LE TOMBEAU DE LA CHRÉTIENNE
croyable à Pomponius Mêla, s'est trouvée parfaitement vérifiée, on pourrait admettre que ceux qui ont vu des coquilles ont pu tout aussi bien apercevoir des ancres.
Mais revenons au Tombeau de la chrétienne. Les archéologues, s'appuyant sur l'autorité de Pomponius Mêla, croient généralement qu'il a été construit par Juba II, roi de Numidie. Le monument, dont la forme est conique, a 45 mètres de hauteur ; il est orné extérieurement de 59 colonnes ioniennes faisant corps avec les murs et ayant peu de saillie. L'édifice est muni de quatre fausses portes placées aux quatre points cardinaux ; c'est au-dessous de la fausse porte située à l'est, qu'on a découvert une entrée par laquelle on pénètre dans une petite salle nommée salle des Lions, à cause de deux de ces animaux grossièrement sculptés sur le mur. De là, on monte par un escalier en pierre dans une large galerie qu'on parcoure à la lueur d'une torche ou d'une lanterne, aucune communication n'existant avec le dehors, en sorte que la lumière ne pénètre nulle part. La galerie se dirige en spirale vers le centre de l'édifice et aboutit à deux chambres sépulcrales, séparées Tune de l'autre par un orifice où l'on ne peut parvenir qu'en rampant. C'est probablement dans ces deux chambres où se trouvent les sépulcres de Juba II et de Cléopâtre, sa femme. Les deux pièces centrales n'ont pas au delà de 5 mètres de hauteur, mais ce qui peut donner une idée de la solidité de leurs voûtes, c est que, d'après les calculs des ingénieurs français, la voûte des deux chambres se trouvant dans le centre de l'édifice, elle a à supporter le poids de 160000 mètres cubes.
Les interstices entre les pierres équarries, revêtement extérieur des murs, sont criblés de plantes frutescentes et herbacées, telles que Palmier nain, Nériuifi, Lentisque, Férule, Fagon (Buscus hypoglossum), etc. De la colline que couronne le Tombeau, on jouit d'une fort belle vue, tant sur la mer que sur la plaine de la Metidja. Tout l'espace autour de l'édifice est entouré de dalles, de débris de colonnes, de chapiteaux, etc. lie matériel a été fourni par les calcaires et les grès qui percent partout.
La flore des hauteurs conduisant au Tombeau de la chrétienne a cela de remarquable , que, sous plus d'un rapport, elle possède un caractère intermédiaire entre la végétation d'Alger et celle d'Oran : ainsi, le Phalangium algérienne, rare dans toute l'Algérie, Test moins dans les environs du Tombeau que dans ceux d'Alger ; le Frilillaria oraniensis Poinel, est fréquent autour du Tombeau, de même qu'àOran, mais paratt faire complètement défaut à Alger; enfin, sur les collines du Tombeau, le Romarin (JRosmarinus officinalis) est fort répandu ainsi qu'il Test tout autour d'Oran, mais très rare à Alger. C'est là un exemple intéressant de localisation, quand il s'agit de points si peu éloignés les uns des autres.
Après quatre heures employées à la montée et à la descente ainsi qu'à l'examen du curieux édifice, nous retournâmes au village Sidi-Rached, et de là nous nous rendîmes à El-Affroun, d'où le chemin de fer nous transporta rapidement à Alger.
Mon excursion à Blidah servira probablement de clôture à la longue série d'excursions faites dans les environs d'Alger, qui, pendant plus de quatre mois, a été notre centre de rayonnement, et pourtant Alger n'est que notre point de départ pour la pérégrination que nous aurons à accomplir à travers toute l'Algérie orientale jusqu'aux frontières de la Tunisie. Nous n'avons donc pas un moment à perdre, et devons nous préparer à quitter définitivement cette ville dont nous avons tant de peine à nous séparer ; aussi, je crains bien que ce ne soit la dernière lettre que vous recevrez d'ici.
