KABYLES DO DJURJURA
rigoureux pour ces derniers» car, dans ces lieux, la neige demeure parfois sur le sol pendant une quinzaine de jours.
Le village vers lequel nous montâmes par un sentier fort commode, est composé d'une soixantaine de maisons habitées par 200 individus environ. Le kaïd, revêtu d'un burnous d'une éclatante blancheur, vint à notre rencontre. C'était un très bel homme dont les manières et les paroles offraient cette harmonieuse alliance de courtoisie et de dignité qui distingue, à un dsgré inimitable pour les Européens, les Orientaux en général. 11 nous conduisit tout d'abord à l'endroit le plus élevé du village d'où la vue sur le Djurjura est d'une remarquable beauté; puis il nous offrit dans son habitation, meublée avec la simplicité orientale connue, un déjeuner moitié arabe, moitié européen. L'élément national était représenté par le kousskouss (farine de blé de Turquie bouillie dans du beurre) , des tranches de viande de mouton rôtie à la broche et des gâteaux au miel. Les fourchettes et les couteaux représentaient l'Europe, mais non le vin qu'un fonctionnaire arabe n'aime pas admettre dans sa propre maison et en présence de ses subordonnés coreligionnaires, tout en l'acceptant avec plaisir, quand il lui est offert dans une maison chrétienne. Après le déjeuner, notre aimable amphytrion accompagna ma femme dans le harem d'un riche propriétaire, carie harem du kaïd se trouvait dans un village voisin. La polygamie, bien qu'autorisée par la loi de Mahomet, dont les Kabyles ne sont que des tièdes adeptes, sans la moindre teinte de fanatisme et d'intolérance, est rarement pratiquée par eux; aussi leur harem n'est ordinairement composé que d'une seule femme, de ses enfants et de quelques parents féminins des deux époux. Gomme pour nous donner un témoignage de plus de la différence entre leurs mœurs et principes d'avec ceux des Arabes, le kaïd me fit entrer dans le harem d'un propriétaire moins riche, harem très modeste, à la vérité, composé d'une femme, de ses deux sœurs et de leur mère. Ces dames, bizarrement tatouées au front, et les bras chargés de lourds bracelets en argent, me reçurent à la française en me saluant d'un bonjour très correctement prononcé
et me donnant chacune un shake-hands fortement accentué. La petite chambre contenait tous les ustensiles de ménage et communiquait avec une pièce réservée aux animaux domestiques, tels que vache, mouton et volailles; une ouverture au plafond servait au passage de la fumée se dégageant d'une espèce d'âtre placé au milieu de la chambre.
Le 44 mars, après avoir pris congé de M. et Mme Carry, dont l'active et prévoyante bienveillance avait rendu notre séjour au Fort National aussi instructif qu'agréable, nous retournâmes à Alger par la même route que nous avions faite et en passant la nuit également à Tizi-Ouzoun.
Le lendemain même de notre intéressante excursion au Fort National, nous allâmes visiter Bl ici ah, devenu maintenant presque un lieu de promenade pour les habitants d'Alger, que le chemin de fer y transporte eu trois heures, tandis que, il y a trente ans, lors de ma première visite faite à ces contrées, il me fut impossible de pénétrer à Blidah. Je dus me contenter d'examiner ce village arabe à travers ma longue vue et à la distance assez respectueuse à laquelle s'était arrêtée la colonne expéditionnaire que j'avais la permission d'accompagner, grâce à la bienveillance et à l'esprit libéral du général Lamoricière, qui n'avait cessé de me témoigner les prévenances et la confiance que son supérieur, le Gouverneur général, croyait devoir me refuser, en prétendant trouver quelque chose de mystérieux et de suspect dans l'apparition d'un Russe, portant un costume demi-oriental (je venais de l'Asie centrale) et s'ent retenant familièrement avec les Arabes. Aussi, lorsque j'offris de prendre part, en qualité de volontaire, à l'assaut qui allait être livré à Constantine, Son Excellence me répondit que, non seulement elle ne désirait pas me voir à Constantine, mais qu'elle tenait à ce que je ne prolongeasse pas mon séjour à Alger; désir auquel j'ai cru prudent de me conformer immédiatement, en me transportant à Tlemcen, occupé par Abd-el- Kader, qui s'empressa de m'accorder sa protection, assez puissante à cette époque. Grâce à lui je pus m'embarquer à Oran pour l'Espagne, et me soustraire ainsi aux mesures que