôts plus ou moins puissants, horizontalement stratifiés de sables, d'argiles et de conglomérats. Les dénudations sont fréquentes; Tune, entre autres, près du Gué de Constantiue et d'une petite auberge établie dans ces parages, fait voir la succession suivante de bas en haut : 4° argile grisâtre ou rougeâtre ; 2° mince bande de galets, 3° couche puissante de galets arrondis agglutinés en conglomérat sableux. Sur plusieurs points, les argiles grisâtres ou rougeâtres ont un développement très considérable et sont exploitées pour la fabrication de briques, dans une grande manufacture située également non loin du Gué de Constantine et appartenant à M. Napoléon Scala, le même qui avait ouvert la carrière près du Fort de l'Empereur dont je vous ai parlé dans une de mes lettres précédentes.

A Koubba, les dépôts d'argile, de galets et de conglomérats sont remplacés par des calcaires blancs, tantôt friables, tantôt compacts, et la roche est exploitée comme matériel de construction. Il est probable que les calcaires de Koubba représentent dans la grande formation tertiaire un horizon différent de celui auquel appartiennent les argiles, les sables et les conglomérats. Au reste, ces trois derniers dépôts, ainsi que les calcaires, se succèdent si fréquemment dans les environs d'Alger qu'on ne saurait les classer qu'à la suite de longues études, particulièrement difficiles dans les endroits où les dépouilles organiques manquent complètement ou bien sont réduites à des fragments indéterminables.

Je u'ai plus qu'à vous rendre compte de mon excursion au couvent des Trappistes, où je me rendis le 8 mars; puis j'allai

CHARAGAS. 130

examiner les remarquables restes d'anciens dolmens, situés non loin du couvent, mais dans une localité peu accessible à cause des sentiers escarpés qu'il faut gravir, et, enfin, j'ai visité Guyotville et suis descendu de là à Saint-Eugène, d'où le tramway me ramena à Alger.

En suivant la belle route qui passe près de la Kazba et puis au nord du Fort de l'Empereur, je fus frappé de voir tous les coteaux et vallées pittoresques que j'eus à traverser briller d'une verdure éclatante à laquelle l'hiver n'avait nullement porté atteinte, et qui, par conséquent, avait peu à gagner de l'approche du printemps. En effet, les quelques arbres ou buissons (tels que figuier, zizyphus, mûrier, etc.) encore privés de leur feuillage n'interrompaient que çà et là, d'une manière presque imperceptible, les épais massifs brillant de tout l'éclat de Témeraude. Sur les versauts des collines, je vis les Arabes occupés à déraciner Y Arum italicum, dont les bulbes leur fournissent une substance farineuse qu'ils emploient à la fabrication du pain, après avoir bouilli les bulbes afin de les débarrasser de leur principe acre. En s'avançant vers Charagas, j'eus le magnifique coup d'oeil sur la mer ainsi que sur la chaîne de l'Atlas, revêtu encore de lambeaux de neige, et dont l'échancrure, produite par la gorge de la Chiffa, est fort distinctement marquée, sans qu'à cette distance cette échancrure se présente comme une interruption complète dans la chatne, mais seulement comme une profonde dépression locale qui n'atteint point la base du massif.

Charagas est un joli village exclusivement français, comptant plus de 2500 habitants; les maisons sont généralement bien construites et entourées de jardins; au milieu de la grande place s'élève une fontaine surmontée par le buste du maréchal Pélissier. Les premiers colons, originaires pour la plupart du Var, y ont importé la culture des plantes odoriférantes. C'est dans ce village que la fabrication du crin végétal a pris son premier essor; les habitants s'en occupent encore et fabriquent avec les fibres du palmier nain des cordes et de la ficelle; mais comme cette plante commence à s'épuiser dans les environs

immédiats du village et qu'il faut la chercher à une certaine distance, l'industrie devient de moins en moins rémunératrice.

Entre Charagas et le couvent des Trappistes, la contrée est accidentée, mais peu boisée; j'y ai observé le Borrago longifolia Desf., plante exclusivement propre à l'Algérie, où môme elle est rare; Ranunculus macrophyllus (en feuilles), Echinops Bovei Boiss. (id.)9 Plantago lanceolaia var. (id.); Euphorbia heterophylla (id.)9 Centaurea pullata^ var. alba; Sonchiis tenerrimas, qui devient ici presque ligneux, tandis qu'en Europe la tige est constamment herbacée; de même la scille (Scilla maritima) acquiert en Algérie des proportions bien supérieures à celles de son représentant européen. Lorsqu'elle fleurit (en juillet et en septembre), sa hampe droite s'élance quelquefois à un mètre et demi de hauteur; ses oignons sont fréquemment employés à Alger dans la médecine à cause de leurs propriétés diurétiques et expectorantes, et leurs larges écailles charnues, visqueuses et acres ont fourni au chimiste allemand Vogel un principe très amer et vénéneux qu'il a nommé scillitine.

Au reste, l'usage médical des oignons de la scille remonte à la plus haute antiquité et, sous ce rapport, cette Liliacée peut être considérée comme une plante vraiment classique. Aussi était-elle cultivée chez les anciens, ainsi que le prouvent les indications de Pline l relativement à la culture de ses bulbes, qu'il déclare être les plus utiles parmi toutes celles fournies par les végétaux, à peu près comme on le dirait aujourd'hui en parlant de la pomme de terre. Il nous apprend que Pythagore avait composé un livre tout entier sur cette plante, et donne 2 une longue liste des propriétés médicales qui lui avaient été attribuées par le célèbre philosophe grec; recettes utilisées encore aujourd'hui, puisque la Se. maritima est constamment employée en médecine; c'est un des diurétiques les plus puissants. Parmi les formules les plus usitées, il suffit de citer le vin diurétique de Trousseau, l'oxymel scillitique, les pilules scillitiques et la teinture de scille. Néanmoins il est

i. Nat. HisL, 1. XIX, 30.

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