LETTRE XI
yfxcursion au cap Mali fou. — Le fort de VEau. — Grès à stalactites. — Le fort Octogone. — Constitution géologique et/végétation du littoral compris entre le fort de l'Eau et le cap Matifou. — Fort tyfatifou. — Retour à Alger) — Considérations sur le climat d'Alger. — Sa température hivernale supérieure à celle des localités de l'Europe les plus favorisées à cet égard. — Précipitations aqueuses comparativement modérées. — Avantages qui résultent de son climat pour les conditions sanitaires, le développement de la population et la durée de la vie humaine. — Conditions que présente Alger sous les rapports des ressources sociales et des ressources matérielles.
Constanlinc, le 20 avril 1878.
Bien que je vous eusse annoncé mon départ définitif d'Alger comme devant avoir lieu après mon retour de Blidah, nous n'eûmes pas plutôt pris possession de notre charmant appartement dans l'hôtel d'Otient, que déjà il me semblait n'avoir pas suffisamment exploré les environs de la ville, en considérant que si, à Test de la grande baie d'Alger, j'avais été jusqu'au cap Sidi-Ferrouch la limitant dans cette direction, je n'avais pas visité le cap Matifou situé à l'extrémité opposée de la baie; je fus donc heureux d'avoir découvert un prétexte plausible pour retarder notre départ de quelques jours, tout en me répétant, cette fois encore, que l'excursion projetée serait positivement la dernière.
Je m'empressai , en conséquence, de partir le 2 avril pour le cap Matifou , situé à 28 kilomètres d'Alger. Nous suivîmes d'abord la route déjà parcourue plusieurs fois, le long de la côte, par Hussein Dey, la Maison-Carrée, etc. A une heure d'Alger, nous passâmes devant la ferme connue dans le pays sous le
nom de Retour de la chasse, parce qu'elle sert ordinairement de rendez-vous aux chasseurs. Nous quittâmes bientôt la grande route conduisant dans la Kabylie et nous tournâmes dans la direction de la mer, constamment masquée par des collines. En traversant la plaine, celle-ci apparut toute colorée en rouge par le bel Erodium Munbeyanum Boiss. (E. mauritanicum Coss. et Dur,) assez fréquent dans la province d'Oran, mais rare dans les environs d'Alger, où il se trouve localisé dans les endroits sablonneux; et, bien que mélangé avec beaucoup d'autres plantes de la plaine, s'étendant jusqu'au fort de l'Eau, cette jolie Géraniacée disparaît, ou du moins devient de plus en plus rare à mesure qu'on se rapproche du fort. Cette plaine et les collines par lesquelles on descend sur la plage, de même que les environs tant soit peu marécageux du fort de l'Eau, sont revêtus d'une riche végétation herbacée, composée d'un grand nombre de plantes dont plusieurs assez rares; j'y ai observé 62 espèces en pleine floraison *.
Le fort de l'Eau, ainsi nommé à cause de l'excellente qualité de l'eau que fournissent les sources du pays, est une citadelle turque, appelée par les Arabes Bordj-el-Kefan ; elle a été bâtie en 1551 par Djafar-pacha. Comme toutes les constructions soi-disant stratégiques élevées par les Turcs en Algérie, le fort de l'Eau n'a plus d'autre mérite que celui de présenter un point de vue pittoresque; aujourd'hui il sert de demeure aux douaniers, dont le nombre était réduit à sept lors de notre visite.
A côté du fort de l'Eau, mais plus loin du littoral, se sont groupées quelques maisons de colons pour la plupart espagnols, qui constituent un petit village remarquable par l'esprit industrieux de ses habitants adonnés à la culture maraîchère.
Tout autour du fort de l'Eau s'élèvent des rochers considérables composés de grès à grain très fin, à surface rugueuse, hérissée de stalactites; ce grès rappelle sous plus d'un rapport celui que j'ai signalé * entre le couvent des Trappistes et Guyot-