SOLENNITÉ RELIGIEUSE CÉLÉBRÉE A BLIDAH
coucher du soleil, la pluie cessa et le temps devint calme el beau. Nous nous empressâmes de nous transporter sur l'Oued- Kéber et remontâmes de là au cimetière où un spectacle vraiment enchanteur s'offrit à nos regards. Les beaux rochers dont le cimetière est entouré, ainsi que le vaste espace occupé parles monuments sépulcraux, étincelaient de mille feux, se reflétant sur les bournous blancs de la foule d'Arabes groupés de la manière la plus pittoresque et la plus variée; les uns accroupis autour d'un âlre improvisé où une broche robuste faisait tourner un mouton, d'autres juchés sur des rochers avec toute l'immobilité orientale, leur donnant l'apparence d'autant de statues blanches, d'autres enfin se pressant autour des processions dirigées vers la tombe du marabout Sidi-el-Kebir, foyer principal de la fête religieuse. Parmi les individus qui composaient ces processions, figuraient en premier lieu les porteurs d'appareils, illuminés par des bougies, ayant la forme de cages ou de pyramides faites en fil de fer, ornés de fleurs et de bougies. Ces illuminations portatives, à la vérité d'une nature assez grossière, n'en produisaient pas moins un effet vraiment féerique, lorsque suspendues à une gaule, dont chaque extrémité était tenue par un homme, elles circulaient en se balançant, au milieu de la foule, pour venir s'arrêter devant le marabout de Sidi-el-Kebir, où tous les processionnaires entonnaient des chants sacrés, auxquels répondait une salve de cris poussés par les femmes, cris dont les sons stridents, tantôt prolongés, tantôt saccadés, rappelaient à s'y méprendre les glapissements des chacals. Non seulement les processionnaires, mais encore toute la foule qui les suivait, ou faisant haie des deux côtés, portaient des bougies que des marabouts vendaient à l'entrée du cimetière, indifféremment aux musulmans et aux chrétiens. Pendant que les processions circulaient et se croisaient les unes les autres, des groupes nombreux se formaient autour des improvisateurs en guenilles, dont les lazzis provoquaient des rires bruyants parmi les assistants, munis eux aussi de bougies.
Nous eûmes de la peine à nous frayer un passage à travers
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cette foule (de 4 à 5000 individus) et à redescendre dans le ravin de FOued-Kébir, pour gagner notre voiture et retourner à
l'hôtel.
Cette fête religieuse se prolongea non seulement toute la nuit du 18 mars, mais devait se reproduire pendant une semaine dans toutes les villes habitées par des musulmans, surtout à Blidah, à cause de la grande vénération qu'inspirait la mémoire du marabout Sidi-el-Kébir; elle m'a surtout frappé par les deux faits suivants : d'abord l'extrême bienveillance et tolérance religieuse, car, non seulement les Arabes admettaient avec empressement la participation des chrétiens à leur fête sacrée, en leur offrant des bougies, mais encore ils leur permettaient de pénétrer partout, sans distinction de sexe, de nationalité et de religion, puisque plusieurs Européens, comme ma femme et moi, se trouvaient au milieu des femmes arabes, au point que les chrétiens nombreux des deux sexes circulaient jusque dans les endroits réservés exclusivement aux vrais croyants, en ne rencontrant partout qu'une courtoisie et une sympathie souvent exprimées en fort bon français. Une autre particularité qui me parut très remarquable, c'est l'absence complète delà moindre exaltation fanatique dans l'exercice même des cérémonies religieuses ; elles avaient toutes le caractère plutôt d'un divertissement joyeux auquel tout le monde, sans réserve aucune, était appelé à prendre part.
Combien ce tableau de tolérance et de charité contraste avec celui que présentent eu Turquie les fêtes religieuses; et puisque sur plusieurs points de la Turquie tels que Damas, Aleppe, etc., le fanatisme et Tin tolérance sont déployés par la même race arabe qui habite l'Algérie, il faut nécessairement en conclure que ce changement frappant est dû au contact avec les Français, changement qui certes n'est point maintenu par la crainte, car au milieu de l'énorme foule réunie au cimetière arabe, il n'y avait pas un seul agent de police, pas un seul soldat; et d'ailleurs les représentants de la force publique n'eussent pas suffi ni pour mettre les Européens isolés à l'abri des insultes, ni pour punir ceux qui les auraient commises.