FORT NATIONAL
dont quelques-unes traversées par des vallées servant de lit aux nombreux affluents du Sebaou. En s 'élevant, la contrée devenait de plus en plus pittoresque. On voyait fréquemment percer le micaschiste à couches redressées, passant à un granité blanc, contenant beaucoup de mica argentin.
La végétation de la partie centrale de la contrée montagneuse que nous gravissions est riche et variée. À l'exception du Figuier, tous les autres arbres à feuilles caduques commençaient à se couvrir de leur nouveau feuillage, surtout le beau Frêne, qualifié à juste titre de précoce {Fraxinus prœcox), autour du tronc duquel on voyait s'enlacer de vigoureux ceps de vignes, car. les Kabyles cultivent assidûment la vigne et l'olivier, ce que les Arabes, livrés à eux-mêmes, ne font que rarement, aussi l'Olivier forme ici partout des taillis touffus; de même, les Opontia {Opuntia ficus indica) se dressent en massifs considérables, particulièrement dans la proximité des villages kabyles, assez nombreux et rappellant, sous plus d'un rapport, nos villages du nord de l'Europe, bâtis en pierre, avec des toits en tuile, tandis que chez les Arabes, les villes seules possèdent des maisons, partout ailleurs ils n'habitent que des huttes en jonc ou des tentes en poil de chameau.
De temps à autre, la chaîne du Djurjura surgissait à notre droite, masquée par des montagnes verdoyantes, mais après avoir monté assez légèrement, à la vérité, pendant près de trois heures, cette imposante chaîne se dressa devant nous dans toute sa splendeur; elle ne nous quitta plus jusqu'au fort. Nous passâmes devant un village considérable au milieu duquel on voyait une assez belle maison construite à l'européenne, destinée à servir d'école aux enfants des Kabyles. Ce ne fut qu'à 40 kilomètres avant d'y arriver que le Fort National nous apparut dans le lointain ; en même temps la contrée montagneuse que nous gravissions et où nous avions atteint une altitude d'environ 800 mètres, devint moins boisée, et la teinte blanchâtre des gneiss, traversés par de nombreux filons de quartz, donnait au pays un aspect un peu aride. Cependant les Opontia et les Oliviers continuaient à nous accompagner,
et les villages kabyles se présentaient en grand nombre, couronnant les sommets des montagnes ou suspendus à leurs flancs.
Le Fort National (ci-devant Fort Napoléon) fut construit en 1857 après une lutte sanglante avec la tribu kabyle Aït-Iraten qui habitait la place occupée aujourd'hui par le fort. L'importance de ce dernier put être appréciée lors de l'insurrection générale qui éclata en 1871, pendant laquelle le Fort Napoléon eut à supporter un siège de soixante-trois jours de la part des Kabyles, qui bloquaient la contrée limitrophe et brûlaient les villages français, dont les habitants parvinrent, en partie, à se réfugier dans le fort. L'heureux choix de ce point stratégique est incontestable, et l'on eût pu, sans injustice, laisser à l'empereur Napoléon l'honneur d'attacher son nom à l'œuvre importante exécutée sous son règne. Malheureusement, on est trop disposé, en France, à prendre le nom pour la chose, et l'on s'imagine accomplir un acte de patriotisme en effaçant, sur les murs des monuments et des édifices, des noms représentant des faits historiques pour y substituer des épithètes républicaines qui, souvent, ne représentent rien. Cela me rappelle le jour où, dans un moment d'effervescence démocratique, la foule, réunie au Jardin des plantes, s'indignait de voir figurer sur les étiquettes des cages d'animaux le nom de tigre royal au lieu de tigre national.
Le Fort National ne se présente dans son véritable caractère qu'au moment où l'on y entre par la porte conduisant dans la petite ville qualifiée de ce nom. C'est un beau groupe de grandes maisons blanches, servant pour la plupart de casernes, de magasins militaires et de demeure aux employés et fonctionnaires divers. Mais ces édifices à caractère officiel se rattachent à toute une série de maisons habitées par des commerçants français ou des propriétaires kabyles, bien qu'il n?y ait point de colons proprement dits. Les rues de cette bourgade militaire sont régulières, et à côté des magasins et des dépôts, s'élèvent çà et là des cafés, des guinguettes et même deux ou trois petits hôtels, dont celui où nous descendîmes (hôtel Bouellu) n'était pas mauvais.